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Full text of "Le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses rites"

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LE 



COMPAGNONNAGE 



DU MÊME AUTEUR 



Histoire des Corporations de métiers depuis leurs origines 
jusqu'à leur suppression en n91, suivie d'une Étude siii' l'évo- 
lution de l'Idée corporative au XIX" siècle et sur les syndi- 
cats professionnels. — Paris, Guillaumin, 1897. 1 vol. in-8 de 
x-671 pages 8. fr. 



Droits de (raduction el àe reproduction réservés pour tous les pays, 
y compris la Hollande, la Suède et la Norvège. 



Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. — 539-1901. 



E. MARTIN SAINT-LÉON 



LE 



COMPAGNONNAGE 



Son histoire 

Ses coutumes — Ses règlements 

et ses rites 





PARIS 
LIBRAIRIE ARMAND COLIN 

5, RUE DE MÉZIÈRES, 5 

1901 

Tous droits réservés. 



INTRODUCTION 



Le compagnonnage est aujourd'hui presque ignoré du 
public, et son nom même s'efîacc peu à peu du souvenir 
du peuple. Sauf dans trois ou quatre corporations où, 
sous l'influence de causes diverses, il a pu se perpétuer 
jusqu'à nos jours et conserver quelques vestiges de son 
ancienne influence, le compagnonnage est mort ou se 
meurt. Il ne groupe plus qu'un nombre presque insigni- 
fiant d'adhérents. Les sources de son recrutement sont 
taries. Ses coutumes, jadis si invariablement gardées, ses 
règlements, véritable code de la vie professionnelle d'au- 
trefois, ses rites qui furent entourés d'un si religieux res- 
pect, tout cela se dissout peu à peu, se fond lentement et 
s'évanouit di'jà plus qu'à demi dans la nuit du passé. C'est 
à peine si quelques rameaux verdoient encore au sommet 
de l'arbre antique dont la sève se retire et dont le tronc 
creux et desséché ne résistera plus longtemps aux orages. 

Et cependant le compagnonnage a été, pendant plus de 
cinq siècles, et jusqu'à une époque relativement récente, 
l'une des institutions les plus puissantes de notre pays. 
Contre la corporation de métier devenue, dès le xv®, mais 
surtout au xvir et au xviii" siècle, au lieu de la libre et 
fraternelle association du temps de saint Louis, l'instru- 
ment d'une oligarchie marchande égoïste et jalouse, au 
lieu d'une coopération, un monopole, au lieu d'un vaste 
édifice largement ouvert à tous les travailleurs, une petite 



LE COMPAGNONNAGE. 



VI INTRODUCTION 

chapelle sombre et fermée, le compagnonnage a (li''fendu 
avec un zèle infatigable et souvent avec succès, la cause 
des artisans. C'était à son école que l'ouvrier s'instruisait 
dans la pratique de son art et qu'il acquérait ces connais- 
sances et cette habileté de main attestées par tant de 
chefs-d'œuvre. C'était encore le compagnonnage qui diri- 
geait ses pas à travers ce Toin' de France dont il devait, 
pour achever son éducation professionnelle, parcourir les 
longues étapes; qui lui assurait en tous lieux du pain, un 
gîte et du travail; qui le protégeait, s'il le fallait, contre 
la rapacité du maître, au besoin par la menace d'une 
grève, et contre l'insécurité des routes, en lui donnant, 
dans tout compagnon de son rite, un défenseur et un ami; 
qui le secourait en cas de maladie; qui, enfin, l'assistait à 
son heure dei'nière et l'accompagnait jusqu'au champ de 
l'epos. Toutes ces attributions, échues de nos jours en 
partage à de multiples institutions (syndicats, sociétés de 
secours mutuels ou d'enseignement, bureaux de place- 
ment, etc.), étaient alors dévolues en [ail à ce compagnon- 
nage, société secrète dont, en dépit des prohibitions, des 
édits et des persécutions policières, l'action s'étendait sur 
toute la classe ouvrière. 

Cette mission sociale du compagnonnage ne devait pas, au 
surplus, prendre fin à la Révolution. La loi du 2 mars 1791 
qui supprima la corporation officielle et celle du 14 juin 1791 
qui interdit « à tous citoyens de môme état ou profession, 
aux ouvriers et compagnons d'un art quelconque, de former 
des règlements sur leurs prétendus intérêts communs », 
furent impuissantes à dissoudre cette étrange et si vivace 
association. Sous l'Empire, sous la Jlestauration et même 
sous la monarchie de Juillet, l'initiative et la direction delà 
presque totalité des mouvements ouvriers ont encore appar- 
tenu au compagnonnage, demeuré jusqu'en 1848 le prin- 
cipal, sinon l'unique champion de la cause et des reven- 
dications du travail. 

Cette institution si forte et si originale fixait aussi l'at- 
tention de nos pères par ses coutumes, ses cérémonies et 
ses rites extérieurs qui constituaient un des aspects les 
plus curieux de la vie publique d'autrefois. Il suffit encore 
aujourd'hui d'interroger les vieillards, ceux d'entre eux 
tout au moins qui ont dépassé l'âge de soixante-dix ans, 
pour éveiller dans leur esprit des impressions et des 



IXTRODUCTION VII 

souvenirs où revit rima£;e d'un compagnonnage ignoré 
de la génération nouvelle. Il faut les avoir entendus 
décrire les processions tout enrubannées de ces compa- 
gnons qui promenaient leurs chefs-d'œuvre par les villes, 
ces conduites passant les barrières et s'arrêtant en pleins 
champs pour accomplir des rites compliqués et bizarres, 
ces parades d'enterrement, ces topages; il faut avoir 
prêté l'oreille au récit de ces batailles épiques où le 
sang coulait à flots ; il faut avoir écouté ces refrains de 
guerre où s'avivait le fanatisme des compagnons rivaux, 
ou ces chansons de réconciliation, filles des rêves huma- 
nitaires de 1848; il faut avoir recueilli tous ces témoi- 
gnages et s'être imprégné de toutes ces visions pour 
se rendre un compte exact de l'ascendant qu'exerçait 
jadis cette association sur la classe ouvrière, pour com- 
prendre à quel point ses usages et ses traditions éiaient 
liés aux mœurs et aux habitudes de vie de l'ancienne 
Finance. 

Le but c[ue nous nous sommes proposé dans eut ouvrage 
est de retracer l'histoire du compagnonnage et de fixer 
les traits généraux de cette association dont la forme 
paraît si archaïque alors que le but, l'idée dont elle s'ins- 
pirait, apparaît, au contraire, comme si moderne. Il nous 
a semblé que l'heure était particulièrement favorable à 
une telle tentative. D'une part, en effet, si déchu qu'il soit 
de son ancienne splendeur, le compagnonnage n'a pas 
encore définitivement disparu. Non seulement on ren- 
contre encore des hommes qui l'ont connu au temps de 
sa prospérité, avant 1848, et il est possible d'enregistrer 
ainsi de précieuses dépositions, mais il existe encore plu- 
sieurs associations de compagnons dont le fonctionne- 
ment peut être étudié, dont les règlements et les rites 
ouvrent toujours un champ à l'investigation. Il est donc 
encore temps de procéder à une enquête dont chaque 
année qui s'écoule augmentera les difficultés et qui, dans 
un quart de siècle, sinon plus tôt, sera devenue impos- 
sible. 

Il n'y a peut-être pas lieu, d'autre part, de regretter 
qu'une pareille étude n'ait pas été plus tôt entreprise. Il y 
a soixante ans, lorsqu'Agricol Perdiguier publia la pre- 
mière édition de son Livre du Compa'jnonnage , si substan- 
tiel et si coloré, les sociétés de compagnons étaient encore 



VIII INTRODUCTION' 

trop intimement engagées dans la lutte des classes pour 
qu'il fût aisé d'apprécier leur rôle en toute impartialité. 
Le seul nom de compagnon éveillait alors dans l'esprit 
des chefs d'industrie et de toute une fraction de la bour- 
geoisie les mêmes défiances instinctives qu'inspire encore 
à beaucoup de gens le seul mot de syndicat ouvrier. Une 
autre partie du public, moins directement intéressée à 
la solution des conflits industriels, plus accessible aux 
influences littéraires, plus aisément séduite par le décor 
poétique du compagonnage, s'éprenait, au contraire, pour 
cette association mise à la mode par un roman de George 
Sand, d'un engouement trop peu réfléchi pour être durable. 
Le Compagnon du Tour de Finance n'était-il pas alors le type 
supérieur de l'ouvrier, et l'ouvrier n'était-il pas, h la fin 
du règne de Louis-Philippe, comme au xviii^ siècle, 
l'homme de la nature, le bon sauvage, — le personnage 
sympathique par excellence, le héros élevé sur un pavois 
par la littérature contemporaine? Défiance et parti pris 
d'un côté, enthousiasme sentimental de l'autre : l'image 
que le public se formait du compagnonnage était, dans les 
deux cas, fort différente de la réalité. 

Malgré la chaleur de ses convictions, malgré son dévoue- 
ment d'apôtre, malgré la clairvoyance de la plupart de ses 
vues, Agricol Perdiguier lui-même était trop compagnon, 
et même trop gavot, pour qu'il lui fût possible d'écrire une 
histoire vraiment complète et impartiale de l'association 
à laquelle il avait voué sa vie. Compagnon, il ne pouvait, 
sans manquer à des serm.ents sacrés, divulguer à ses lec- 
teurs les mystères de l'association dont il était membre, 
initier des profanes à son enseignement secret, à ses 
rites, à ses symboles. Gavot, il ne connaissait qu'imparfai- 
tement — comme le prouvent les nombreuses erreurs 
relevées dans son livre par Moreau et Ciiovin (de Die) — 
les règlements et l'organisation des sociétés du Devoir. 
Quant à la partie historique de son ouvrage, sa valeur est 
presque nulle. Le lecteur s'aperçoit trop vile que l'auteur, 
si digne d'attention lorsqu'il relate des faits dont il a été 
le témoin, avait été insuffisamment piéparé par une ins- 
truction primaire à entreprendre une élude aussi délicate 
que celle des origines du compagnonnage. De tous les 
écrivains compagnons aucun ne peut cependant être com- 
paré à Perdiguier au point de vue du style et de l'intérêt 



INTRODUCTION IX 

du récit. Si ses ouvrages, et surtout son Licre du Com- 
pagno)tnagc et ses Mémoires d'un Compagnon, présentent 
d'assez nombreuses lacunes et certaines inexactitudes, ils 
n'en constituent pas moins des documents d'une haute 
valeur : à côté de ses récits si animés et si attachants, les 
œuvres de polémique ou les narrations de ses contradic- 
teurs ou de ses disciples semblent bien pâles. Perdiguier 
n'est comme eux, à vrai dire, qu'un témoin dans l'en- 
quête ouverte sur le compagnonnage et sur sa mission 
dans le passé. Mais l'intérêt se concentre presque unique- 
ment sur sa déposition. S'il ne dit pas tout, il en dit assez 
pour nous permettre de nous former une idée précise 
des êtres et des choses au milieu desquels il a vécu. 
II nous trace du compagnonnage sous la monarchie de 
Juillet, sinon un portrait achevé, du moins une esquisse 
qui demeure, dans ses grandes lignes, une saisissante 
évocation. 

Mais plus de soixante ans se sont écoulés depuis la 
publication (1840) de ce Livre du Compagnonnage, dont 
deux éditions nouvelles (1841-1857) n'ont guère développé 
que la partie anecdotique et liltéiairc. Or, depuis soixante 
ans, une évolution continue a profondément modifié le 
régime économique et social de notre pays : le machi- 
nisme, encore à ses débuts en 1840, a poursuivi victorieu- 
sement ses conquêtes. La construction des chemins de fer 
a brisé le vieux cadre des mœurs et des habitudes locales 
en concentrant dans les grandes villes des industries aupa- 
ravant disséminées sur toute l'étendue du territoire, en 
réduisant des contrées entières à un véritable vasselage 
économique. Un changement non moins radical s'est 
opéré dans les sentiments, les opinions et les croyances 
de la classe ouvrière. Quel abîme entre l'ouvrier de 1840 
ou de 1848, spiritualiste autant que démocrate, amoureux 
des symboles, passionné pour la liberté et la gloire mili- 
taire, plus prompt à s'enflammer pour des idées que pour 
des intérêts, et l'ouvrier de 1901, animé, lui aussi, dans 
l'intimité de sa conscience et par un incoercible instinct 
de race, de sentiments nobles et généreux, mais scepti- 
que, railleur, pessimiste, se défendant de l'émotion comme 
d'un ridicule, confondant trop aisément le respect avec la 
servilité, trop enclin surtout à se laisser séduire par des 
théories dont les prédicateurs s'efforcent d'éveiller en lui 



X l.NïnODUCTION 

des convoitises au lieu de parler à sa raison et à son 
cœur. 

Le compagnonnage lui-même, qui constituait encore 
en 1840 une force sociale de premier ordre, n'est plus 
aujourd'hui qu'une institution décrrpite dont la fin paraît 
inévitable et prochaine. Le tableau qu'Agricol Perdiguier 
nous a laissé de cette association, tel qu'il avait pu l'ob- 
server en 18i0, ne ressemble donc pas plus au compagnon- 
nage actuel que le portrait d'un homme de trente ans ne 
l'eprôsente fidèlement la physionomie de ce même homme 
devenu octogénaire. 

Si, laissant quant à présent de côté les livres des écri- 
vains compagnons dont aucun, sauf Perdiguier, n'a tenté 
de tracer un tableau d'ensemble de notre institution, nous 
nous demandons quels ouvrages ont été publiés depuis 
soi.\ante ans sur ce sujet, nous n'en pouvons découvrir 
qu'un nombre très restreint. 

Il est à peine besoin de rappeler la remarquable étude 
sur le Charpentier de Paris, Compagnon du Devoir, publiée 
en IS'ôO par MM. Le Play et Focillon {Ouvriers des deux 
Mondes, t. I", no i). Cette enquête a été reprise, remise 
au courant et complétée en ISyi par M. du Maroussem dans 
son livre : La Question ouvrière, tome I", Charpentiers de 
Paris, Compagnons et Indépendants (Paris, Rousseau, in-8). 
Mais il ne s'agit là que de monographies ayant trait à une 
seule corporation : celle des charpentiers, et nullement 
d'études générales sur l'institution du compagnonnage. 

Deux auteurs seulement ont entrepris, depuis Perdi- 
guier, de composer une histoire générale du compagnon- 
nage. Le premier en date, M. SiMOx(de Nantes), (( membre 
de la Société académique de cette ville, associé correspon- 
dant de la Société industrielle de Muliiouse », a publié, 
en 1853 (Paris, Capelle, in-8°), une Étude historique et 
morale sur le compagnonnage, qui n'ajoute, pour ainsi dire, 
aucun détail nouveau aux révélations de Perdiguier. Le 
second, M. Alfred KiRCii, a fait paraître, tout récemment, 
sous ce titre : Le Compagnonnage en France (thèse pour le 
doctorat en droit; Paris, Pedone, 1901), un travail dont la 
documentation, entièrement de seconde main, est surtout 
puisée dans le livre de M. Simon quelque peu rajeuni par 
des emprunts aux ouvrages de M. du Maroussem et de 
VOfficc du travail. Il est trop manifeste que l'auteur a 



INTRODUCTION XI 

reculé devant les difriculti's et les lenteurs forcées d'une 
enquête personnelle. 

VOffice du travail a consacré au compagnonnage tout un 
chapitre du tome F'' de son enquête sur les Associattoyis 
professionnelles ouvrières à Paris (Imprimerie Nationale, 
1899, in-4°). Comme toutes les publications de VOffice du 
travail, cette œuvre a un caractère purement documentaire. 
C'est presque uniquement un recueil de textes et un exposé 
de faits sans commentaires ni conclusion. L'intérêt des 
documents mis en lumière est fort inégal. Les Règles du 

Devoir des C enfants de Maître Jacques (p. 96 à 113) et 

les extraits du rituel cités p. 118 et 119, pièces d'archives 
qui datent de 1814 et 1842, sont des textes d'une haute 
valeur dont l'authenticité nous paraît indiscutable, bien 
que l'on omette de nous indiquer cà quelle corporation ils 
se rapportent. Par contre, la dernière partie du chapitre 
(p. 148 à 187) n'est guère qu'une reproduction de docu- 
ments déjà publiés dans des brochures imprimées et tirées 
à nombre d'exemplaires : Les ComjJtes rendus des Congrès de 
VTJnion compagnonnique et la Notice historique sur la fonda- 
tion de la Société de l'Union des travailleurs du Tour de France, 
Tours, Bousrez (1882-1889). D'autre part, les rédacteurs de 
ce travail ne donnent, pour ainsi dire, aucun renseigne- 
ment sur l'organisation et la réglementation actuelles des 
sociétés professionnelles de compagnons dits restés fidèles 
au Devoir, sociétés qui constituent encore, cependant, la 
principale force du compagnonnage actuel. On se borne, 
dans cet ordre d'idées, à analyser très brièvement les 
statuts d'une société de retraites : le Ralliement, qui se 
recrute parmi ces compagnons, età mentionner en quelques 
lignes, dans les autres chapitres du tome I*^"" et du tome II 
de l'ouvrage, l'existence de telle ou telle société profession- 
nelle de compagnons, sans entreprendre d'étudier son 
fonctionnement et son œuvre. C'est là une grave lacune 
dans une enquête à d'autres égards très substantielle. 

Deux autres publications de ['Office du travail renfer- 
ment certains documents ou renseignements concernant 
le compagnonnage (voir les enquêtes intitulées : Le Pla- 
cement des employés, ouvriers et domestiques en France, 
Paris, 1893, p. 12 à 29, et les Associations ouvrières de pro- 
duction, p. 173 à 191). 

Aucun des ouvrages précédents ne présentait donc, quel 



XII INTRODUCTION 

que fût le mrrite de certains d'entre eux, le cnraclère 
d'une t'tude conipir-te sur le compaynonnaye, son histoire, 
ses coutumes, ses rèylemcnts et ses rites. Tel est par suite le 
sujet que nous avons entrepris de traiter. 

Le choix d'une méthode de travail était, ici, particuliè- 
rement délicat; il s'agissait, en effet, d'étudier des associa- 
tions encore très imparfaitement connues et dont la con- 
stitution est très complexe. Il nous a paru, après mûre 
réflexion, que la méthode synthétique était la plus propre 
à assurer le succès de notre tentative. Si irrémédiable que 
soit sa décadence, le compagnonnage compte encore des 
fidèles; il existe encore, comme il a été dit, des témoins 
qui l'ont connu au temps de sa prospérité et de sa puis- 
sance. Avant de demander son secret au passé, avant de 
fouiller dans les archives, avant d'interroger les recueils 
judiciaires et les annalistes, nous avons donc jugé néces- 
saire d'ouvrir une vaste enquête, de relever toutes les traces 
encore visibles du compagnonnage pour remonter ensuite 
à travers les âges en suivant la voie que cette société a 
parcourue jusqu'à ce que tout s'effaçât dans le lointain des 
siècles. Nos recherches historiques seraient ainsi, en cas 
de réussite , grandement facilitées . Tel document du 
xviu'^ siècle, écrit dans un langage conventionnel et de 
prime abord inintelligible, s'expliquerait peut-être aisé- 
ment si nous retrouvions chez les compagnons de 1901 la 
clef qui a pu leur servir depuis des siècles à chiflrer leur 
correspondance. Le sens véritable de telle coutume, de tel 
symbole longtemps impénétrable serait peut-être fixé par 
un simple compagnon dépositaire de la tradition. 

Nous touchons ici à la partie la plus délicate de cet 
exposé. Il est évident que l'étude approfondie du compa- 
gnonnage impliquait non seulement l'examen de la vie 
publique des compagnons, mais encore la connaissance 
de leurs rites cachés, de leurs cérémonies mystiques, de 
tout ce qui constitue les arcanes de leur association. Sans 
doute ces secrets n'étaient déjà plus tout à fait intacts. 
Dès 185S, la brochure intitulée : Le Secret des CompiKjnons 
C'i'donniers dévoilé (Paris, Payrard) avait dévoilé le rituel 
de cette société. En 1891, M. du Maroussem a jjublié la 
curieuse relation d'un transfuge décrivant la réception des 
compagnons charj)enliers du Devoir. Lnlin VOffkc du tra- 
vail a reproduit, comme il a été dit, un rituel et un règle- 



INTRODUCTION XIII 

ment fort inléiessants bien qu'anonymes. Mais ces révéla- 
lions étaient loin d'épuiser un si vaste sujet. 11 nous a été 
donné, à notre tour, de recueillir nombre de documents 
inédits qui complètent, à bien des égards, les données 
antérieurement acquises. Nous citerons notamment : le 
rituel de réception de l'Union compagnonnique, la recon- 
naissance des compagnons vitriers, le règlement intérieur 
des compagnons boulangers, l'Instruction compagnonnique 
où se trouve formulé l'enseignement secret donné aux 
nouveaux initiés, etc. On comprendra aisément que nous 
ne puissions indiquer la voie par laquelle nous sont par- 
venus ces renseignements. Il n'eût pas suffi au surplus 
d'être instruit des rites et des formules du compagnonnage 
pour se rendre véritablement maître du sujet. Le compa- 
gnonnage n'est pas seulement une société secrète, une sorte 
de religion, dont les symboles, le cérémonial, la liturgie 
peuvent à juste titre éveiller l'intérêt du lecteur ou tout 
au moins exciter sa curiosité; c'est encore une société 
ouvrière dont le rôle social a été jadis fort important et 
dont l'inlluence a survécu dans quelques corporations, 
alors que dans quelques autres elle groupe encore un 
petit nombre d'adhérents. Ces sociétés ont leurs statuts 
particuliers, leurs usages propres, leur hiérarchie. Elles 
ont organisé et elles gèrent des institutions de mutualité, 
de prévoyance ou d'enseignement. Elles s'occupent avec 
zèle du placement de leurs membres. Une enquête s'impo- 
sait à l'etîet d'étudier, à tous ces points de vue, l'organisa- 
tion et le fonctionnement des compagnonnages encore 
existants. Nous avons donc adressé à toutes les sociétés de 
compagnons une lettre exposant le but que nous poursui- 
vions et sollicitant un rendez-vous. Il nous faut rendre 
compte, brièvement, de ces démarches et citer les noms 
de nos témoins. 

UUnion compagnonnique nous a réservé le plus aimable 
accueil et nous a libéralement communiqué les renseigne- 
ments les plus complets sur son histoire, ses règlements, 
ses coutumes (à l'exception, bien entendu, des rites réser- 
vés qui nous ont été divulgués d'autre part). Nous remer- 
cions ici tout spécialement M. Lucien Blanc, chevalier de 
la Légion d'honneur, maire de Grézieu-la-Varenne (Rhône), 
ancien compagnon bourrelier et président de l'Union com- 
pagnonnique; M. Pichard (Parisien la Bonne Conduite), 



XIV INTRODUCTION 

secrétaire de l'Union compagnonnique de Paris (10, cité 
Riverin); MM. Proudhom et Pradelle (de Toulouse), M. Gabo- 
riau (de Surgères), président de la Caisse de retraites. 
Merci également à l'un des doyens du compagnonnage, 
au bon chansonnier octogénaire Escolle (Joli Cœur de 
Salernes), qui a bien voulu, à notre prière, laisser parler 
ses souvenirs de jeunesse et nous retracer ses impressions 
de compagnon du Tour de France. 

M. Rouleaud, premier en ville des compagnons charpen- 
tiers du Devoir de liberté (siège social : 10, rue Mabillon, 
Paris), nous a très obligeamment remis un exemplaire des 
statuts de cette société et nous a fourni maints détails 
intéressants. 

Quelques-unes des sociétés du Devoir n'ont pas cru 
devoir répondre favorablement à notre appel; beaucoup 
plus nombreuses sont celles qui se sont appliquées à faci- 
liter notre tâche. Il nous a été possible, au surplus, de 
réunir indirectement sur les premières de ces sociétés des 
informations tout aussi sûres et détaillées que celles dont 
les secondes nous avaient spontanément accordé le béné- 
iice. Nous adressons l'expression de notre reconnaissance 
aux personnes suivantes qui nous ont fourni des rensei- 
gnements très précieux : M. Favaron, ancien compagnon 
charpentier, bon drille, directeur de la société les Char- 
pentiers de Paris, officier de la Légion d'honneur, membre 
du Conseil supérieur du travail; 

M. Lamy, compagnon maréchal ferrant; M. Moreau, 
compagnon passant serrurier. MM. Lamy et Moreau nous 
ont rendu les plus grands services : le premier, en s'em- 
ployant avec un zèle infatigable à nous concilier des cor- 
porations mal disposées ou hésitantes; le second, en nous 
prêtant les collections complètes des deux journaux 
organes des compagnons du Devoir : le Ralliement (de 
Tours), et VOfficiel du Ralliement (de Nantes); 

M. Bardon, secrétaire de la société des compagnons bou- 
langers de Paris (siège social : 4, rue de la Réale); M. Bou- 
din, compagnon, tisseur ferrandinier, directeur du Rallie- 
ment de Tours; M. Bonvoust, compagnon couvreur, auteur 
d'une brochure intitulée : i^tiide sociale sur les corporations 
compagnonniques de Maitre Jacques et du Père Soubise. — 
Anrjoulhne, Boitaud, 190 1. 

M. lîiis, premier en ville des compagnons forgerons 



INTRODUCTION XV 

de Paris (siège social : 29, rue de la Forge-Royale); 

MM. Flouret, pi'ésident de la société de secours mutuels 
des compagnons charrons, et Bachelier, premier en ville 
des compagnons charrons de Paris (siège social : 52, rue 
de Bretagne). 

Nous arrêtons ici cette liste déjà longue, mais forcément 
incomplète. Tous ceux : premiers en ville, pères ou mères, 
anciens compagnons ou compagnons en activité qui pen- 
dant les trois années au cours desquelles s'est poursuivie 
notre enquête, nous ont donné, sans compter, leur con- 
cours, voudront bien trouver ici l'assurance de notre gra- 
titude '. 

Après avoir clos notre enquête sur le compagnonnage 
contemporain, nous avons abordé l'étude des destinées de 
l'institution au xix" siècle. Nous avons alors lu ou relu les 
ouvrages de Perdiguier : Livre du compagnonnage (1840 et 
1837); les Mémoires d'un compagnon, Genève, Duchamp 
(1854-53); VHistoire d'une scissio7i dans le compagnonnage 
(1846) ; La Question vitale sur le compagnonnage , Paris, Dentu 
(18G3), in-16; Aj)pel aux compagnons (1873), etc. 

Nous avons lié connaissance avec la pléiade des écri- 
vains compagnons : Moreau, Un mot sur le compagnonnage, 
Auxerre (1841); De la réforme des abus du compagnonnage, 
in-lG (1843); Capus : Conseils d'un vieux compagnon. Tours, 
(1844j; SciANOno : Le compagnonnage. Ce qu'il a été. Ce quil 
est. Ce qu'il devrait être, Marseille (1850); Guillaumou. Con- 
fessions d'un compagnon (1858); Chûvin (de Die), Le Con- 
seiller des comjmgnons, Paris, Dutertre (18(30), in-12. 

Nous avons encore consulté nombre d'autres documents : 
Les Chansonniers du Tour de France de Perdiguier (1857, in- 
10) et de Vendôme la Clef des Cœurs (1846); la collection 
de la Gazette des Tribunaux depuis sa fondation jusqu'en 
1850 (nombreux récits de rixes et de batailles entre com- 
pagnons); La Grève des charpentiers, par Blaxg (1845) ; l'his- 
torique qui précède le Règlement intérieur des compagnons 



1. Diverses personnes étrangères au compagnonnage ont bien 
voulu également nous seconder. Nous citerons, en les remer- 
ciant : M. Blanchet, président de la société libre : VUnion des 
travailleurs du Tour de France, M. Pillet (de Tours), M. l'abbé 
Rabicr (de Blois), notre collègue et ami, M. Léon de Seilhac, 
délégué au service industriel et ouvrier du Musée social. 



XVI INTRODUCTION 

boulanr/ers; VAlmanach du Tour de France, pour 1887, publié 
par la Fédération compagnonnique, 13, rue des Archers, à 
Lyon; la Notice historique sur la fondation de la société 
r Union des Travailleurs du Tour de France, Tours, Bousrez 
(1S89). Nous avons également trouvé des indications très 
utiles sur les progrès du machinisme et de la concentration 
industrielle — cause principale de la décadence du com- 
pagnonnage — dans les rapports des Expositions natio- 
nales de Tsig, 1823, 1827, 1839, 1844, 1849 et des Exposi- 
tions internationales de 185d et 1807. 

Nous avons eu recours, pour l'étude de l'histoire du 
compagnonnage sous la Révolution et l'Empire, à divers 
documents conservés aux Archives nationales ou à la 
Biljliothèque nationale (Mss) ainsi qu'à la collection du 
Moniteur; mais la source de renseignements de beaucoup 
la plus abondante à laquelle il nous ait été donné de 
puiser est une liasse très volumineuse de pièces et de rap- 
ports de police entièrement inédits, du temps du Consulat 
et de l'Empire, qui tous ont trait au compagnonnage et 
renferment les renseignements les plus précieux sur son 
rôle et ses coutumes à cette époque [ArcJàves nationales, 
F'', 4236). Nous sommes redevables de l'indication de 
cette importante collection à M. Tuetey, chef de section 
aux Archives nationales et auteur du Répertoire général 
des sources manuscrites de l'histoire de Paris j^'^^^dunt la 
lii'volulion. 

Il nous restait, après avoir étudié la période de l'histoire 
du compagnonnage qui s'étend de la Révolution jusqu'à 
nos jours, à poursuivre la même étude sous l'ancien 
régime. Cette partie de notre tâche eût été, sans conteste, 
la plus difficile si des travaux antérieurs qui avaient i>our 
objet la préparation d'une Histoire des corporations de 
métiers (Paris, Guillaumin, 1897, in-8"), ne nous avaient 
permis de circonscrire le champ de nos recherches. Nous 
avions acquis, en effet, la certitude que si, selon toute 
vraisemblance, les premiers compagnonnages se sont con- 
stitués dès le xii<= ou le xiii'^ siècle, si certains textes 
signalent dès le xiv** siècle des confréiies de compagnons 
d'un caractère mal déterminé, c'est seulement au xvi'^ 
siècle que des textes nous attestent avec certitude l'exis- 
tence d'associations secrètes analogues à celles qui font 
l'objet de cette étude; c'est seulement au xvii" et surtout 



INTRODUCTION XVII 

au xvm" siècle que nous possédons des données un peu 
précises et détaillées sur les sociétés de compagnons. 

Dans ces conditions, nous ne pouvions que nous borner, 
pour la période antérieure au xvi" siècle, à reproduire les 
légendes ayant cours parmi les compagnons relativement 
aux origines de leurs sociétés, à rapporter les diverses 
hypothèses émises à ce propos par les historiens et à indi- 
quer celle qui nous semblait la plus vraisemblable. Nous 
avons également passé en revue les diverses ordonnances 
du xvi^ siècle prohibitives des confréries et notamment 
celle d'août 1539, qui vise les compagnons imprimeurs de 
Paris. Nous avons mis à profit dans ce chapitre l'étude 
publiée par M. Ilauser dans son livi'e Ouvriers du temps 
passé (Paris, Alcan, 1899), sous ce titre : Histoire cVune grève 
au XVl" siècle (chap. X). 

Au XYii" siècle, la sentence de la Sorbonne de 16od qui 
condamne les pratiques des divers Devoirs met en évidence 
la puissance occulte de ces sociétés. Nous avons suivi dans 
les recueils de statuts des corporations parisiennes posté- 
rieurs à cette sentence la trace des ordonnances et des 
règlements de police qui attestent la résistance des com- 
pagnonnages aux injonctions de l'autorité et leur surpre- 
nante vitalité. Mais, c'est surtout à partir du second quart 
du xviu'' siècle que se multiplient les textes relatifs au 
compagnonnage. Un grand nombre de ces documents sont 
dispersés dans les dépôts d'archives de province, d'où il 
nous eût été fort difficile de les extraire sans le précieux 
concours d'un ami, M. Germain Martin, archiviste-paléo- 
graphe, docteur en droit, auteur de divers travaux histo- 
riques estimés. M. Germain Martin, qui poursuivait lui- 
même une enquête documentaire sur un sujet analogue 
en vue de son livre Les Associations ouvrièrcsau XVIW siècle 
(Paris, Rousseau, 1901), a bien voulu, avant même la publi- 
cation de cet ouvrage, nous faire part de ses découvertes 
et nous mettre à même de tirer parti des nombreux docu- 
ments par lui recueillis, dont la plupart ont été analysés 
dans son livre, dont quelques autres sont demeurés jus- 
qu'ici inédits. Nous renouvelons à M. Germain Martin 
l'expression de notre cordiale gratitude. Enfin, M. Levas- 
seur, qui a signalé le premier dans son Histoire des classes 
ouvrières (1" édition, Guillaumin, 1857, p. 49b à S04) 
l'importance du rôle dévolu sous l'ancien régime au com- 



XVIII INTRODUCTION 

pagnonnage, nous a obligeamment communiqué le rap- 
port par lui adressé en 1899 à l'Académie des Sciences 
morales et politiques, et dans leijuel il a reproduit un très 
curieux l'èglement des compagnons menuisiers de Màcon. 
Nous lui adressons également nos sincères remeixiements. 

L'ordre d'exposition de cet ouvi"age devait tout naturel- 
lement être inverse de celui que nous avions suivi pour sa 
composition. Une première partie a pour titre : Histoire du 
compa'jnonnage depuis ses origines jusqu'à la Révolution. Elle 
renferme une étude sur les origines de l'institution; une 
revue des événements auxquels le compagnonnage a pris 
part et des édits ou ordonnances promulgués contre lui 
pendant cette période; enfin un tableau de l'institution 
telle qu'elle apparaît au .xviu'^ siècle. 

La deuxième partie du livre a pour titre : Histoire du 
compagnonnaf/e depuis la Révolution jusqu'à nos jours. Sous 
l'Empire et la Restauration, le compagnonnage est parvenu 
à son apogée. Sous la monarchie de Juillet, sa décadence 
commence sous Tinfluence des divisions qui le minent, du 
machinisme qui supprime sa raison d'être : l'éducation 
professionnelle de l'ouvrier; de la construction des chemins 
de fer qui entraîne la disparition des vieilles coutumes du 
Tour de France. Cette décadence s'accentue encore sous 
la République de 1848 et sous le second Empire. A partir 
de 1870, le compagnonnage n'est plus qu'une ombie et son 
existence est une lente agonie. 

La troisième partie est un tableau des Mœurs, Coutumes 
et Rites du compagnonnage. On y peut suivre le compa- 
gnon à travers toutes les phases de sa vie errante ou 
sédentaire, depuis son initiation jusqu'à sa retraite [remer- 
ciement). On y voit comment les compagnons se gouvernent, 
s'entr'aident, se surveillent; comment ils secourent les 
malades; comment ils punissent les félons. On y trouve 
enlin, en même temps qu'une notice sur les chansons de 
compagnons, la description de ces coutumes originales ou 
touchantes : la conduite, le topage, la guilbrette. 

La quatrième partie intitulée : Le compagnonnage en 
i90l est divisée en trois chapitres. Le premier chapitre 
traite de l'organisation et de la réglementation des sociétés 
de comiuignons encore existantes; le second, du compa- 
gnonnage considéré aux points de vue religieux, moral et 
social. Nous avons consigné dans ces pages, en les résu- 



INTRODUCTION XIX 

niant, toutes les données essentielles recueillies au cours 
de notre enquête. 

Le dernier chapitre du livre est intitulé : Les associatioiis 
professionnelles ouvrières au début du XX'' siècle. La Corpora- 
tion de l'avenir. Après avoir constaté que la vie abandonnait 
peu à peu ce grand corps du compagnonnage, nous avons 
tenté de montrer sous quelles formes nouvelles Timmortelle 
idée de l'association ouvrière s'était incarnée de nos jours. 
Nous avons passé en revue les sociétés coopératives de 
production et de consommation, les syndicats profession- 
nels, les sociétés de secours mutuels. Ces diverses associa- 
tions nous sont apparues comme autant de cellules isolées 
jusqu'ici, mais qui doivent un jour se rapprocher, se 
souder les unes aux autres, se grouper autour d'un noyau 
central : le syndicat, pour former désormais un organisme 
cohérent et viable. C'est de cette fusion d'institutions d'ori- 
gines et de types divers, mais dont le but commun est 
l'amélioration du sort des travailleurs, que la société fran- 
çaise peut et doit, à notre avis, attendre le salut. Puisse le 
syndicat professionnel comprendre la grandeur de la mis- 
sion organisatrice qui lui est échue et s'orienter enfin vers 
un idéal digne de lui! Il se sera ainsi montré le véritable 
héritier de ce compagnonnage qui va bientôt disparaître, 
mais qui laissera du moins après lui dans l'histoire le sil- 
lage d'une glorieuse destinée. 



TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES 



LIVRE I 



Histoire du compagnonnage depuis ses origines 
jusqu'à la Révolution (1789). 

Chapitre I. — Origines du compagnonnage là 10 

I. — La légende. Les trois rites et leurs fondateurs, p. 2. 
— Légendes de Salomon, p. 3, — de Maître Jacques et du 
Père Soubise, p. 9. 

Chapitre IL — Origines du compagnonnage {suite). 11 à 31 

IL — L'histoire. Olîscurité des origines du compagnon- 
nage. Il n'apparaît dans des textes authentiques qu'au 
commencement du xvic siècle, bien qu'il semble avoir été 
très antérieur à celte époque, p. 11. — Il procède vraisem- 
blablement des confréries formées du xi" au xm" siècle 
par les ouvriers constructeurs d'églises, p. 13. — Renais- 
sance arlisSique et industrielle du xii^ siècle, p. 15. — 
Affranchissement des communes, p. 16. — Élan des popula- 
tions et concours enthousiaste donné par elles aux travaux 
d'édification des monuments religieux, p. 21. — Les corpo- 
rations de métiers, p. 23. — Les Frères Pontifes, p. 25. — 
Les Templiers ont-ils été les initiateurs des compagnons? 
p. 26. — La franc-maçonnerie à Strasbourg au xv" siècle; 
ses affinités avec le compagnonnage, p. 27. — Évolution du 
régime corporatif au xv" siècle, p. 29. 

Chapitre III. — Le compagnonnage jusqu'à sa condamna- 
tion en Sorbonne (16o5) 32 à 42 

Premiers textes concernant l'institution du compagnon- 
nage. Sentence du Châtelet du 10 mars 1506, p. 33. — 

LE COMPAGNONNAGE. 



XXII TABLE DES MATIERES 

Ordonnance de Villers-Cotterets (1539), p. 34. — Grèves des 
compagnons imprimeurs lyonnais et parisiens (1539-1541), 
p. 35. — Ordonnances d'Orléans (loi>0), de Moulins (1566), 
de Blois (1579); dissolution, puis roconslitulion des confré- 
ries, p. 38. — Interdiction du compagnonnage des cordon- 
niers (ICOl), p. 39. — Condamnation générale prononcée 
par la Sorbonne contre le compagnonnage (l(i55); descri- 
ption des rites usités pour la réception chez les compa- 
gnons selliers, cordonniers, couteliers, etc., p. 40. 

Chapitre IV. — Le compagnonnage à Paris et dans quel- 
ques grandes villes depuis sa condamnation en Sorbonne 

(1655) jusqu'à la Révolution (1789) 43 à 48 

I. — Le compagnonnage à Paris (1655-1789). Les associa- 
tions clissoutes en 1655 se reforment. Lutte du pouvoir 
judiciaire et de la police contre les confréries des com- 
pagnons chapeliers, selliers, charrons, ferrailleurs, cloutiors 
et épingliers, menuisiers, couvreurs, etc., p. 43. 

11. — Le compagnonnage dans les grandes villes de pro- 
vince : Lyon, Toulouse, etc. p. 45. 

Chapitre V. — Organisation du compagnonnage sous l'an- 
cien régime 49 à 68 

I. — Comment on devenait compagnon (réception, parrai- 
nage, etc.). La hiérarchie : aspirants, compagnons, capi- 
taines, p. 49. — Les Pères et les Mères; surveillance exercée 
sur eux par la police, p. 50. — Archives du compagnon- 
nage, p. ol. — Bourse commune, p. 52. 

II. — Le Tour de France, p. 52. — Arrivée d'un compa- 
gnon. Salut de boutique, p. 53. — Placement par le rouleur; 
vains efforts des maîtres et des autorités pour interdire ce 
mode de placement, p. 54. — Levage d^acquit. Secours. 
Dettes des compagnons brûleurs, p. 57. — La conduite. La 
conduite de Grenoble, p. 58. — Les amendes, p. 59. — Les 
croyances religieuses des compagnons, p. 60. 

m. — Correspondance entre les Cayennes, p. 61. — 
Rivalités entre les diverses sociétés. Rixes et batailles, 
p. 02. — Rôle du compagnonnage dans les conflits entre 
maîtres et ouvriers. Grèves, coalitions, mises en interdit, 
atteintes à la liberté de travail; violences contre les com- 
pagnons indépendants, p. 63. 



TARLE DES MATIERES XXIIÎ 



LIVRE II 

Histoire dii coiiipa^iioiiiia;;e depnis la Rcvoliitioii 
jnNqii'â nos jours. 

Cfiapitre I. — La Révolution ( 1789-1798) 09 à 78 

I. — Cahiers des l'Uats généraux de 1789, p. 09. — Aboli- 
tion des corporations d'arts et métiers (2 mars 1791), p. 72. 

— Grève des charpentiers; craintes de troubles à Paris, 
à l'occasion de la suppression des octrois (avril 1791), p. 72. 

— Pétitions des maitres contre les compagnons; répliques 
de ces derniers, p. 74. — Loi du l'y juin 1791, p. 7o. — 
Le compagnonnage sous la Terreur; défiances des Jaco- 
bins à l'égard des sociétés ouvrières, p. 70. 

Chapitre IL — Le Consulat et l'Empire (1798-1815). . 79 à 98 

I. — Le Consulat (1798-1804). Loi du 22 germinal an XI 
sur les coalitions ouvrières, p. 79. — Rétablissement du 
livret (loi de germinal an XI; arrêtés des 9 frimaire et 
10 ventôse an XII), p. 80. — Le placement et le compa- 
gnonnage. Arrêtés préfectoraux contre celte institution, 
p. 81. 

II. — U'Empire (1804-1815). Rixes entre compagnons. 
Arrêtés des autorités préfectorales et municipales contre 
le compagnonnage, p. 83. — Meurtre d'un charpentier à 
Bordeaux (10 octobre 1809); perquisitions et saisies, p. 84. 

— l']tude d'une législation répressive; correspondance 
administrative à ce sujet et échec du projet (1809-1810). Les 
associations, les coalitions et le Code pénal de 1810, p. 86. 

— Opinion de Real sur le compagnonnage, p. 87. 

III. — Revue des sociétés de compagnons en activité 
sous l'Empire. Leur organisation; leur hiérarchie, p. 88. 

Chapitre III. — La Restauration (1815-1830) 99 à 103 

Puissance du compagnonnage sous la Restauration ; il est 
la seule organisation ouvrière existante p. 99. — Rivalités 
entre leî; Devoirs. Rixes et batailles, p. 102. — Cordon- 
niers et menuisiers indépendants, p. 102. 

CiiAPiTi'.E IV. — La monarchie de Juillet (1830-1848). . 104 à 150 

I. — De 1830 à 1839. Premiers symptômes de décadence 
dans le compagnonnage, p. 104. — Les divisions s'accen- 
tuent. Formation de la société VUnion : ses origines, ses 
règlements, ses progrès; autres sociétés dissidentes, p. 107. 

— La situation politique, économique et sociale en 1830. 
Les sociétés secrètes ouvrières, p. 111. — Coalitions et 



XXIV TABLE DES MATIERES 

grèves p. 112. — Loi du 10 avril 1834 contre les associa- 
tions, p. 114. — Rixes et batailles, p. 115. 

II. — De 1839 à 1848, p. 116. — Le Livre du compagnoii- 
nage d'AgricoI Perdiguicr. Succès de cet ouvrage; son 
influence, p. 119. — George Sand et son Compagnon du 
Tour de France. Le compagnonnage un instant à la mode 
p. 123. — La décadence s'accentue. Nouvelles scissions 
p. 126. — Progrès de l'Union, p. 127. — Pierre Moreau 
Ses écrits. Ses polémiques avec Perdiguier, p. 121. — Coa 
litions, p. 134. — Grève dos charpentiers (1839-18i5), p. 135 

m. — Causes économiques de la décadence du compa 
gnonnage, p. 139. — Le machinisme. Ses progrès rapides 
dans certaines industries sont moins sensiljles dans les 
corps d'état affdiés au compagnonnage, p. 139. — Revue 
des diverses industries, p. 141. — Les chemins de fer, 
p. 148. 

Chapitre V. — Seconde République (1848-1832) 151 à 158 

L'œuvre sociale du gouvernement provisoire, p. 150. — 
Réconciliation épiiémèrc des compagnons, p. 154. — Récep- 
tion définitive des cordonniers. ÎS'ouvelles discordes. Le 
livre de Sciandro : Le compagnonnage. Ce qu'il a été. Ce qu'il 
est. Ce qu'il pourrail être (1850), p. 156. 

Chapitre VI. — Le Second Empire (1852-1870) 159 à 178 

I. — Dernière phase de la décadence du compagnonnage; 
influence persistante des mômes causes : 1» Divisions intes- 
tines. Schismes nouveaux, p. 160; — 2" Progrès de la con- 
centration industrielle et de la division du travail. — 
L'éducation technique, but essentiel du compagnonnage, 
de moins en moins utile. — Le travail de la machine 
se substitue de plus en plus au travail humain, p. 102; 
— 3° Les chemins de fer; achèvement des grandes lignes, 
p. 168. — Évolution dans les croyances et les mœurs de la 
classe ouvrière; alTaiblisscment du sentiment religieux, 
p. 169, 

II. — Efforts lentes pour relever l'institution. Nouveaux 
écrits de Perdiguier. — Le Conseiller des compagnons de 
Chovin (1860), p. 171. — Fondation des Devoirs réunis 
(1864), p. 174. — Reconnaissance de sociétés, p. 175. 

III. — Loi du 25 mai 1804 sur les coalitions, p. 177. — 
Le syndicat ouvrier héritier futur du compagnonnage, p. 177. 

Chapitre VIL — Troisième République (1870-1901). — La 
Fédération et l'Union compagnonnique 179 à 194 

I. — La Fédération compagno7inique (1874-1889), p. 179. — 
Constitution delà Fédération au Congres de Nantes (1874); 



TABLE DES MATIERES XXV 

elle se compose de sociétés d'anciens compagnons, p. 180. — 
•2" Congrès (Lyon, 1879). Les sociétés actives sont rattachées 
à la Fédération : création d'une caisse de retraites, p. 182. 
— Scission des compagnons de Tours (1883), p. 183. — 
3° Congrès (Bordeaux 1884). — Un projet de fusion de tous 
les corps et rites est rejeté. — Le principe d'une caisse 
générale de la mutualité est voté, p. 184. 

II. — L'Union compagnonnigiie (1889-1901), p. 186. — 
4° Congrès (Paris, 1889). — L'Union compagnonnique est 
votée, p. 186. — Polémiques entre les journaux des deux 
fédérations rivales : l'Union compagnonnique et le Rallie- 
ment de Tours, p. 187. — o' Congrès (Nantes, 1894); revi- 
sion des statuts; création d'un orphelinat; démêlés nou- 
veaux avec les compagnons fidèles au Devoir, p. 188. — 
6' Congrès (Toulouse, 1899), p. 192. 

Chapitre VIII. — Les compagnons restés fidèles au Devoir 
et le Ralliement 19o à 206 

I. — Le Ralliement, p. 193. — ■ Fondation des sociétés de 
retraites : le Ralliement de Nantes (1881) et le Ralliement 
de Tours (1883), p. 196. — Congrès de Nantes (1883 et 1887); 
fusion des Caisses de Nantes et de Tours (janvier 1886), 
p. 197. — 3° Congrès, septembre 1891; divisions entre com- 
pagnons, p. 199. — Au 4° Congrès (Nantes, 1897) on discute 
la fondation d'un nouveau journal : VOfficiel du Ralliement, 
p. 201. — Rupture définitive entre les compagnons de 
Tours et de Nantes, p. 202. 

II. — Les sociétés corporatives du Devoir non adhérentes 
à l'Union, p. 203. 



LIVRE III 
Rites, mœurs et continues da compagnonnage. 

Chapitre I. — L'Initiation 207 à 223 

I. — Rituels de la réception des compagnons du Devoir, 
et de l'Union compagnonnique, p. 207. 

II. — Le Catéchisme et l'Instruction compagnonniques. 
— Leurs analogies avec le Catéchisme et le Rituel maçon- 
niques, p. 218. 

Chapitre II. — Le Tour de France 224 à 238 

I. — Définition du Tour de France. Ses limites géogra- 
phiques, p. 224. — L'arrivée dans une ville. L'A/faire ou 



XXVI TABLE DES MATIERES 

passe-port compai^nonnique, p. 226. — La Reconnaissance 
chez la Mère. p. 228. — VEnlrée de chambre. — Rituel de 
l'entrée de chambre chez les cordonniers et les boulangers, 
p. 229. 

II. — Crédit ouvert chez la Mère, p. 231. — La société 
garantit à la Mère jusqu'à concurrence d'une certaine 
somme le paiement des dépenses de l'arrivant, p. 233. — Les 
brûleurs (mauvais payeurs); mesures prises contre eu.x, 
p. 234. — Surveillance réciproque; mise en tutelle des pro- 
digues, p. 236. 

Chapitre III. — Le Tour de France {suite) 239 à 2o2 

L — Le placejnent. — Le roideur. Ses fonctions, p. 239. 

IL — Enseujnemcnl professionnel. Les écoles de trait 
p. 243. La vie en commun chez la Mère. Le compagnon en 
voyage y retrouve un intérieur; distractions, p. 245. 

III. — Fraternité et nintualilê entre compagnons. — 
A. Assistance donnée aux compagnons poursuivis pour 
délits n'entachant pas l'honneur, p. 2iG. — Par contre les 
compagnons sont impitoyables pour celui d'entre eux qui 
commet un acte infamant tel qu'un vol. — Conduite de Gre- 
noble, p. 247. — B. Secours aux malades. — On les visite à 
tour de rôle. — Gratuité des soins médicaux et des médi- 
caments; allocation pécuniaire, p. 248. — G. Enterrement 
d'un compagnon. — Guilbrette. Hurlements, p. 20. 

CiiAPiTHE IV. — Fin du Tour de France 2.53 à 258 

Départ d'une ville. — Levage d'acquit, p. 253. — Certi- 
ficat, p. 254. — La conduite. Conduite générale battant 
aux champs, p. 255. — Le topage; la reconnaissance, 
p. 257. — Démission ou retraite d'un compagnon. Remer- 
ciement, p. 258. 

CiiAPiTKE V. — Les insignes et les emblèmes du compa- 
gnonnage 259 à 202 

/nsiV/nes : cannes, couleurs, boucles d'oreilles, p. 259. — 
Emblèmes publics : équerre et compas, p. 200. — Emblèmes 
mgsli(/ues : étoile, livre, maillet, etc. — Signification sym- 
bolique de ces attributs, p. 201. 

Chapitre VI. — Fêtes. Pèlerinages. La Mère 203 à 209 

FÊTES PATRONALES : bal, liauquct, messe, p. 203. — Pèleri- 
nages, p. 205. — Le l'ère et la Mère. Comuient ils sont 
choisis; conventions conclues avec eux, p. 200. 



TABLE DES MATIERES XXVIl 

CiiAPiTRK VII. — Rivalités entre compagnons des diverses 
sociétés 27U à 210 

Batailles et rixes, p. 270. — Concours el tirages au sort 
de villes. — Les chefs-d'œuvre, p. 273. 

Chapitre VIII. — Les chansons de compagnons 276 à 281 

Chansons de guerre, p. 277; de régénération, p. 278. 
— Chansons à la gloire des fondateurs et du Tour de 
France, p. 279. 



LIVRE IV 

Le compagnonnage en 1901. — Conclusion. 

Chapitre I. — Organisation et réglementation des sociétés 
de compagnons encore existantes 283 à 324 

A. Le Devoir de Liberté (Enfants de Salomon), p. 28o. 

B. Le Devoir (Enfants de Maître Jacques et de Soubise), 
p. 288. 

C. L'Union conipagnonnique, p. 311. 

Statistique des sociétés de compagnons, p. 321. — Coup 
d'œil sur la société l'Union des Travailleurs du Tour de 
France, p. 322. 

CiiAPiTUE 11. — Le compagnonnage aux points de vue reli- 
gieux, moral et social. — Rapports du conipagiionnageavec 
la franc-ma<;onnerie 325 à 333 

Chapitre III. — Les associations ouvrières au début du 
XX' siècle. — La corporation de l'avenir 3i0 à 37 4 

Résumé de l'histoire du compagnonnage. — Le rôle de 
cette institution est terminé, p. 340. 

Formes nouvelles de l'association ouvrière, p. 348. — La 
coopération de production; son échec, p. 349. — La coopéra- 
tion de consommation; divers types de sociétés de consom- 
mation; combinaison possible de la coopération et de la 
mutualité, p. 3o2. — L École de Nimes; exposé et critique de 
ses doctrines et de son programme, p. 354. — Le syndicat, 
p. 360. — Son rôle : 1° vis-à-vis des patrons. Propagande 
révolutionnaire et Congrès corporatifs; la Fédération des 
Travailleurs du Livre; les grèves et le marché collectif; 
p. 36L 2° vis à vis des ouvriers (mutualité, prévoyance, place- 
ment, éducation professionnelle); insuffisance actuelle de 
l'action syndicale à ce point de vue, p. 363. 



XXVIII TABLE DES MATIERES 

Uavenir du syndicat, p. 367. — Fusion ou alliance du 
syndicat et de la société de secours mutuels, p. 369. — 
Nécessité de transformer les syndicats particularistes en 
associations corporatives groupant tous les travailleurs 
de la profession. — Organisation du travail et de l'assu- 
rance sociale par la corporation, p. 371. — Conclusion, 
p. 372-74. 



LE COMPAGNONNAGE 



LIVRE I 

HISTOIRE DU COMPAGNONNAGE 

DEPUIS SES ORIGINES 

JUSQU'A LA RÉVOLUTION (1789) 



CHAPITRE I 

ORIGINES DU COMPAGNONNAGE 

La léf/ende. — Les trois rites el leurs fondateurs. — Légendes 
de Salomon, de Maître Jacques, du Père Soubise. 

L'étude des origines d'une institution a pour préliminaire 
essentiel le départ entre la légende et la vérité historique, 
entre les récits abondants et variés qu'enfante l'imagina- 
tion populaire et les données authentiques dont il est pos- 
sible de déduire soit une certitude, soit, tout au moins, 
une conjecture raisonnable. Cette délimitation des domai- 
nes respectifs de la fable et de la réalité s'impose tout 
particulièrement en ce qui concerne le compagnonnage, 
dont le passé est demeuré si obscur et si imparfaitement 
connu. Assurément, si l'on consent à ajouter foi à des 
contes dont l'antiquité n'est pas douteuse, le problème 
sera vite résolu. Il suffira d'interroger un compagnon, de 
préférence un ancien, un de ceux qui ont conservé intacte 
la foi des anciens âges, et d'écouter. Il dira les péripéties 
de la vie de maître Jacques, ses démêlés avec Soubise, son 

LE COMPAGNONNAGE. 1 



2 LE COMPAGNONNAGE 

assassinat; il citera dt's noms, des faits, des dates; aucune 
question ne l'embarrassera, car la relation traditionnelle, 
dont il ne sera que l'interprète, est des plus i)r('cises. Il 
est superflu d'ajouter que ses dires, dont la sincérit»'; ne 
pourra être suspectée, ne seront appuyés d'aucune preuve, 
qu'ils pécheront gravement contre la vraisemblance et 
que, loin d'être terminée par cette audition, la tâche de 
l'historien commencera seulement avec elle. Il convient 
cependant de ne pas trop dédaigner ces naïfs récits. Toute 
conviction sincère a droit au respect, et d'ailleurs, ainsi 
qu'on l'a dit fort justement, la légende n'est dans bien des 
cas qu'une déformation de la vérité. Les croyances n'ont- 
ellespas au surplus une valeur et une portée indépendantes de 
l'authenticité môme des faits dont elles perpétuent le sou- 
venir ou rillusion"? Ne créent-elles pas cette tradition sans 
laquelle aucun groupe humain — famille, tribu ou nation — 
ne peut être considéré comme vraiment fort"? ne donnent- 
elles pas naissance aux sentiments, aux aspirations, aux 
idées dont s'imprègne le plus profondément l'àme popu- 
laire? La réalité n'est ainsi bien souvent qu'une tentative 
pour vivre un rêve et l'explication supérieure de l'histoire 
se trouve peut-être à sa source même, dans la légende. 

Nous aborderons donc plus tard l'étude particulièrement 
délicate et complexe des origines historiques du compa- 
gnonnage. Il nous faut tout d'abord entendre ces contes 
merveilleux qui se sont perpétués d'âge en âge, créant 
autour du berceau de celte association comme un nuage 
flottant de mystère et de lointaine poésie; il nous faut, 
puisque nous venons de l'évoquer, laisser parler la légende. 

Lc(jcndcs de Salomon, de Maître Jacques et du père Houbisc. 
— On compte trois rites de compagnons : 

1° Les Enfants de Salomon (compagnons du Devoir de 
Liberté). 

2" Les Enfantai de Maître Jacques (compagnons du Devoir 
ou Dévorants). 

3° Les Enfants du Père Soubise qui sont, comme les précé- 
dents, compagnons du Devoir, mais qui s'en distinguent 
par leurs traditions et leurs rites. 



SES ORIGINES 3 

Chacune de C(>s fcklérations possrde s;i h'gonde |iio|»ro 
et prétend se mttacher à l'un de ces trois fondateurs : 
Salomon, maître Jacques ou Soubise. 

Légende de Salomon. — La li'gende de Salomon, ou [ilutôt 
d'Iiiram, a pour point de départ un passage de la Bible. 
(Les Rois, livre 3, ch. D, ÎJ.^ 13 à 18.) « Le roi Salomon, dit 
le texte sacré, choisit des ouvriers dans tout Israël et 
commanda pour cet ouvrage trente mille hommes. Il les 
envoyait au Liban tour à tour, dix mille chaque mois, de 
sorte qu'ils demeuraient deux mois dans leurs maisons 
et Adoniram avait l'intendance sur tous ces gens. Salomon 
avait soixante-dix mille manœuvres qui portaient les far- 
deaux et quatre-vingt mille qui taillaient les pierres sur 
les montagnes, sans compter ceux qui avaient l'inten- 
dance sur chaque ouvrage, lesquels étaient au nombre de 
trois mille trois cents et donnaient des ordres au peuple 
et à ceux qui travaillaient. — Le roi leur commanda aussi 
de prendre de grandes pierres, des pierres d'un grand 
prix pour les murs et même pour les fondements du 
temple et de les préparer pour cet e(Tet. Et les maçons 
de Salomon et ceux d'Hiram eurent soin de les tailler, et 
ceux de Giblos apprêtèrent le bois et les pierres pour 
bâtir la maison du Seigneur. * » On le voit, rien dans ce 
texte ne permet de conclure à l'existence d'une associa- 
tion telle que le compagnonnage au temps de Salomon. 
Mais la légende se substitue ici au récit biblique qu'elle 
continue. Nous la résumerons, en suivant la version la 
plus accréditée parmi les compagnons, version dont Agri- 
col Perdiguier n'a donné qu'un aperçu très sommaire 
dans son Livre du Compagnonnage -. Les diverses relations 
qui se sont conservées chez les compagnons débutent uni- 
formément par une description technique du temple de 
Salomon dont on indique toutes les dimensions, le nombre 
des colonnes, leur hauteur, largeur, épaisseur, etc. « Ces 



1. Traduction Je Le Maistre de Sacy, revue par l'abljé Jacquet. 

■•2. Nous avons ou en otibt la boauo fortune d'oljtenir communication des 
documents secrets dont lecture est donndo aux nouveaux compagnons en 
vue do leur révéler les orieines traditionnelles de leurs sociétés. 



4 LE COMPAGNONNAGE 

travaux, est-il dit, étaient exécutés sous la direction d'un 
maître habile nommé Hiram. Hiram travaillait en bronze 
et il était rempli de sagesse, d'intelligence, de science. Il 
fit deux colonnes en bronze pour la porte du vestibule 
du Temple, dont chacune avait 18 coudées de hauteur. 
Il fit deux chapiteaux en bronze qu'il jeta en fonte pour 
mettre sur les hauts de chaque colonne; chaque chapi- 
teau avait 5 coudées de long, etc. » 

La présence à Jérusalem d'une si grande multitude d'ou- 
vriers n'était pas ce[)endant sans causer à Salomon et à 
Hiram de sérieux embarras. Le paiement des ouvriers notam- 
ment ne s'effectuait pas sans diflicuUé; des intrus et des 
oisifs se présentaient parfois et, pi^ofitant de la confusion 
qui régnait dans cette foule, recevaient un salaire comme 
les travailleurs. Pour remédier à cet inconvénient, Salomon 
(d'autres disent Hiram) donna à chaque ouvrier une assi- 
gnation pour se faire payer et un mot de passe pour se 
faire reconnaître; de la sorte chacun était payé selon son 
mérite. En outre, quand un ouvrier était devenu bon arti- 
san, on « le signalait à Hiram qui le faisait avancer devant 
son conseil. 11 l'interrogeait, et s'il lui reconnaissait la 
capacité requise, il lui disait de persévérer et qu'il serait 
récompensé. » Quelques jours après cet entretien, un des 
contre-maîtres rencontrait comme par hasard le nouveau 
récipiendaire et le conduisait dans un souterrain du 
Temple. Là, au milieu des compagnons (h; travail du nou- 
veau venu, il procédait à l'initiation et lui donnait le 
nouveau mol de passe qui devait le faire reconnaître. Les 
mots de passe étaient : pour les apprentis le mot Jakhin 
(préparation); pour les maîtres : Jehova Auxilia K D'autres 
mots avaient été adoptés pour la reconnaissance entre 
initiés : Sabaiiot, Salomonet, etc. Le compagnonnage de 
Liberté était fondé. 

Une deuxième légende se superpose à la première. Trois 
apprentis : Holem (ou Iloben), Slerkin (ou Skelem) et Holer- 

1. Cet assoinljlago d'un mut licljrcu et d'un mot latin peut sembler 
étrange. Mais telle est bien la l'orniulo sacramentelle du mot do passe des 
maîlrcsi 



SES ORIGINES B 

fut, jaloux d'Hiram et furieux de s'être vu refuser par lui 
la maîtrise, résolurent de l'obliger à leur révéler le mot 
de passe de ce grade nu à l'assassiner. Ils le guettèrent à 
la sortie du Temple où il travaillait jusqu'au soir. Holem, 
armé d'un maillet, s'embusqua près de la porte du Midi ; 
Sterkin, une règle à la main, se caclia près de la porte 
occidentale et Hoterfut, porteur d'un levier, attendit le 
maître à la p<trto orientale. Hiram se présenta comme il en 
avait riiabitude à la porte de l'Occident où Sterkin, « infâme 
assassin », voulut le forcer à lui découvrir son secret. Il 
refusa, disant : « J'ai gagné mon secret par ma sagesse et 
mes talents ;en'orccz-vous d'en faire de même et soyez assuré 
que vous l'obtiendrez. » Sterkin le frappa à l'épaule avec 
sa règle. Il se sauva à la porte du Midi où Ilolcm lui adressa 
la même demande et, sur son refus, lui asséna un coup de 
maillet. Il espérait trouver libre la porte de l'Orient; mais 
Hoterfut l'y attendait et comme il ne pouvait lui arraclier 
le mot de passe, le traître tua Iliram d'un coup de levier. 
Les trois assassins cachèrent le cadavre sous des décombres. 
La nuit venue, ils revinrent et emportèrent le corps jus- 
qu'en un lieu retiré où ils creusèrent trois fosses : l'une 
pour le cadavre, la seconde pour les habits, la troisième 
pour la canne d'Hiram (un jonc marin qu'il portait tou- 
jours). Une branche d'acacia l'ut plantée sur la tombe. 

Cependant on s'était aperçu de l'alisencc d'Hiram. Neuf 
compagnons se mirent à sa recherche et, guidés par une 
vapeur, trouvèrent la branche d'acacia, la terre fraîche- 
ment remuée et, sous elle, le corps. On changea le mot 
et on avertit Salomon qui ordonna à tous les compagnons 
de se raser la barbe, de se couper les cheveux, de prendre 
des tabliers de peau blanche pour marquer leur deuil et 
des gants blancs pour indiquer qu'ils étaient innocents du 
meurtre. Hiram l'ut enterré dans un tombeau d'airain de 
trois pieds de largeur, cinq de profondeur, sept de longueur, 
avec un triangle d'or et celte inscription : A... L... G... D... 
G... A... D... L...U... (A la gloire du Grand Architecte de 
l'Univers) ; on y plaça une médaille triangulaire où était écrit 
le nom de Jehova. Sur un troisième triangle étaient gravées 



6 LE COMPAGNONNAGE 

les trois lettres S... U... G... Sagesse, Union et Gomès (pre- 
mière parole que Thommc ait prononcée). Enfin sur le 
bord du tombeau on lisait ces mots : Noria, Sterkin, Hiram et 
cet autre mot : Mac Benac. Ce lieu fut nommé Champ des 
Gros ou champ des Larmes. 

11 restait h. découvrir et à punir les assassins qui 
s'étaient dénoncés par leur fuite. Leur têLe fut mise à 
prix. Hoben le premier fut livré par un nommé Pérignan 
chez qui il s'était réfugié. Il fut décapité et son cadavre 
embaumé fut exposé en public. Six mois après, Bengabel, 
intendant de Salomon, apprit que les deux assassins survi- 
vants s'étaient réfugiés chez le roi des Gepts, Maaco. On 
envoya quinze compagnons pour les arrêter, mais ils se 
sauvèrent. On les retrouva dans une carrière appelée Ben- 
dicar. On les saisit, on les enchaîna, on les ramena à 
Jérusalem où ils furent attachés à deux poteaux par le 
pied et le cou, les mains liées derrière le dos. Alors on leur 
ouvrit le corps et, avec un raffinement de cruauté qui se 
retrouve de nos jours chez les Chinois, on les laissa pen- 
dant huit heures exposés aux rayons brûlants du soleil. 
« Les mouches et autres insectes, dit notre manuscrit, 
s'abreuvèrent de leur sang. ■>■> Le soir venu, Salomon les fit 
enfin décapiter et leur tête fut mise au pilori à côté de 
celle d'Hoben. Leurs restes furent jetés aux bêtes fauves, 
moins cruelles, assurément, que les auteurs d'un tel sup- 
plice, si vraiment il eût été ordonné et souffert. 

Légende de Maître Jacques. Sa vie et sa mort. — Tandis que 
le compagnonnage du Devoir de Liberté se glorifie d'avoir 
eu pour fondateurs Salomon et Hiram, le compagnonnage 
du Devoir (ou du Saint Devoir de Dieu comme on le nomme 
parfois) prétend avoir été créé par un personnage fabu- 
leux nommé Maître Jacques. Mais ici la légende bifurque 
et nous avons le choix entre doux versions différentes que 
nous retracerons tour à tour. 

D'après la première version, admise par Perdiguier et 
présentée par lui dans son Livre du CompaijnonnarjC {p édi- 
tion, tome I, p. 3"j et suivantes), Maître Jacques, l'un des 
premiers maîtres artisans de Salomon et collègue d'Iliram, 



SES ORIGINES 7 

serait né à Carie (qui serait aujourd'hui Saint-Roniili, loca- 
lité impossible à identilierj et aurait appris dès son enfance 
à tailler la pierre. Il aurait voyagé dès l'Age de quinze ans, 
visitant successivement la Grèce, l'Egypte, la Palestine, 
puis serait arrivé à Jérusalem à l'âge de trente-six ans 
après avoir voyagé vingt et un ans de sa vie. Il y travailla, 
dit-on, à la construction du Temple et bâtit deux colonnes 
dodécagones : la colonne Vedrera et la colonne Macaloe. 
Sur ces colonnes étaient sculptées diverses scènes de 
l'Ancien Testament : la chute d'Adam et Eve, le songe de 
David ainsi que des épisodes de la vie de Maître Jacques 
lui-même. Il fut nommé maître des tailleurs de pierre, des 
maçons et des menuisiers. 

Le Temple achevé, Jacques quitta la Judée en compagnie 
d'un autre maître, Soubise, avec lequel il se brouilla bientôt 
et dont il se sépara. Le navire qui portait Soubise aborda 
à Bordeaux. Jacques débarqua à Marseille ' avec ses treize 
compagnons et ses quarante disciples. Il voyagea encore 
trois années pendant lesquelles il eut à se défendre contre 
les embûches des disciples de Soubise qui un jour l'assail- 
lirent et le jetèrent dans un marais; il parvint à se cacher 
derrière des joncs. Ses disciples arrivèrent et le secou- 
rurent. 

Enfin Jacques se retira en Provence dans l'ermitage de 
la Sainte-Baume. L'histoire de sa fin paraît avoir été 
calquée sur le récit de la Passion du Christ. Un de ses dis- 
ciples, l'infâme Jéron (que d'autres nomment Jamais), le 
trahit. Un malin, alors qu'il était en prières dans un lieu 
écarté (tel Jésus à Gethsémani), Jéron vint le trouver et lui 
donna le baiser de paix. C'était le signal convenu. Cinq 
assassins se jetèrent sur Maître Jacques et le percèrent de 
cinq coups de poignard -. Il vécut cependant encore quel- 
ques heures et put, avant d'expirer, faire ses adieux aux 



1. Perdiguier lui-même reconnaît qu'il y a ici un anachronisme évident. 
Marseille n'a été fondée que 600 ans et Bordeaux 300 ans avant J.-C. 
c'est-à-dire bien postérieurement au siècle de Salomon. 

2. Maître Jacques était alors, d'après la tradition, dans la 47'' année do 
sa vie. 



8 LE COMPAGNONNAGE 

compagnons tardivement accourus. « Je meurs, dit-il, Bieu 
Fa voulu. Je pardonne à mes ennemis, je vous défends de 
les poursuivre; ils sont assez malheureux. Je donne mon 
âme à Dieu mon créateur, et à vous, mes amis, je ne puis 
rien donner, mais recevez mon baiser de paix. Lorsque 
j'aurai rejoint l'Être suprême, je veillerai sur vous. Je veux 
que le baiser que je vous donne, vous le donniez toujours 
aux compagnons que vous ferez, comme venant de votre 
père; ils le transmettront de même à ceux qu'ils feront. 
Je veillerai sur eux comme sur vous tous, pourvu qu'ils 
soient fidèles à Dieu et à leur Devoir et qu'ils ne m'oublient 
jamais. » 

Lorsque Jacques fut mort, ses disciples lui ôlèrent sa 
robe et trouvèrent un petit jonc qu'il portait toujours en 
souvenir des joncs qui l'avaient sauvé alors qu'il était 
tombé dans le marais. Les compagnons placèrent le 
corps sur un lit qui fut transporté dans une grotte. Il y 
resta exposé pendant deux jours tandis qu'un feu alimenté 
par de l'esprit de vin et de la résine brûlait autour du 
sarcophage improvisé. La dépouille mortelle de Maître 
Jacques fut ensuite portée processionnellement par les 
compagnons jusqu'à un lieu proche de Saint-Maximin oii 
il fut enseveli après l'accomplissement de tous les rites 
consacrés K 

La garde-robe de Jacques fut partagée. On donna son 
chapeau aux chapeliers, sa tunique aux tailleurs de pierre, 
ses sandales aux serruriers, son manteau aux menuisiers, 
sa ceinture aux charpentiers et son bourdon aux charrons. 

Le traître Jéron eut la même fin que Judas. Dévoré de 
remords et désespérant de la miséricorde divine, il alla se 
jeter dans un puits qui fut comblé. Soubise fut accusé 
d'avoir été l'instigateur du meurtre de Jacques. Mais cette 
accusation, qui entretint longtemps la désunion entre les 
compagnons des deux rites, fut jugée injuste par nombre 
d'enfants de Maître Jacques eux-mêmes. Soubise, d'après 



1. Pour plus do détails sur cette légende, voir PEnnicuiER, LiiTC du 
Compai/noniHu/e, 3' édition, t. I, p. 30 et suiv. 



SES ORIGINES 9 

cet antre récit, versa des larmes a mères sur la tombe de 
son ancien ami et flétrit énergiqueraent son assassinat. 

Une seconde version veut que Maître Jacques, loin 
d'avoir été un simple artisan contemporain de Salomon, 
soit tout uniment le même personnage que Jacques de 
Molay, le dernier grand-maitre des Templiers, brûlé par 
ordre de Philippe le Bel. Les Templiers, fait-on observer, 
étaient de grands constructeurs d'églises; ils avaient été 
initiés en Orient à maintes pratiques secrètes qui furent 
révélées au cours de leur procès. Jacques de Molay a donc 
pu donner une règle aux ouvriers maçons, tailleurs de 
pierre, charpentiers, etc., qui travaillaient pour le Temple, 
et les grouper en sociétés de compagnons. Cette version, à 
première vue moins invraisemblable que la précédente, ne 
repose, ainsi que nous le verrons, sur aucun fondement 
sérieux; l'existence de relations entre les Templiers et les 
confréries ouvrières d'où est sorti le compagnonnage, n'est 
pas, en soi, impossible, mais demeure purement conjectu- 
rale, aucun fait, aucun indice même ne permettant d'ap- 
porter aucune affirmation à cet égard '. 

Légende de Soubise. — La légende de Soubise est impli- 

1. Dans un ouvrage, au surplus dépourvu de toute valeur, et qui n'est 
le plus souvent qu'un assez plat démarquage des récits autrement pitto- 
resques et colorés d'Agricol Pcrdiguier, M. Simon (auteur d'une Etude 
historique et morale sur le Compagnonnage, Paris, Capclle, 1853) a adopté 
cette version et pense la justifier en démontrant que les principales cir- 
constances énumérées dans la légende classique de Maître Jacques, 
architecte du temple do Salomon, s'appliquent à merveille à Jacques de 
Molay. M. Simon établit, en effet, le rapprochement suivant : 1" Maître 
Jacques (d'après la légende), serait né dans la Gaule méridionale ; 
Jacques de Molay était né en Bourgogne (nous nous demandons vraiment 
en quoi ce fait peut bien fortifier la thèse admise par M. Simon, à moins 
que cet auteur, peu versé en géographie, ait confondu la Bourgogne, pro- 
vince du Centre, avec la Gascogne, province du Midi); 2" Maître Jacques 
revient dans son paj's après avoir séjourné à Jérusalem; Jacques de 
Molay revient, lui aussi, de Palestine, pour prendre le gouvernement de 
son ordre; 3» c'est en embrassant Maître Jacques que Jéron donne le 
signal de son assassinat. De même, l'ennemi du grand-maître, Philippe 
le Bel, avant de le faire arrêter, l'appelle à Paris, le fîatte, l'endort de 
caresses {sic); 4° Maître Jacques fut, un jour, précipité dans un marais, 
et après sa mort, ses disciples jetèrent dans les flammes d'un bûcher ce 
qui avait servi à ses funérailles. Jacques de Molay périt sur un bûcher 
dans une petite île de la Seine, etc. Toute l'argumentation de M. Simon 
est de cette force ! 



10 LE COMPAGNONNAGE 

citeraent contenue clans celle de Maître Jacques ci-dessus 
racontée. Soubise aurait donc été, lui aussi, l'un des archi- 
tectes du Temple de Salomon ; tout d'abord ami de Jacques, 
il se serait, comme il a été dit, séparé de lui par la suite, 
et même, d'après certains — mais le fait est contesté — 
aurait été l'instigateur de son assassinat. 

D'après un autre récit, Soubise aurait été un moine 
bénédictin, et aurait vécu à la fin du xiir siècle. C'est, en 
effet, sous le costume des religieux de Saint-Benoît que ce 
fondateur est ordinairement représenté sur les images 
aftlcliées dans les cayennes (loges de compagnons). Soubise 
aurait participé en même temps que Jacques de Molay à 
l'œuvre de la construction de la cathédrale d'Orléans 
(église Sainte-Croix). Le compagnonnage aurait été fondé 
à cette époque. Soubise aurait survécu quelques années au 
grand-maître des Templiers. 



CHAPITRE II 



ORIGINES DU COMPAGNONNAGE (siite) 



Vhisloire. — Obscurité des origines du compagnonnage. Il 
n'apparaît dans des textes authentiques qu'au commencement 
du xvi" siècle, bien qu'il semble avoir été très antérieur à cette 
époque. — Il procède vraisemblablement des confréries formées 
du w" au xui" siècle par les ouvriers constructeurs d'églises. — 
Renaissance artistique et industrielle du xii" siècle. — Affran- 
chissement des communes. — Élan des populations et concours 
enthousiaste donné par elles aux travaux d'édification des monu- 
ments religieux. — Les corporations de métiers. — Les frères 
pontifes. — Les Templiers ont-ils été les initiateurs des com- 
pagnons? — La franc-maçonnerie à Strasl)ourg au xV siècle. — 
Ses affinités avec le compagnonnage. — Évolution du régime 
corporatif au xv" siècle. 

Nous en avons fini cavec la légende et il est temps d'inter- 
roger l'histoire. Elle ne nous apportera pas, il est vrai, une 
solution claire et précise du problème qui nous occupe : la 
détermination des origines du compagnonnage. Elle ne 
dissipera pas complètement les ténèbres qui enveloppent 
encore plus qu'à demi le berceau de cette institution. Mais 
elle nous permettra de circonscrire le terrain sur lequel 
devront porter nos reclierclies et de nous former une 
opinion, puisqu'il n'est pas possible d'acquérir une certi- 
tude. Nous pourrons ainsi cheminer jusqu'à des temps 
plus proches (le xvi« et le xvn° siècle) où les sociétés de 



12 LE COMPAGNONNAGE 

compagnons sans doute déjà plusieurs fois séculaires se 
dégagent peu à peu des brumes du passé et apparaissent 
sous un demi-jour faible encore, assez lumineux cependant 
pour qu'il soit donné à Thistorien de distinguer leurs con- 
tours et de se rendre compte de leur structure générale. 

II serait superflu d'examiner ici les récits (à peine moins 
fabuleux que les légendes de Salomon, de Jacques et de 
Soubise), d'après lesquels le compagnonnage, de même 
que la franc-maçonnerie, aurait été fondé à une époque 
très antérieure à l'ère chrétienne. Malgré sa lucidité d'es- 
prit et son intelligence remarquable, Agricol Perdiguier, 
— compagnon zélé et fier de ce titre — • s'est laissé 
entraîner à prétendre que le compagnonnage a existé dans 
l'antiquité et à l'idenlilîer avec les sectes religieuses des 
Thérapeutes, des Pharisiens, des Sadducécns, des Essé- 
niens : « Quel que fût, dit-il, le nom dont se paraient 
ces initiés, ils constituaient le vrai compagnonnage K » 
Perdiguier croit qu'il suffit d'établir que les Juifs, les 
Grecs ou les Égyptiens ont eu leurs rites occultes et sacrés, 
leurs sociétés secrètes, pour qu'il soit avéré en même temjts 
que le compagnonnage n'est pas moins ancien et qu'il per- 
pétue les mêmes mystères. La faiblesse de ce raisonne- 
ment n'a pas besoin d'être démontrée. Le mystère est 
aussi vieux que le monde. Dans la Bible, le Seigneur ne se 
manifeste pas à tout le peuple hébreu, mais aux seuls pro- 
phètes. Toutes les religions antiques ont eu leurs arcanes, 
leurs cérémonies interdites au vulgaire, leurs prêtres et 
leurs initiés, leurs sibylles ou leurs pylhonisses. Mais quel 
lien historique, quel rapport de filiation peut-on établir 
entre ces manifestations religieuses ou superstitieuses et 
les rites des sociétés de compagnons qui se sont conservés 
jusqu'à nos jours? tout rapprochement ici est purement 
arbitraire, jusqu'à preuve contraire, et cette preuve n'a 
jamais été fournie. 

L'opinion d'après laquelle il existerait un lien entre les 
com|iagnonnages et h.'S collèges d'artisans fondés par 

1. Livre du CoiDjMf/nonnayc, 3" édition, t. II, p. 238. 



SES ORIGINES 13 

Numa est tout aussi fantaisiste.il n'y a aucune corrélation 
entre ces collèges, associations publiques et plus lard très 
strictement réglementées par les empereurs, composées 
du reste d'artisans travaillant pour leur compte, et les 
compagnonnages, sociétés clandestines, condamnées, per- 
sécutées et traquées pendant des siècles, se recrutant au 
' surplus parmi des ouvriers en lutte permanente avec la 
corporation patronale. L'organisation et la réglementation 
des collèges romains d'artisans nous sont, du reste, par- 
faitement connues : on n'y peut découvrir aucune analogie 
avec les traditions, les coutumes, la hiérarchie des com- 
pagnonnages. 

Il nous reste à examiner le système qui assigne pour 
origine aux compagnonnages ces confréries si souvent 
condamnées, surtout à partir du ix« siècle, par les conciles 
et par l'autorité civile. Mais ici il ne nous est plus possible 
d'opposer une fin de non recevoir absolue à une thèse qui 
s'appuie sur certains arguments et sur certains éléments 
de preuve dignes d'attention ; au surplus cette thèse nous 
parait contenir une part de vérité. Il nous semble en effet 
très vraisemblable que les premiers compagnonnages ont 
eu le caractère de confréries, et il est possible qu'à ce titre 
ils aient été visés par les décrets des conciles et les sen- 
tences diverses qui prohibèrent à mainte reprise ces asso- 
ciations. Mais il importe de ne pas s'y tromper; le compa- 
gnonnage n'a été qu'une des formes, et sans doute la plus 
récente, de la confrérie. Sous peine de commettre l'erreur 
que nous dénoncions plus haut et qui consiste à confondre 
des institutions différentes d'esprit et de but, parce qu'elles 
portent la même dénomination, il est donc impossilde de 
considérer comme applicables à j^riori aux sociétés de 
compagnons tous les textes — et il en est de fort anciens — 
où les confréries sont nommées et prohibées. Disons plus : 
les confréries visées par des capitulaires et des décrets de 
conciles antérieurs au xu^ siècle ne sont certainement pas 
des compagnonnages, et si, à partir du xiii° siècle, il devient 
raisonnable de penser que les confréries de compagnons 
sont comprises dans les interdictions prononcées contre 



14 LE COMPAGNONNAGE 

les conïvéries en général, une telle opinion demeure cepen- 
dant hypothétique. 

Dès le IX'' siècle, divers capitulairos de Charlemagne et 
un capitulaire d'Hincniar, évoque do Roinis en 852 [Labbaci 
Concilia, cd. Goleli, 1728, l. X, cap. 10), interdisent les con- 
fréries, mais ces condamnations visent sans aucun doute 
non des associations ouvrières, mais bien ces guildes de 
défense et d'assistance mutuelle, comme il s'en i^encontra 
dès une époque très reculée chez les peuples germani- 
ques 1. De même les Conciles de Rouen (1189), de Mont- 
pellier (1215), de Toulouse (1219), de Bordeaux (1255), 
d'Avignon (1201), ne condamnent que des confréries ou 
suildes formées entre nobles ou commerçants dans un but 
défensif ou offensif ^. 

Il serait peut-être possible de considérer comme renfer- 
mant une allusion aux confréries de compagnons, en même 
temps qu'aux confréries d'une autre nature, un décret 
rendu en 1368 parle Concile de Lavaur et ainsi conçu : 

" Item qiiià ex pravo usa in quibusdam provinciarum nos- 
trarum iiiolevitquod nobiles plerumque et interdiim alii... obli- 
gationes, societates et conjurationes faciunt et pacta juramcnto 
vallala ineunt qiiod adversùs quoscunqiie praeterquàni dominos 
sues ad Invicem adjuvcntet interdiim se omnes veste consimili 
induentes unnm majorem inter se eUgant cui jurant in omnibus 
obedire. » 

Ces vêtements uniformes, ces signes et ces caractères 
emblématiques peuvent désigner ici les rubans et cou- 
leurs, les cannes, les insignes dont le port fut usité de 
tout temps chez les compagnons. Mais cette opinion est 
purement conjecturale. 

1. Voir, sur ces guildcs, notre Ilisloirc des corporations de métiers, p. 30 
à 15. Voir aussi, pour les guildes saxonnes, Lujo Brentano, Essaij on Ihe 
hislonj and development of r/ilds, Londres, 1870, et Gross : Thegild mcrchmit ; 
a contribution to en(/lish municipal liistorij, Oxford, 1890. 

'2. Citons, à titro d'exemple, le texte du décret du concile provincial tenu 
à Rouen en 1180 : « Sunt quidam tam clerici quam laïci hujusmodi socic- 
tatem incuntes ut de cotoro in quibuslibct causis vel negotiis mutuum sibi 
prjBstcnt auxilium, certam in eos pœnam statucntes qui contra hujusmodi 
veniunt constitutionem. Et quoniani luijusmodi societates scu l'raterias... 
detcstatur Ecclcsia, no amodo fiant sub intcrniinationc anathematis inter- 
dicimus. » 



SES ORIGINES 15 

Nous sommes amenés en délinilive à cette conclusion. 
On ne possède aucune donnée certaine sur l'organisation 
et mémo sur l'existence du compagnonnage aux xn", xiii", 
xiV et même xv« siècles. Il ne nous paraît pas toutefois 
que cotte élude sur les origines de notre institution puisse 
se clore ainsi par un simple procès-verbal de carence. 
Entre le domaine de la science (jui affirme, textes en mains, 
et celui de l'ignorance absolue qui n'entrevoit aucune 
clarté, si faible soit-elle, il y a place pour l'hypothèse tou- 
jours rccevable pourvu qu'elle se renferme dans son rôle 
et qu'elle ne se transforme pas en dogmatisme. Nous 
demanderons, nous aussi, la permission d'émettre une 
opinion personnelle et d'indiquer dans quelle direction se 
trouve, à notre avis, la vérité historique relativement aux 
origines du compagnonnage. 

Nous pensons que les premiers compagnonnages ont été 
formés, du commencement du xne à la tin du xiii^ siècle, 
entre les artisans accourus en foule dans les villes où se 
construisaient les grands édifices religieux par lesquels 
s'épanouissait l'art gothique encore dans sa fleur. Pour 
bien comprendre les raisons qui militent en faveur de 
cette opinion, il faut se reporter par la pensée, et aussi, 
osons le dire, par l'imagination, en ces temps lointains où 
la société féodale se dégageait enfin de la confusion et de 
la barbarie de la période carolingienne, où un tardif prin- 
temps succédait enfin à un hiver de six siècles, où le 
peuple des cités célébrait par un hymne de reconnaissance 
envers Dieu le retour à l'espérance, la liberté municipale 
restaurée, ou, tout au moins, les conditions d'existence 
améliorées, l'évanouissement de tous ces hideux fantômes : 
les guerres privées, la tyrannie des seigneurs ou des pré- 
vôts, le servage. 

Cette renaissance universelle du xu« siècle a pour point 
de départ le grand fait historique connu sous le nom de 
l'affranchissement des communes. Les beaux travaux d'Au- 
gustin et d'Amédée Thierry, de Guizot ont mis depuis 
longtemps en évidence la haute portée de cette révolu- 
tion communale qui a ouvert dans notre histoire une ère 



16 LE COMPAGNONNAGE 

nouvelle. Sans doute l'érudition contemporaine a revisé 
quelques-uns des jugements trop absolus et corrigé quel- 
ques assertions un peu téméraires de ces maîtres. C'était 
une opinion reçue, il y a cinquante ans, que le mouvement 
communal avait affecté le caractère d'une insurrection 
politique éclatant brusquement, renversant dans une 
poussée irrésistible un pouvoir despotique pour lui subs- 
tituer un régime municipal vraiment démocratique fondé 
sur la justice et sur l'égalité. Il semblait, comme l'a dit 
plaisamment M. Luchaire *,que « du xw au xix'' siècle les 
efforts populaires visassent le même but et que la charte 
de commune ne fût que le prototype de la charte libé- 
rale de 1830 ». C'était là une exagération et une mécon- 
naissance évidente des causes qui ont préparé et déterminé 
l'établissement des communes ainsi que des conséquences 
de cet événement. D'une part en effet il a été démontré 
par de récents travaux que, dans nombre de cités, la con- 
cession d'une charte municipale obtenue de bon gré du 
seigneur ou imposée par une révolte des bourgeois avait 
été en quelque sorte précédée et préparée par la formation 
de sociétés diverses (guildes marchandes, guildes de défense 
et d'assistance mutuelle, confréries), créant entre les habi- 
tants d'un même lieu une solidarité d'intérêts, facilitant 
l'échange des vues et l'action en commun -. Souvent même 
la Commune n'a été que l'épanouissement et la consécration 
définitive d'une organisation plus modeste, fédération 
municipale pourvue déjà d'une sorte de personnalité 
civile que l'on peut désigner sous le nom de Communauté . 
M. Giry a ainsi prouvé, par le texte même de la charte 
accordée le 14 avril 1127 à la ville de Saint-Omer, qu'un 

1. Luchaire, Les Cumniancs françaises à l'époque des Cajiéliens ilirects 
(préface). 

2. « La commune, écrit M. Luchaire (ibiil., p. 30), ne fut, sur beaucoup 
de points, que le résultat do l'extension d'une association partielle déjà 
constituée, organisée et vivante ». On peut citer comme exemple : la Charité 
d'Arras, V Amitié do Lille, la Fraternité d'Aire. 

Les corporations ou guildes de marchands de Saint-Omcr étaient égale- 
ment antérieures à la charte communale qui leur accorde pour l'avenir 
certains privilèges tels que l'exemption de la tonlieu à Gravclines Giry, 
Histoire de la ville de Saint-Omer, Paris, 1817, p. 55. 



SES ORIGINES 17 

siècle au moins avant cette date, la Communauté des habi- 
tants était déjà considérée comme apte à posséder des 
biens en commun '. 

D'autre part, il est constant que le régime municipal à 
formes très variables établi au xu^ siècle - dans un si grand 
nombre de villes du nord, de l'est, de l'ouest et du centre 
de la France ne peut aucunement être considéré, au sens 
moderne du mot, comme un gouvernement démocratique. 
Dans la plupart des villes, le pouvoir était réellement 
exercé par les métiers où prédominait l'influence de la 
bourgeoisie marchande ^. Les magistratures urbaines, 
souvent aussi le monopole du trafic par eau ou du com- 
merce avec certaines contrées, étaient réservés à la classe 
la plus fortunée, à l'aristocratie des bourgeois hanses : un 
système d'élections municipales à deux ou trois degrés 
servait en même temps à filtrer les choix populaires et 
permettait aux familles notables d'écarter les candidats 
suspects. Nous estimons toutefois que M. Luchaire, dont la 
haute autorité scientifique ne saurait, d'ailleurs, être con- 
testée, s'est laissé entraîner un peu loin par son désir de 
réagir contre la conception d'Augustin Thierry lorsqu'il a 
ainsi défini le caractère et le résultat du mouvement 
communal. « Cette bourgeoisie communaliste si ardente 
contre le seigneur, dans laquelle on saluait jadis le 
champion résolu du droit populaire, apparaît maintenant 

1. GiRY, Histoire de la ville île Saiiit-Omer, p. 18. M. Maurice Prou a 
signalé une autre erreur que n'avaient pas su éviter les historiens du 
milieu du siècle dernier. Il a démontré, dans son livre : Les Coutumes de 
Lorris et leur propagation (Paris, 1884), que les villes n'avaient pas été 
seules à obtenir la concession du droit do bourgeoisie et que certaines 
communes rurales avaient joui de la même faveur. Les chartes commu- 
nales avaient été octroyées soit par le roi, soit par les seigneurs, afin do 
remédier au dépeuplement de leurs domaines, conséquences des guerres 
privées et des exactions des prévôts. 

2. GiRY, op. cit., p. 55 et 56. 

3. A Abbeville, à Amiens, dans les jïriucipales villes Je Picardie, les 
municipalités sont élues par les maïeurs des bannières ou métiers. A 
Montpellier, à Marseille, à Arles, les corporations nommaient également le 
corps de ville. Toutefois, l'influence des métiers n'était pas toujours mise 
au service de la bourgeoisie. A Metz, les métiers étaient en lutte conti- 
nuelle avec l'aristocratie de la ville dite des paraiges. (Voir notre Histoire 
des corporations de métiers, p. 259 à 294.) 

LE CO.Ml'.VGNONNAGE. ^ 



18 LE COMPAGNONNAGE 

comme une caste aristocratique, jalouse à l'excès de ses pri- 
vilèges, impitoyable pour le menu peuple qu'elle exclut des 
charges municipales tout en Vécrasant d'impôts. » 

Il semble, à lire ce jugement sévère, que le menu peuple 
n'ait rien gagné à l'avènement des Communes, qu'il n'ait 
fait que changer de maître, qu'il ait continué à souffrir les 
mêmes misères, à gémir dans la même servitude. A ce 
compte, la riche bourgeoisie seule eût tiré avantage du 
nouveau régime. Il n'est pas douteux, cependant, et 
M. Luchaire le constate lui-même {op. cit., p. 39 et sui- 
vantes) que le sort du menu peuple ait été notablement 
amélioré par l'établissement des Communes. Le servage 
disparut, sinon immédiatement et sur tous les points, du 
moins assez rapidement; la mainmorte fut abolie, et l'an- 
cien serf put devenir propriétaire et disposer de son bien ; 
les tailles arbitraires furent supprimées; le droit de parti- 
ciper, par son vote, sinon à l'élection directe du Corps de 
ville, du moins au choix de délégués chargés de le nommer 
définitivement, fut reconnu, à peu près partout, aux plus 
pauvres artisans. D'autres privilèges fiscaux ou militaires 
furent octroyés plus ou moins libéralement à la collectivité. 
Sans aucun doute, la constitution des Communes du 
xii« siècle fut loin d'être égalitaire; mais elle fut, en 
général, assez humaine et réalisa, pour les moins favo- 
risés, un progrès considérable sur l'état social antérieur'. 

Il n'est pas douteux, non plus, que ce déplacement de 
la puissance publique qui substitua, dans tant de villes, à 
l'autorité absolue des seigneurs, l'autonomie de la Com- 
mune, ait eu pour résultat de resserrer les liens qui unis- 
saient déjà les bourgeois, habitants d'une même cité, 
d'éveiller en eux, ou plutôt d'éclaircir la conscience, 
auparavant latente, des intérêts, des sympathies et des 

1. A Lorris, où la bourgeoisie s'acquérait par une résidence d'un an et 
un jour, la corvée était supprimée, sauf pour le transport du vin du roi ; 
les bourgeois devaient bieu encore au roi, leur soigneur direct, le ser- 
vice d'ost ou chevauchée. Mais ils ne pouvaient être obligés de passer la 
nuit hors de leur foyer; ce service ne durait donc, chaque fois, que quel- 
ques heures. Voir, sur ces exemptions, Prou, Les Coutumes de Lorris et 
leur propagation. 



SES ORIGINES 19 

haines qui formaient leur commun patrimoine. Un esprit 
municipal se crée; la Commune devient le centre de toute 
une organisation politique, économique et industrielle. On 
la voit conclure des traités de commerce et de navigation \ 
parfois, même, des traités d'alliance avec des villes ou des 
seigneurs voisins, se gouverner et s'administrer librement 
en s'aiTranchissant peu à peu des dernières entraves qui 
perpétuaient le souvenir de la domination du seigneur'^. 
Elle inspire des dévouements tels que celui des bourgeois 
de Calais; elle est devenue une petite patrie. 

En n^ème temps que le mouvement municipal, dont les 
premières manifestations remontent à la fin du xi*^ siècle, 
mais qui a atteint son apogée au xii^ siècle, restituait aux 
populations des villes de France tout ou partie de leurs 
libertés civiles, un élan universel de foi et de reconnais- 
sance les entraînait vers les autels. Au moyen âge, on ne 
saurait trop le redire, la vie civile était intimement liée à la 
vie morale, ou plutôt religieuse. La doctrine que toute une 
école s'est efforcée de faire triompher en France, depuis 
un siècle, et qui consiste à soustraire l'individu à toute 
influence philosophique ou religieuse, à l'amener à agir en 
vertu de considérations purement utilitaires, le matéria- 
lisme, pour l'appeler par son nom, était alors inconnu. 
L'humanité n'avait pas encore appris à séparer l'action de 
la pensée qui la détermine, le comment et le pourquoi, le 
corps et l'âme des choses. La destinée humaine apparais- 
sait comme une échelle de Jacob dont les premiers degrés 
reposaient sur la terre, mais dont le sommet se perdait 
dans le ciel. La maison de Dieu était aussi, était surtout, 
la maison du peuple, l'asile des faibles, des persécutés, 
de tous les fugitifs, innocents ou coupables. 

C'était à l'église, devant l'autel d'un saint, que se con- 

1. Il suffira de citer ici l'exemiilo do la célèbre Hanse do Londres à 
laquelle étaient agrégées les iiriucipales villes du nord et de l'est de la 
France. 

2. Ainsi, en 1215, la nomination des échevins de Saint-Quentin, dont la 
juridiction était, dans cette ville, distincte de la municipalité, fut retirée 
au comte et attribuée au maire. Giry, Etude sur les orii/iiies de la Commune 
de Saint-Quenlin, p. 63. 



20 LE COMPAGNONNAGE 

cluaieul les transactions les plus importantes (ventes, 
échanges ou donations). La superstition y amenait aussi 
parfois sa clientèle; on y interrogeait l'avenir en consul- 
tant les « sorts « ou l'on s'y justifiait d'une accusation cri- 
minelle en se soumettant à l'oixlalie. Mais surtout la foule 
y aflluait les dimanches et les jours de fêtes, alors si nom- 
breux, pour y entendre la parole sacrée, pour y communier 
dans un sentiment de foi et de recueillement avec ce monde 
idéal de la Bible et de la Légende dorée qui lui semblait se 
mouvoir autour d'elle, invisible témoin de sa vie, censeur 
incorruptible de ses faiblesses, confident de ses joies et 
de ses douleurs. 

Le xi^ siècle avait vu construire un grand nombre 
d'églises, édifiées aux frais de seigneurs ou de riches bour- 
geois, sous l'influence d'une piété stimulée par la crainte 
de la fin du monde alors universellement considérée 
comme imminente. Le terme fatal, l'an mil, est cependant 
dépassé, et l'humanité n'a pas péri; bien mieux, sous 
l'égide puissante des Capétiens, la paix vient de renaître et 
avec elle le peuple des communes voit reparaître après 
six siècles la liberté, non pas assurément la liberté poli- 
tique, la souveraineté collective et intégrale telle que la 
connaissent et la possèdent les sociétés modernes, mais 
une liberté municipale faite de franchises particulières, 
d'exemptions d'impôts, de garanties accordées contre le 
retour des abus et des exactions du passé, de tout un 
ensemble de concessions et de privilèges dont se conten- 
tent les communiers. L'allégresse populaire éclate alors 
en un hymne triomphal. Un élan artistique et religieux 
entraîne les foules; elles obéissent à un instinct incoer- 
cible, à un irrésistible appel de tout leur être, en célébrant 
leurs libertés reconquises, la raison de vivre retrouvée, en 
saluant l'ère nouvelle qui vient de s'ouvrir. De ce mouve- 
ment sont sorties les cathédrales. 

Cet enthousiasme sacré qui transporte des populations 
entières, qui conduit à tiavers les camiuigues de longues 
théories de pèlerins constructeurs et les plie pendant dix 
ans, vingt ans, toute leur vie, à leur rude tâche de char- 



SES ORIGINES 21 

penliers, de maçons, de tailleurs de pierre, tâche à peine 
rémunérée, cet enlhousiasme nous est attesté par l'his- 
toire. Suger nous montre ainsi tout un peuple de travail- 
leurs volontaires occupé à extraire d'une carrière sise 
près de Pontoise des blocs de pierre destinés à la construc- 
tion du sanctuaire de Saint-Denis. Des magistrats de tout 
rang coopèrent cà l'œuvre commune à côté de pauvres arti- 
sans; ils oiïVent leurs peines « comme un hommage à Dieu 
et aux saints martyrs ^ » L'abbé d'Andres entreprend-il de 
bâtir une infirmerie sur les terres de son monastère; ses 
vassaux s'empressent et lui offrent un concours dévoué et 
désintéressé. « Peu de temps après avoir été commencé, 
nous dit un chroniqueur, l'édiiîce s'élève déjà dans les airs 
{surgit in altum)... Nous avons vu travailler à cette construc- 
tion nombre d'ouvriers qui n'avaient pas été attirés par 
l'appât du gain, mais qui se tenaient pour contents de 
recevoir du pain et de la petite bière, pour joyeux si (à 
ce maigre festin) on ajoutait un peu de viande bouillie ^. » 
« C'était un spectacle admirable, dit un chroniqueur de la 
même époque ^, de voir cette longue multitude d'hommes 
traîner, sur des chars et des chai'iots, nuit et jour, sans 
discontinuer et sans demander aucun salaire, les pierres, 
la chaux, le sable, tous les matériaux nécessaires à leur 
entreprise. Témoins ces blocs de pierres sèches pesants et 
énormes, qui servirent de fondements à l'édiflce et qu'il 
fallut apporter de contrées lointaines, car on n'en put 
trouve f dans toute l'Hasbanie *. » Des colonnes amenées 
par eau de Worms à Cologne étaient transportées de là sur 
les chantiers par des chariots auxquels s'attelait tout un 
peuple. Ces travailleurs volontaires s'encourageaient à 

1. SuGER, Libellus de eonsecralione eeclesise et tramlatione corjtoris Sancti 
/lioxijsii... [Recueil des historiens de la France^ XIV, 313). 

2. « Nara niultos hic oporari vidimus non nummis conductos, sed solo pano 
ot touui cervisia contentes et pro adjectionc alicujus pulmenti satis exlii- 
laratos ». Wilhelmi, Ckronicon Andrensis Monusterii. Monumcnta Germa- 
ni;e historica, H. S. XXIV, 7^21. 

3. Gesta ahbalum Tridonensiwn. Mon. Gennanix liistorica, S.S. 'K,\[h. I, 
231. Ce monastère ctn.it celui de Saiiit-Trond (Limbourg belgo). 

1. Aujourd'hui la llesljaye, région do l'ancionno principauté de Liègo 
comprise entre le Ilainaut, le Brabant, la Campine ot la Mouse. 



22 LE COMPAGNONNAGE 

leur tâche en chantant une sorte d'hymne dont ki cadence 
leur permettait d'assurer la simultanéité de leurs efforts. 

Cet élan ne devait plus s'arrêter que le jour oh le sol 
de la France fut couvert de ces admirahles monuments 
auxquels le style ogival prête sa grâce et sa majesté. La 
plus ancienne cathédrale gothique paraît avoir été celle 
de Noyon, dont la nef était déjà construite en 1190. Les 
travaux de construction de Notre-Dame de Paris commen- 
cèrent en UGO. En 1196, le chœur était achevé jusqu'au 
transept; la nef s'élevait à quelques mètres au-dessus du 
sol. Notre-Dame de Chartres, dont la première pierre fut 
posée en 1145, dut être reconstruite à nouveau à la suite 
de l'incendie de 1194. En 1223, à la mort de Philippe 
Auguste, les principales villes du Nord, de l'Est, de l'Ouest 
et du Centre possédaient déjà des cathédrales achevées ou 
en cours d'achèvement. Citons notamment : Paris, Chartres, 
Bourges, Noyon, Laon, Soissons, Meaux, Amiens, Arras, 
Cambrai, Rouen, Évreux, Séez, Bagneux, Coutances, le 
Mans, Angers, Poitiers *. 

Le peuple tout entier avait coopéré à la construction des 
églises nouvelles. Les maîtres es œuvres sur les plans des- 
quels ces édifices furent bâtis, les Robert de Luzarches, 
les Hugues Liberge, les Erwin de Steinbach paraissent 
avoir été tous, ou presque tous, des laïques. Une question 
se présente ici tout naturellement à l'esprit : n'existait-il 
entre ces pieux et habiles artisans d'autres liens que ceux 
de la prière et du travail en commun? Ne se forma-t-il 
pas entre eux des associations, des confréries ouvrières 
auxquelles on pourrait rattacher les origines du compa- 
gnonnage ? 

Tout d'abord, un fait parait aciiuis à l'histoire. Le grand 
mouvement d'affranchissement des Communes et de cons- 
truction des cathédrales est contemporain de l'apparition 
des premières corporations de métiers. La guilde mar- 
chande, association de riches bourgeois qui entreprennent 



1. Voir, pour plus do détails, Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'arcltitecturc, 
art. Cathédrale. 



SES ORIGINES 23 

le négoce et le trafic avec d'autres villes ou provinces, est 
assurément beaucoup plus ancienne. La charte de Saint- 
Omer concédée en H27 fait mention de guildes déjà établies 
dans cette ville depuis de longues années. Mais la corpora- 
tion ouvrière, le métier, c'est-à-dire l'association qui groupe 
de simples maîtres-artisans et réglemente leur travail ne 
paraît pas remonter au delà du xii'' siècle. Nous avons 
admis dans une étude précédente * et nous persistons à 
considérer comme infiniment probable, sinon comme 
rigoureusement démontré, qu'il y a dans ce rapprochement 
entre le réveil de l'esprit municipal s'aflirmant par des 
œuvres architecturales et la naissance des plus anciennes 
corporations, plus qu'une coïncidence historique : un lien 
très étroit. La création des métiers est le couronnement 
de l'uHivre d'émancipation et de foi dont le xii'' siècle a 
vu l'accomplissement. 

Toutefois il importe de ne pas s'y tromper. La corpora- 
tion de métiers n'est pas le compagnonnage ; elle en est 
au contraire, à certains égards, l'antithèse. Le métier, tel 
qu'il nous est révélé par le livre d'Etienne Boileau et encore 
qu'il ne soit pas l'association fermée et jalouse, la Jurande, 
qu'il deviendra au xvn' siècle, présente dès cette époque 
des différences caractéristiques avec l'association de com- 
pagnons. Institution municipale, il est reconnu et protégé 
par le roi ou par le seigneur; à Paris ses statuts sont 
soumis à la sanction du prévôt qui leur donne la force 
exécutoire. Le métier comprend des maîtres, des valets, 
des apprentis; le compagnonnage, s'il admet les apprentis 
dont il fait des aspirants, n'accepte pas les maîtres dont 
bientôt il battra en brèche l'autorité. Le compagnonnage 
a, du reste, une physionomie si originale, d'un relief si sai- 
sissant, avec ses rites secrets, ses coutumes étranges, son 
vocabulaire mystique ou familier, qu'il n'est pas possible 
de le confondre avec le métier, ni de supposer qu'à aucune 
époque, si reculée fût-elle, les deux associations aient pu 
n'en faire qu'une. 

1. Histoire des corj)orations de métiers, p. 55. 



24 LE rOMPAGNONNAr.E 

Cependant le phtMiomène de l'appatilion du métier au 
xii° siècle n'est pas indifférent, en soi pour l'étude des 
origines du compagnonnage. Il constilue une présomption 
très forte en faveur de l'opinion qui tend à placer autour 
des cathédrales en construction le berceau de la confrérie 
de compagnons. Si l'esprit d'association s'est vraiment 
éveillé assez puissamment chez les artisans de ces grands 
travaux pour donner naissance à des organisations profes- 
sionnelles telles que les corporations de métiers, ce même 
esprit n'a-t-il pu créer également d'autres groupements 
d'une autre nature, plus particulièrement ouvriers, des 
confréries d'un nouveau genre qui devaient se perpétuer 
à travers les âges avec leur cortège de traditions archaïques 
et de rites mystérieux? Si l'on admet cette hypothèse, les 
légendes du compagnonnage s'expliquent tout naturelle- 
ment : les récits de la vie et de la mort d'Hiram, de Maître 
Jacques et de Soubise, les allusions répétées à la construc- 
tion du Temple de Salomon ne sont qu'une allégorie, un 
souvenir affaibli et déformé des travaux entrepris à Chartres, 
à Paris, à Noyon, à Reims, à Orléans pour bâtir de nou- 
veaux temples au Seigneur *. L'âme du peuple était alors 
tout imprégnée de récits bibliques; les Croisés avaient 
répandu partout la relation de leur pèlerinage armé dans 
la Palestine et de la prise de la Cité Sainte. Jérusalem 
était le but de toutes les pensées, le miroir où se réfléchis- 
sait l'image de la chrétienté tout entière. Le clergé pre- 
nait pour texte de ses sermons et de ses exhortations des 
passages de l'xVncien Testament aussi souvent que des 
paraboles de l'Evangile. Les ouvriers qui prêtaient leur 
concours à l'édification des cathédrales étaient comparés 
par lui aux Hébreux qui élevèrent autrefois un sanctuaire 
à l'Éternel. A la longue, l'imagination populaire transposa; 

1. Nous serions tentés de trouver un argument on faveur de cette con- 
jecture dans la tradition très ancienne et très vivacc encore parmi les 
compagnons qui fait dater de la construction de la cathédrale d'Orléans 
(1287), soit la fondation du compagnonnage du Devoir, soit la scission 
entre les compagnons du Devoir et ceux du Devoir de Liberté. Les chan- 
sons do geste du compagnonnage renferment de fréquentes allusions aux 
événements survenus au.\ tours d'Orléans. 



SES ORIGINES 25 

un siècle ou deux plus tard, le symbole étail devenu pour 
elle une réalité. Les premiers compagnons, Maître Jacques 
et Soubise, personnages dont la fiction s'est emparée mais 
qui, peut-être, existèrent réellement sous ces noms ou 
sous d'autres, et furent dans ce cas, tout simplement, des 
maîtres es œuvres, des fondateurs de confréries du xn® et du 
xiii<^ siècles ', devinrent, par un effet de recul très explicable, 
des maîtres architectes contemporains de Salomon. La 
légende était née. On a tenté de consolider la thèse histo- 
rique qui vient d'être exposée et qui est loin d'être nou- 
velle, en s'efforçant de l'étayer sur des arguments tirés de 
faits historiques contemporains, tels que l'existence cons- 
tatée dès le XII'' siècle de confréries de frères pontifes 
(constructeurs de ponts) ou sur l'analogie prétendue entre 
les pratiques secrètes des Templiers et des rites des com- 
pagnons. 11 ne nous est pas possible, encore bien que nous 
considérions comme très vraisemblable la version ci-dessus 
présentée, d'admettre comme justifiés ces rapprochements 
arbitraires. 

L'ordre des frères pontifes - était une confrérie qui 
s'était donnée pour mission de construire des ponts sur 
les principaux fleuves et rivières du midi de la France. 
Cette communauté aurait été fondée par saint Benezet, qui 
construisit, en 1176, le pont d'Avignon. Quoiqu'il en soit, 



1. D'après rAnni'; GnANDinir:» (Essai historique et topoyrapliique sur 
l'Eglise rath'hlrule de Strasboiur/, Strasbourg, 1752), l'histoire de l'assas- 
sinat d'Hiram ou de Maître Jacques aurait pour origine l'altôration du 
récit d'un assassinat véritable dont l'un des maîtres maçons constructeurs 
de la catliédralo de Strasbourg aurait été la victime. Les maîtres maçons 
s'étant disputé l'iionncur de mettre, après l'évoque, la première main à 
l'ouvrage, l'un d'eux l'ut tué à coups de pelle. Ce fait véritable a quelque 
analogie avec l'histoire prétendue d'IIiram. « Les fameuses colonnes de 
Jakliin et de Booz, dont les noms ont été tirés de l'Écriture sainte, ne for- 
ment-elles pas l'emblème des deux tours qui devaient orner la cathédrale 
et dont il n'y a qu'une d'achevée? » Dans son histoire dos Classes ouvrières 
en France, 1" éd., t. I, p. 509, M. Levasscur a émis la même opinion. 

2. Sur ces corporations de frères pontifes, voir l'Histoire des ordres 
monastiques et des congy'ér/atioris séculières de Hélijot, Paris, Nicolas Gos- 
selin, 1719, 8 vol. in-4, t. II, p. 281. Le célèbre conventionnel Grégoirk, 
ancien évoque de Tours, a publié en 1818, à Paris, chez Baudouin frères, 
des Reclterches historiques sur les congrégations hospitalières de frères pon- 
tifes (in-8 de 64 p.). 



26 LE COMPAGNONNAGE 

une de ces confréries est mentionnée dès 1189 dans 
une bulle papale qui félicite les frères d'avoir édifié un 
pont à Bonpas sur la Durance. En 1203 et en 1237, des 
franchises sont accordées par les comtes de Toulouse à 
cette même confrérie qui fut réunie en 1278 à celle des 
religieux de Saint-Jean de Jérusalem. Ces pontifes parais- 
sent avoir été des religieux. Au contraire, la confrérie des 
frères pontifes qui commencèrent en 1263 à bâtir le pont 
Saint-Esprit (achevé en 1307) se serait composée, au début, 
de laïques (charpentiers et maçons) et ne se serait trans- 
formée en ordre religieux qu'en 1281. Mais les renseigne- 
ments que nous possédons sur les frères pontifes sont 
beaucoup trop vagues pour qu'il soit possible d'en tirer 
aucune conclusion positive et d'établir une relation cer- 
taine entre ces confréries et le compagnonnage. 

Tout aussi hypothétique est la croyance généralement 
reçue chez les compagnons que les Templiers auraient 
entretenu des rapports avec les premiers Devoirs et que 
les rites de cet ordre militaire et religieux auraient été 
à peu près identiques à ceux de l'association ouvrière 
dont nous recherchons les origines ^ Les quelques ana- 
logies que l'on pourrait relever à première vue entre les 
pratiques occultes des deux sociétés sont trop lointaines 
et trop imprécises pour permettre d'édifier sur elles une 
argumentation de quelque portée. Ainsi nous verrons 
bientôt la Faculté de théologie accuser, en 165o, les 
compagnons de se rendre coupables de sacrilèges en 
contrefaisant la Passion du Christ et le sacrement du 
baptême. Les Templiers furent également accusés et con- 
vaincus de certaines impiétés que l'on forçait le récipien- 
daire à commettre pour éprouver son obéissance; il lui 
faUait renier Dieu, fouler aux pieds la croix, adorer des 

1. Le procès des Templiers a été public par Micliolet dans la Collection 
des Documents inédits. On peut encore consulter sur l'histoire do l'ordre du 
Temple les ouvrages suivants : Loiseleur, La Doctrine secrète des Templiers, 
Orléans, 1872, in-8. — Ijavocat, Procès des frères de l'Ordre du Temple, 
Pion, 1888. — Prutz, Geheimlehre und Gcheimstaluten des Tempelherrcn 
Ordens, Berlin, 1873. — Voir aussi la Rèr/le de l'Ordre du Temple, publiée 
par M. de Curzon dans la collection do la Société do l'Histoire de France. 



SES ORIGINES 27 

idoles '. Il n'y a pas toutefois correspondance entre les 
articulations du prre Lebrun et les faits reconnus par 
les chevaliers. Certains gestes et actes indécents étaient, 
il est vrai, reprochés aux membres des deux associations - ; 
mais ces pratiques obscènes ont malheureusement été en 
usage en bien d'autres temps et dans les pays les plus 
divers '•^. 

Il existe cependant une institution dont l'antiquité n'est 
pas contestable et qui semble avoir présenté à l'origine des 
caractères très voisins de ceux qui distinguent le compa- 
gnonnage, si même elle ne s'est pas confondue tout d'abord 
avec notre institution : nous voulons parler de la franc- 
maçonnerie. L'hypothèse d'une affinité primitive entre ces 
deux associations a été émise en premier lieu par l'abbé 
Grandidier dans son ouvrage précité et intitulé : Essais 
historiques et lopographiques sur l'Église cathédrale de Stras- 
bourg. Ce livre est orné d'un appendice intitulé : « Esquisse 
du travail d'un profane au R. • . F. • . Marquis de S. • . Véné- 
rable de la loge la. • . à l'Orient de. • . Académicien des 
Arcades de Rome. » « Notre société de francs-maçons, écrit 
l'abbé Grandidier, n'est qu'une imitation d'une ancienne et 
utile société de vrais maçons établie autrefois en Allemagne 
et dont le lieu fut Strasbourg. » Réédifiée par l'évêque 
Werner à la place d'un antique édifice religieux contem- 
porain de Charlemagne, la cathédrale de Strasbourg avait 
été détruite par un incendie au xii'= siècle. On entreprit de 
la reconstruire; mais le travail se poursuivit fort lente- 
ment. Le 7 septembre 1273, on terminait seulement la 
partie du milieu des voûtes supérieures. Il restait à achever 
la nef et à bâtir les tours. Cette œuvre fut confiée, par 
l'évêque Conrad de Lichtenberg, à Erwin de Steinbach, qui 



1. « Item quod ipsam crucem pedibus conculcari quandoquc niandabant. 
Quod recepciones clandestine faciebant. Quod adorabant qucmdani catiun 
sibi in congregationo apparcntcm ; ([uod ipsi per singulas provineias liabe- 
bant ydola. » (interrogatoire du grand-maître du 21 octobre 1307.) 

■2. Voir les aveux do plusieurs chevaliers. Lavocat, p. l-lô et 117. 

3. Faut-il rappeler dans l'antiquité les Saturnales, les Bacchanales, le 
culte do Priape, etc.? 



28 LE COMPAGNONNAGE 

posa les fondements de la lour en 127G. C'est à cette époque 
que se serait formée à Strasbourg la première loge {Bauhfitte) 
de francs-maçons {Frci-M<turer). D'autres loges se fondèrent 
ensuite à Vienne, à Cologne, à Zurich, à Landsliut. Mais la 
loge de Strasbourg demeura toujours la grande loge {Haiipl- 
hûttc). Deux siècles plus tard, en 1432, Dotzinger, archi- 
tecte de la cathédrale, songea à établir une fédération entre 
les diverses loges allemandes. Il leur donna un mot de 
passe et un signe de reconnaissance. Une assemblée géné- 
rale de ces confréries se réunit à Ratisbonne le 23 avril 1459 
et un règlement général de la franc-maçonnerie fut voté. 

Il n'est pas douteux que l'organisation des francs-maçons 
telle qu'elle nous est révélée par ce document ne rappelle 
à beaucoup d'égards celle des compagnons. Chez les deux 
associations, la constitution était essentiellement démo- 
cratique et religieuse. L'une et l'autre exigeaient le serment 
d'obéissance et de discrétion si différent du serment pro- 
fessionnel qu'imposaient les statuts des métiers. Enfin les 
voyages que tout maçon devait faire ^ ressemblaient fort au 
Tour de France du compagnonnage. <( On apprenait aux 
nouveaux venus dans la maçonnerie l'allégorie, la symbo- 
lique de la grande architecture et la signification de cer- 
tains ornements architectoniques; enfin on leur apprenait 
à dresser des plans selon les règles de l'art. » Cet ensei- 
gnement du trait, ce culte de l'allégorie se retrouvent éga- 
lement chez les compagnons. Enfin aux termes de l'Ordon- 
nance des tailleurs de pierre de Strasbourg (1459, art. 15) 2, 
l'ouvrier est tenu de se libérer de toutes les dettes qu'il 
a contractées. N'est-ce pas là le levage d'acquit du compa- 
gnonnage? 

Sans doute on pourrait objecter que la franc-maçonnerie 
du xv^ siècle (ou du xui*^ si l'on admet qu'elle date de si 
loin) se constitua à Strasbourg et dans les villes d'Allemagne, 
tandis qu'en France on n'en trouve alors aucune trace. 
Mais de ce qu'une institution essentiellement secrète n'a 

1. GiiANTiiiuKR, op. cit., \>. G-2. Les ojjroiives imposées aux profanes lors 
de lour initiation rappollcnl encore cette oljligation. 

2. Levasseur, Histoire des classes ouvrières, 2" éd., t. I, p. 610. 



SES ORIGINES 29 

pas laissé de vestiges, de ce que les annales d'une époque 
ne la mentionnent pas, s'ensuit-il qu'elle n'ait pas existé? 
Les mêmes causes sont génératrices des mêmes effets, et 
si l'agglomération des artisans groupés autour du Dôme de 
Strasbourg alors en construction a donné naissance à des 
associations ouvrières régies par des statuts particuliers, 
pratiquant des rites secrets, n'est-il pas vraisemblable qu'à 
Laon, à Noyon, à Reims, à Paris les maçons, les tailleurs 
de pierre, les charpentiers devaient avoir formé entre eux 
des confréries mystiques^ de même nature? 

Il n'est pas impossible au surplus de découvrir dans 
l'histoire des métiers une explication de cette incertitude 
qui plane sur les origines du compagnonnage. Au xni° et 
au xiV"^ siècle, la constitution des métiers était essentiel- 
lement égalilaire; entre le maître et le valet (comme on 
nommait l'ouvrier d'un mot qui n'avait alors aucune signi- 
fication humiliante), il n'existait encore aucune trace de 
cet antagonisme qui plus tard se traduira par des conflits 
assez fréquents, sans aboutir cependant à une guerre 
déclarée. 

Les valets étaient représentés dans mainte corporation 
par des mandataires élus par eux dits jurés valets (statuts 
des boucliers d'archal, Livre des Métiers, titre XXII; foulons, 
l. LUI; épingliers, t. LX). Ils étaient membres participants de 
la confrérie *. Bien plus, dans certains métiers, ils étaient, 
par dérogation aux principes qui régissaient le système 
corporatif, autorisés à travailler chez eux et à former des 
apprentis. Si étrange que paraisse cette disposition excep- 



1. Il existe du reste la preuve que dès le xiv' siècle des confréries 
ouvrières s'étaient constituées. Voir Ordonnances des Bois de France, VII. 
G8Ô. Permission aux f/arcons pelletiers et autres bourgeois du faubourg Saint- 
Gennain-l' Auxerroi s d'avoir confréries, 1" novembre 1301. — Mais il n'est 
pas prouvé que ces confréries de compagnons aient eu le caractère de 
véritables compagnonnages. 

•2. « De recliief, nous disons que il n'i ait nul ne nule qui ouvre oudit 
nicstier pour que il gaaigne argent qu'il ne soit de lu confrérie. » Statut 
des tabletiers, t. LXVIII, additions d'après le niss. de la Sorbonne, f" 153 
(Lespin.\sse, t. I, p. 144). — « Que cliacun du mestier, mestres, vallet mette 
chascune semaine la boîte un denier pour garder les profits du mestier. » 
Statut des épingliers, t. LX (Lespinasse, t. I, p. 125). 



30 LE COMPAGNONNAGE 

tionnelle, il n'est pas douteux qu'elle ait été admise dans 
plusieurs corporations, ainsi que le prouvent les textes 
cités en note *. 

Le valet pouvait raisonnablement espérer devenir maître 
à son tour. « Quiconque veut être maître... disent la plupart 
des statuts, le peut, pour tant qnil sache le métier. « Sans 
doute ceci ne doit pas être interprété trop à la lettre. Cer- 
taines conditions sont exigées du candidat. Il doit prouver 
qu'il a été apprenti, payer certaines redevances. Mais aucun 
obstacle infranchissable ne lui ferme l'entrée de la maîtrise. 
Une fois maître, il sera, du reste, protégé contre ses con- 
currents plus riches que lui par une série de coutumes 
tutélaires, vraiment égalitaires — si moderne que soit le 
mot, il est ici à sa place — , telles que le lotissement et la 
limitation du nombre des apprentis. Si donc, comme nous 
le pensons, le compagnonnage a existé dès cette époque, 
il n'est pas surprenant qu'il ait passé sans laisser de traces 
dans l'histoire. Les compagnons d'alors n'inspiraient aucune 
défiance aux maîtres, vivaient en bonne intelligence avec 
eux, ne se réunissaient que pour prier en commun, prati- 
{juer certains rites, soit religieux, soit professionnels, pour 
prendre entre amis et selon la mode du temps leur abreu- 
vement et leur past. 

Mais dès la iin du xiv<= et surtout dès le xv^ siècle une 
évolution manifeste se produit dans les institutions corpo- 
ratives, évolution encore à son début, mais qui, s'accen- 
tuant plus tard, aura pour effet de transformer l'ancien 
corps de métier, c'est-à-dire une association fraternelle, 
égalitaire, largement ouverte à tous en une organisation 
fiscale et exclusive, insti'ument d'une oligarchie marchande. 



1. Nus (nul) valiez ne puot (peut) prendre aprentiz tant com il soit en 
autrui service. — Nus valiez ne nus mestro ne puet aprentiz prendre pour 
mètre en œure en autrui ovroor que en son propre ovrocr {Statut des table- 
tiers, §§ XXII et XXIV). 

Li valet gantier de Paris no puent tenir ne prendre no t'ortrairc les 
aprentiz à leurs mestres, si co n'est par leur congiô. tit. (LXXXVIII, Gan- 
tiers, § 12). 

Hi valet qui le mes lier (aco ou lils do maistro voul avoir un aprontis... 
(t. XXIV, laceurs de fil). 



SES ORIGINES 31 

Dès le xv"-' siècle, il ne suflil plus ^jour accéder à la maîtrise 
de justifier de son apprentissage et d'acquitter certains 
droits; il faut encore avoir servi quatre ou cinq années en 
qualité de compagnon; il faut exécuter un chef-d'œuvre 
coûteux et difficile et le faire agréer par les jurés, magis- 
trats corporatifs qui sont en même temps des maîtres et 
qui, par suite, sont personnellement intéressés à se montrer 
difficiles à l'égard d'un futur concurrent. Sans doute, au 
xv^ siècle, la décadence de la corporation est encore loin 
d'être consommée ; mais elle a déjà commencé. » L'édifice 
est encore intact, écrivions-nous dans un précédent 
ouvrage ', en traçant un tableau de la corporation de 
métier en 1461 (avènement de Charles VIII); il offre tou- 
jours à l'œil la même belle oi'donnance et paraît donner 
les mêmes promesses de stabilité; mais une exploration 
attentive y révélerait déjcà des fissures qui plus tard s'élar- 
giront, s'approfondiront au point d'en compromettre la 
stabilité. L'artisan obéit encore à son maître et le respecte, 
mais il n'a plus pour lui la même confiance et la même 
vénération qu'autrefois, de même qu'à son tour, le maître 
n'a plus pour son ouvrier le même bon vouloir amical et 
protecteur. Les sociétés de compagnons se fondent comme 
une menace future pour l'unité de la corporation. L'obli- 
gation du chef-d'œuvre et les frais qu'il entraîne tendent à 
rendre plus difficile à l'artisan l'accès de la maîtrise; les 
métiers aspirent à se hiérarchiser. Ce ne sont encore là 
que des symptômes mal définis, les prodromes d'une 
maladie à très lente évolution sur un corps jeune et vigou- 
reux. Nous verrons cependant dès le siècle suivant ces 
symptômes s'aggraver, et se manifester déjà les abus qui 
devaient finir par rendre si impopulaires les corporations 
d'arts et métiers et par contribuer pour une si grande part 
à leur suppression. » 

1. Histoire des corporations de métiers. Paris, Guillaumin, 1897, p. 218. 



CHAPITRE III 



LE COMPAGNONNAGE 
JUSQU'A SA CONDAMNATION EN SORBONNE (l655) 



Premiers textes concernant l'inslilulion du compagnonnage. 
— Sentence du Chàtelet du 10 mars loOG. — Ordonnance de 
Villers-Cotterets (1539). — Grèves des compagnons imprimeurs 
lyonnais et parisiens (1339-io41). — Ordonnances d'Orléans (1560), 
de Moulins (1566), de Blois (1579). — Dissolution puis reconsti- 
tution des confréries. — Interdiction du compagnonnage des 
cordonniers (1601). — Condamnation générale prononcée par la 
Sorbonne contre le compagnonnage (1655); description des rites 
usités pour la réception chez les compagnons selliers, couteliers, 
cordonniers, etc. 



L'évolution survenue dans le régime corporatif et qui a 
été retracée à la fin du précédent chapitre avait provoqué 
dans la classe ouvrière un mécontentement, puis une irri- 
tation sourde qui se traduisirent par un changement notable 
dans ses habitudes de vie autrefois empreintes de déférence 
et d'une sorte d'affectueux respect pour le maître , 
devenues par la suite plus indépendantes et même indisci- 
plinées. Les confréries purement ouvrières vont pour la 
première fois manifester leur existence. Déjcà au xiv" siècle 
une ordonnance des échcvins d'Amiens avait dii intervenir 
pour interdire aux ouvriers de cette ville de s'assembler au 
nombre de plus de quati^e et d'avoir une caisse commune, 
et une autre ordonnance accusait les ouvriers tanneurs de 



LE COMPAGNONNAGE JUSQU'A SA CONDAMNATION 33 

conspirer en vue d'imposer à leurs maîtres une hausse des 
salaires'. En décembre 1406, les maîtres tailleurs se plai- 
gnent de l'indiscipline de leurs valets, des noises et des 
contemps qui s'élèvent parmi eux 2. Si l'action du compa- 
gnonnage n'apparaît pas encore ici comme certaine, elle 
est du moins fort probable. 

Il est encore possible d'épiloguer sur un arrêt du Parle- 
ment de Paris du 13 juillet 1501 (Lamare, Traite de la police, 
t. IV, p. I80) qui suspendit les confréries des maçons et 
des charpentiers ^. Mais aucun doute n'est plus permis en 
présence d'un autre texte un peu plus récent, une sen- 
tence du CluUelet du 10 mars 1506 ainsi conçue : (( Avons 
fait et faisons défenses aux eux disans roy et compagnons 
du mcstier de couturier prétendans avoir aucun pouvoir, 
puissance, ne prééminence plus que les autres variais et 
apprentiz de iceluy mestier de faire aucunes assemblées, 
compaignies, conventicules, confrarie, disnez, souppers, 
lie banquetz pour traiter de leui^s affaires, sur peine de 
prison. » {Archives nationales, livre gris, Y, 6^, î° 01 v°. — 
Lespinasse, Les Métiers et Corporations de la ville de Paris, 
t. III, p. 189, note 1.) Ici l'équivoque n'est plus possible : ce 
pouvoir et cette prééminence que certains valets et apprentis 
tailleurs revendiquaient sur les autres artisans du même 
métier, ils invoquaient précisément pour les justifier le 
titre de compagnons nettement opposé ici à celui de valets. 
Seuls les compagnons pouvaient faire des compagnons et 
élire un roi : il s'agit évidemment ici d'une société secrète, 
d'un compagnonnage. 

Au surplus, le pouvoir judiciaire s'alarmait de plus en 
plus de l'influence croissante de toutes ces confréries 
tant de patrons que d'ouvriers qui tendaient à annihiler 
l'action de la seule institution professionnelle légale- 

1. Connn. d'Amiens, t. I, 457, et I, 546, cités par M. Levasseur, Histoire 
des classes ouvrières, !■■'' éd., t. I, p. 497, et 2" éd., t. I, p. 599. 

■2. Ordonnances des Mois de France, IX, 167. 

0. !< Tous maçons et charpentiers qui auront marchandé faire aucuns 
ouvrages desdits mestiers... seront contraints à les continuer et para- 
chever. S'ils sont reffusanz, il sera loisible à celluy qui aura marchandé à 
eux de prendre autre ouvrier à leurs despens. » 

LE COMPAGNONNAGE. 3 



34 LE COMPAGNONNAGE 

légalement reconnue : la corporation. Dès le lo juillet 1500, 
un arrêt du parlement (Gollect. Lamoignon, t. V, f» 435. — 
Lespinasse, t. I, p. 64) défendait au prévôt de Paris de souf- 
frir aucunes confréries dans cette ville, ni de permettre 
aucunes assemblées faites au préjudice de la chose publi- 
que; il interdisait les abus, conspirations et monopoles faits 
sous ombre des dites confréries que condamnait de nou- 
veau en 1524 le concile de Sens (Lamare, t. I, p. 406) par ce 
motif qu'elles favorisaient les « monopoles et crapules de 
la débauche ». 

La royauté elle-même iinit par intervenir. L'ordonnance 
de Villers-Cotterets (août 1539) renferme ces dispositions 
(ISAMBERT, t. XII, p. 638) : « Suivant nos anciennes ordon- 
nances, seront abattues, interdites et défendues toutes 
confréines de gens de mestier et artisans par tout notre 
royaume » (art 185.). Il est ensuite ordonné aux membres 
des confréries d'apporter aux juges du lieu les titres et objets 
qui leur ont servi. D'autres clauses interdisent les dépenses 
que l'on était dans l'usage d'imposer aux futurs maîtres 
sous prétexte de banquets, repas de corps, etc. Citons 
spécialement les §§ 191 et 192 : « Nous défendons à tous 
lesdits maistres, ensemble aux compagnons et serviteurs de 
tous mestiers, de faire aucunes congrégations ni assemblées 
grandes ou petites et pour quelque cause ou occasion que 
ce soit et de ne faire aucun monopole et s'unir ou prendre 
aucunes intelligences les uns avec les autres du fait de leur 
mestier sous peine de confiscation de corps et de biens. » 

Ce n'était pas au hasard, mais pour de bonnes raisons 
que François I'''' prohibait ainsi les confréries et interdisait 
à tous maîtres ou compagnons, mais à ces derniers surtout, 
de prendre aucunes intelligences les uns avec les autres, c'est- 
à-dire de se coaliser. Au moment môme oii était publiée 
cette ordonnance, deux grèves formidables venaient d'écla- 
ter simultanément à Paris et à Lyon chez les imprimeurs 
Nous n'entreprendrons pas ici le récit de ces événements qui a 
été retracé dans un ouvrage intéressant et bien documenté *. 

1. Ouvriers du temps pansv, par M. Hauseh, Paris, Alcau, 1898. 



JUSQU A SA CONDAMNATION EN SORBONNE 35 

Nous n'en voulons retenir que le rôle joué en cette cir- 
constance par le compagnonnage dont l'organisation et 
la hiérarchie (capitaine, lieutenant), les insignes, les mots 
d'ordre, bref tous les caractères distinctifs nous sont 
décrits ou signalés avec précision par des lettres patentes 
du 31 août 1539 portant règlement des compagnons impri- 
meurs parisiens (Gollegt. Lamoignon, t. V, I'° 558. — Lespi- 
NASSE,t. III, p. 707) : « Les compagnons dudit état, est-il dit 
dans ce règlement, au moyen de certaine confrérie particu- 
lière qu'ils ont élue entre eux, ont, par monopole et voie indi- 
recte, fait délibération de ne besogner avec les apprentis..., 
font banquets des deniers qu'ils tirent des apprentis, leur 
font faire serment tel qu'il leur plaît... » Il leur était donc 
défendu « de faire aucun serment, monopole d'avoir entre 
eux aucun capitaine, lieutenant, chef de bande, ni ban- 
nières ou enseignes, de s'assembler hors les maisons de 
leurs maîtres, ni ailleurs, en plus grand nombre que cinq... 
de porter des épées, poignards ou bâtons invasibles, de 
choisir ni avoir aucun lieu particulier ou à ce destiné, ni 
d'exiger argent pour faire bourse commune, de laisser 
l'œuvre commencée, de faire aucun tiHc (mot qui leur ser- 
vait de signal pour quitter l'atelier ^). » 

La grève des compagnons imprimeurs de Paris était du 
reste le résultat d'un mouvement concerté. En s'insurgeant 
contre leurs maîtres, ces artisans avaient, selon toute 
vraisemblance, obéi à un mot d'ordre et suivi l'exemple de 
leui's camarades lyonnais qui avaient cessé tout travail 
depuis le mois de mars 1539 . Ces derniers se plaignaient, 
nous dit M. Ilauser {op. cit., p. 176) : 1° de toucher des 
salaires insuffisants et inférieurs à ceux d'autrefois ; 2» de 
ne pas pouvoir travailler à leur guise ^. A ces deux griefs 



1. Ces prescriptions n'eurcut aucun cirot, comme le prouvent FEdit de 
mai 1575 (Lesfinasse, t. III, p. 710) et l'article 4 des statuts de 1618. 
{Recueil des statuts et rèylements des maîtres marcha/ids libraires, impri- 
meurs et relieurs de la ville de Paris, 1620, in-4, p. 16. L'exemplaire de la 
Bibliothèque Nationale est coté F 13019.) Ces textes renouvellent les prohi- 
bitions toujours violées de l'Êdit de i53y. 

•-'. Les compagnons lyonnais gagnaient, nourris, un salaire de 6 sols 
6 deniers tournois par jour, correspondant, si l'on prend pour base des 



36 LE COMPAGNONNAGE 

s'en ajoutait un troisième relatif à l'apprentissage. Les 
anciennes règles du régime corpoi^itif étaient si bien 
tombées en désuétude que les maîtres introduisaient dans 
leurs ateliers un nombre croissant d'apprentis qu'ils 
employaient aux travaux de tout ordre, créant ainsi une 
grave concurrence au travail adulte. La colère des compa- 
gnons se manifesta par des menaces et des coups portés 
aux enfants, par des entraves mises à leur travail, et, 
finalement, par la désertion des ateliers [op. cit., p. 183 
et 184). 

Le débat fut tranché en première instance par une sen- 
tence du sénéclial de Lyon du 31 juillet 1539 qui donnait 
gain de cause aux compagnons sur un point en disposant 
que les maîtres devraient continuer à les nourrir « raison- 
nablement, honnêtement, selon leur qualité, en ]Kiin, vin 
et pitance » mais qui déboutait les grévistes de toutes leurs 
autres prétentions. Cette sentence nous révèle toute la 
puissance de la coalition formée entre les compagnons. Ils 
se seraient débauchés et, par manière de monopole, tous 
auraient laissé leur besogne c prêtant le serment de cesser 
œuvre quand l'un d'eux veut cesser et ne besoigner si tous 
sont d'accord ». Ils portaient des épées et des bâtons inva- 
siblcs, se livrant à des excès contre les maîtres. Le sénéchal, 
dont la sentence fut confirmée par des lettres royales du 
21 août 1539', interdit les réunions de plus de cinq per- 
sonnes, défend aux compagnons de faire aucuns serments 
en monopoles, de battre, ni menacer les apprentis, de 
porter aucunes épées, poignards, ni bâtons invasibles. 

Les lettres royales du 21 août furent impuissantes à 
mettre fin aux conflits qui divisaient les compagnons et les 

données quo M. Hauscr est porté à croire plutôt exagérées, à 5 francs do 
notre monnaia. Los patrons offraient d'augmenter co salaire, mais refu- 
saient de continuer à nourrir les compagnons, trop exigeants et difficiles, 
disaient-ils. Le reproche bizarre de ne pouvoir travailler à leur guise a 
pour origine la prétention émise par les grévistes de cliômer quand il leur 
plaisait, et de rattraper le temps perdu en se faisant ouvrir l'atelier les 
jours de fêtes et les dimanches (op. cit., p. 183). 

1. Voir cette sentence à la page 17 de la brochure de M. Hauser, His- 
toire d'une (jrcve au XVf^' siccle. Une copie du temps se trouve aux Arcliiccs 
communales de Lyon, AA, 151, f" 69. 



JUSQU'A SA CONDAMNATION EN SORBONNE 37 

maîtres; il en fut de même des nouvelles lettres donnécîs le 
29 septembre de la même année. Les ouvriers qui, en drpit 
de toutes les interdictions, continuaient à former une con- 
frérie, obtinrent même du Parlement, aux Grands Jours de 
Moulins (septembre 1540), un arrêt défendant aux patrons 
d'employer les apprentis comme compositeurs s'ils n'avaient 
trois ans d'apprentissage. Mais les maîtres prirent bientôt 
leur revanche : un édit du 28 décembre 1541 confirme 
toutes les dispositions de l'cdit du 21 août 1539 et sup- 
prime toutes restrictions apportées au nombre et au 
travail des apprentis '. 

Encore bien que les textes ci-dessus cités ne le désignent 
que sous des locutions vagues telles que monopole, confré- 
rie, etc., il n'est pas douteux que le mouvement des impri- 
meurs lyonnais et parisiens ait été l'œuvre du compagnon- 
nage. Notre association présente en effet tous les caractères 
énumérés par ces édits et sentences : à défaut de son 
nom, son signalement très précis nous est donné. Quelle 
autre organisation eiàt pu déterminer les ouvriers à former 
une bourse commune, leur faire prêter serment, les réunir 
dans un lieu à ce destiné, leur donner un mot de rallie- 
ment, un signal tel que le tricl 

La lutte de nouveau engagée par la royauté contre les 
confréries n'était, du reste, pas près de finir, comme le 
prouve la multiplicité des édits et arrêts de justice rendus 
contre ces associations toujours condamnées, mais aussitôt 
leconstituées que dissoutes, tant était fort l'esprit de 
fraternité qui unissait ses membres. La confrérie aurait 
pu adopter la devise de la salamandre, cet emblème cher 
à son royal ennemi : Extincta revivisco. 

Deux ans après l'édit de Villers-Cotterets, en 1541, la con- 
frérie des drapiers de Paris avait été autorisée; c'était, il 
est vrai, une association de riches marchands, peu turbu- 
lente et peu dangereuse. La confrérie des maîtres et com- 
pagnons cordonniers, placée sous l'invocation des saints 
Crépin et Crépinien, obtint de même, le G avril 1541, l'au- 

1. IIauser, Histoire d'une grève au XVI' siècle, p. 9 à 15 et 21. 



38 LE COMPAGNONNAGE 

lorisalion de se reconstituer *. Mais un pou pkis tard, le 
2 mai 1S53 -, un arrêt du Parlement prononçait la dissolu- 
tion de cette confrérie et ordonnait que les tapis et orne- 
ments lui appartenant seraient portés en l'église de Noyon 
pour servir au divin service d'icelle église et que les de- 
niers de la bouette (boîte ou caisse) de la dite confrérie 
« seraient distribués aux pauvres de l'hospice de la Trinité 
en ceste dite ville de Paris, enjoignant aux maîtres cor- 
donniers et compagnons d'aller oyr leur messe parrocbiale 
en cette église ». Un arrêt du Parlement (19 juin 1555) 
intervint encore pour rétablir la paix entre ces confrères 
ennemis qui durent célébrer le divin service à des jours 
distincts et payer par moitié la redevance due par leur 
commune confrérie (de nouveau rétablie) à l'église métro- 
politaine ^. Bien que la confrérie des cordonniers fût 
mixte et, par suite, n'eût pu former un compagnonnage 
proprement dit, il est probable que ses membres compa- 
gnons étaient unis par les liens de quelque monopole ou 
coalition analogue à celle des imprimeurs et se rattachant 
à notre institution. 

Bornons-nous h signaler brièvement (Isambert, t. XIV, 
p. 62) l'ordonnance d'Orléans (1560), dont l'article dO dis- 
pose que les deniers et revenus de toutes les confréries, 



1. JI. Hauscr nous paraît avoir commis, à ce sujet, une légère erreur. 
« A Paris, écrit-il [Ouvriers du temps passé, p. 173), nous constatons 
l'oxistcnca do doux confréries distinctes chez les cordonniers et ces deux 
corps ne s'entendaient guère entre eux. » Les maîtres et les compagnons 
ne formaient qu'iOîe seule confrérie dont maîtres et ouvriers se disputaient 
la direction. Lo texte du rcglemont do 1551, promulgué par le chapitre de 
N.-D. de Paris, no laisse aucun doute à cet égard. Il donne aux maîtres la 
haute main sur la confrérie : mnnentilms regimine et achninistrntlone et 
superintendentiâ rerum dictss confratrix solum dictis mnf/istris; qnod si 
dicti famuli suhire recuscwerint, foras dictam confratriam expellnntur. 
(Recueil des statuts, lettres patentes, déclarations du Koy... dos maîtres 
cordonniers, Paris, Montalant, 1752, in 4. L'exemplaire do la Bibliothèque 
Nationale est coté F, 12.929). IjC 21 juillet de cette môme année 1.551, un 
arrêt du Parlement do Paris défendait aux compagnons de se trouver avec 
armes et déguisements aux assemblées qui se réunissaient les jours des 
fôtes patronales. Bibl. Nat., ms. 21,557, f» 189. 

2. Bibl: Nat., ms. 8115, f. 473. — Collect. L.\moignon, t. VII, f 450. 

3. Archives Nationales, Collection Rondonneau, AD, XI, IG. — Collect. 
Lamoignon, t. VU, f" 570. 



JUSQU'A SA CONDAMNATION EN SORBONNK 39 

la charge du service divin déduit, seront applitiurs « à l'en- 
tretènement des écoles et aumônes es plus prochaines 
villes » ; l'ordonnance de Moulins (février 15GG, Isambert, 
l. XIV, p. 188), qui interdit à nouveau les confréries, assem- 
blées, banquets accoutumez pour bâtons et autres choses 
semblables; l'ordonnance de Blois (1579 Isambert, t. XIV, 
p. 380), qui renouvelle les mômes prohibitions. Ces textes 
proscrivent évidemment la confrérie de compagnons, quelle 
qu'en soit la forme, au même titre que la confrérie du métier 
ou confrérie mixte. En dépit de toutes ces condamnations, la 
confrérie devait survivre, mais à partir de la fin du xvi'^ siècle, 
il semble que ces deux catégories de confréries jusqu'alors 
quelques peu mêlées — la confrérie du métier, celle qui 
comprend à la fois des maîtres et des ouvriers, mais est 
réellement gouvernée par les premiers, et la confrérie 
ouvrière, — tendent de plus en plus à se séparer et adop- 
tent une ligne de conduite radicalement différente. La 
confrérie de métiers se renferme de plus en plus dans son 
rôle d'association pieuse et charitable, tandis que la con- 
frérie de compagnons revêt de plus en plus le caractère 
d'une société secrète, d'une organisation de combat. Aussi 
cette dernière seule est-elle désormais en butte à toutes 
les rigueurs du pouvoir civil et de l'autorité ecclésiastique. 

Citons d'abord une sentence du 10 janvier 1601 (Collect. 
Lamoignox, t. X, f" 178) qui défend à tous compagnons 
cordonniers de s'accoster en sortant des maisons de leurs 
maîtres, ni de se servir de parrains les uns les autres pour 
se procurer de la besogne, de s'assembler en plus grand 
nombre que trois, d'aller ensemble aux tavernes et caba- 
rets. Des prohibitions analogues sont édictées en ce qui 
concerne les compagnons charpentiers par un arrêt du 
Parlement du 31 août 1631 (Lespinasse, t. II, p. 606, note). 

Ces textes sont intéressants en ce qu'ils montrent dans 
la classe ouvrière une entente, une discipline très étroite. 
Mais ces liens étaient-ils le résultat d'une organisation fédé- 
rative occulte, bien que nettement définie et cohérente? Il 
n'est plus permis d'en douter lorsqu'on a pris connaissance 
d'un document qui constitue le certificat d'identité du 



40 LE COMPAGNONNAGE 

compagnonnage au xvii'^ siècle : la sentence de la Sor- 
bonne qui, en 1655, condamne « les praticiues impies, sacri- 
lèges et superstitieuses des compagnons selliers, cordon- 
niers, tailleurs, couteliers et chapeliers ». Ce document, qui 
est loin d'être inédit \ renferme une description complète 
du rituel d'initiation en usage chez les compagnons du 
XYii"^ siècle. 

Les compagnons avaient été dénoncés en 1039 par une 
société dévote dite Confrérie du Saint-Sacrement 2. Sur cette 
plainte et après divers monitoires et sentences de l'otficia- 
lité (1640-1641), intervint enfin, le 14 mars 1655, une sen- 
tence de la Faculté de théologie qui énumère ainsi qu'il 
suit les caractères généraux du compagnonnage. 

« Ce prétendu Devoir de compagnon consiste en trois paroles : 
honneur à Dieu, conserver le bien du maître et maintenir les 
compagnons. Mais tout au contraire ces compagnons déshonorent 
grandement Dieu, profanans tous les mystères de notre religion, 
ruinant les maîtres, vidant leurs boutiques de serviteurs quand 
quelqu'un de leur cabale se plaint d'avoir reçu bravade et se 
ruinant eux-mêmes par les défauts aux Devoirs (amendes) qu'ils 
font payer les uns aux autres pour être employés à boire. Ils 
ont entre eux une juridiction, élisent des officiers, un prévôt, un 
lieutenant, un greffier, un sergent, ont des correspondances par 
les villes et un mot du guet... font une ligue olTensive contre les 
apprentis de leur métier qui ne sont pas de leur cabale, les 
battent, les maltraitent... « Le préambule constate encore que 
les compagnons <• font jurer sur les évangiles à ceux qu'ils reçoi- 
vent de ne révéler ni à père, ni à mère, femme ni enfants, ni 
confesseur ce qu'ils feront ou verront faire; qu'ils s'assemblent 
pour les réceptions dans un cabaret tenu par la Mère et choisis- 
sent deux chambres, dont l'une sert pour leurs abominations et 
l'autre pour le festin, qu'ils choisissent à l'initié un parrain, 
une marraine, lui donnent un nouveau nom, le baptisent par 
dérision et font les autres maudites cérémonies de réception par- 
ticulières à leur métier selon leurs traditions diaboliques. » 

1. Il a été publié d'abord par lo Pore Lebrun dans son Histoire des pra- 
tiques superstiiicuses, Paris, 1751, t. IV, p. 51 à 68, puis analysé par 
M. Leber dans sa Colteclion des meilleures dissertations pour se/'vir à 
l'histoire de France, t. JX, p. ■17-2, enfin reproduit, in extenso par M. Vahin 
(Archives de Reims, Collect. des Documents inédits), et par M. Levasseur, 
op. cit., t. II, p. 493 de la 1'''' édition et en annncxc du l" volume de la 
seconde édition, p. 703. 

2. Voir dans la. /lerue historique de novembre 1800, l'arlicle de M. Rawhe : 
Une société secrète catholique au X VII' siècle. 



jusqu'à sa condamnation en SORBONNE 41 

La sentence de lu Sorbonne décrit ensuite les rites 
usités pour la réception dans les divers Devoirs. Ces rites 
sont bizarres sans qu'tl soit possible de discerner nette- 
ment si les cérémonies allégoriques célébrées par les 
compagnons avaient eu à l'origine le caractère de pieuses 
observances plus ou moins déformées et altérées ensuite 
par le mélange de superstitions populaires, ou s'il convient 
d'y voir la parodie intentionnelle des mystères de la reli- 
gion chrétienne; la première hypothèse nous semble de 
beaucoup la plus vraisemblable. 

Chez les cordonniers, les rites de la réception étaient les 
suivants. On mettait sur une table du pain, du vin, du 
sel, de l'eau (les quatre éléments). On faisait jurer le futur 
compagnon sur sa foi, sa part de paradis, son Dieu, sou 
chrême et son baptême; puis on lui donnait un nouveau 
nom et on le baptisait avec le contenu d'un verre d'eau. A 
quelques détails près la réception des tailleurs était iden- 
tique; on apprenait à l'initié l'histoire des trois premiers 
compagnons « laquelle, dit le père Lebrun, est pleine d'im- 
puretés ». 

Chez les chapeliers, on dressait une table dans une des 
chambres du logis de la mère. Sur cette table, on plaçait 
une nappe qui était censée figurer le saint Suaire. Les 
quatre pieds étaient le symbole des quatre Évangélistes; le 
dessus de la table était le saint Sépulcre. Dans la chambre 
se trouvaient une croix et quantité d'objets dont la signifi- 
cation allégorique rappelait la Passion et diverses scènes 
de la Bible (un coffre représentait l'arche do Noé, un buffet 
le tabernacle de Jacob, etc.). Le prévôt de la confrérie 
(Pilate) se tenait dans une chaire, ayant en mains une 
baguette (la verge d'Aaron); son lieutenant (Anne) et son 
greffier (Caïpho) étaient à ses côtés. On introduisait l'aspi- 
rant qui prononçait ces mots : « Honneur à Dieu! honneur 
à la table! honneur à mon prévôt! » Il baisait ensuite la 
table et disait : « A Dieu ne plaise que ce baiser soit celui de 
Judas! » On l'interrogeait alors sur la signification des 
objets qui l'entouraient; on lui donnait à manger du pain 
et du sel, par raillerie, ce qui lui faisait dire : « Je n'ai 



42 LE COMPAGNONNAGE 

mangé morceau si salé ni bu coup de vin si serré; trois 
coups à la cheminée, mon parrain et ma marraine m'ont 
fait frapper; à quoi je reconnais être bon compagnon ». 

Chez les selliers, le futur compagnon assistait à un simu- 
lacre de messe; « les huguenots étaient reçus par les catho- 
liques et les catholiques par les huguenots. » 

La Sorbonne déclara « qu'en ces pratiques il y avait péché 
et sacrilège d'impureté, blasphème contre les mystères de 
la religion, que le serment que faisaient les compagnons 
de ne rien révéler de leurs pratiques même dans les con- 
fessions n'était ni juste ni légitime; que si ce mal conti- 
nuait, ils seraient obligés en conscience de déclarer ces 
pratiques aux juges ecclésiastiques et même, si besoin 
était, aux juges séculiers ; qu'ils ne pouvaient, sans péché 
mortel, se servir du mot du guet et s'engager aux mau- 
vaises pi^atiques de ce compagnonnage;... que l'on ne se 
pouvait mettre dans ces compagnonnages sans péché 
mortel ». 

Tel est ce très curieux document dont l'intérêt est double. 
Il nous décrit tout d'abord les rites et les pratiques secrètes 
des anciens Devoirs, dont il nous montre l'étroite cohésion. 
Il est, de plus, une pierre de louche qui nous permet de 
restituer aux textes antérieurs toute leur valeur et leur 
signification. Si l'on compare l'Édit de 1539 à la sentence 
de 1655, il n'est pas possible de méconnaître que ces deux 
documents visent, à cent ans de date, la même institution. 
Déjà en 1539 comme en 1655, les compagnons élisaient des 
capitaines, des lieutenants, des prévôts; déjà ils molestaient 
les apprentis pour les forcer à se faire recevoir de leur 
confrérie ; déjà ils étaient accusés de former une cabale et 
de se reconnaître au moyen d'un mot de passe. Quel que 
soit le nom qui ait servi à le désigner en 1539, il demeure 
donc prouvé par ce rapprochement entre les deux textes 
que le compagnonnage était organisé, et très fortement, 
dès le début du xvi'^ siècle; il est du reste sans doute 
beaucoup plus ancien encore. 



CHAPITRE IV 



LE COMPAGNONNAGE A PARIS 

ET DANS QUELQUES GRANDES VILLES 

DEPUIS SA CONDAMNATION EN SORBONNE (lG55) 

jusqu'à la RÉVOLUTION (l789) 



I. Lo compagnonnage à Paris (lGoa-n89). — Les associations 
dissoutes en IGiio se reforment. — Lutte du pouvoir judiciaire et 
de la police contre les confréries des compagnons chapeliers, 
selliers, charrons, etc. 

La sentence de la Sorbonne n'entraina pas la disparition 
du compairnonnage. A supposer qu'elles aient été réelle- 
ment contraintes de se dissoudre en 16S5, les confréries 
de compagnons se reconstituèrent rapidement. Celle des 
compagnons chapeliers parisiens est mentionnée en 1683 
par le Livre des confréries comme ayant son siège dans 
l'église des Pères Jacobins, rue Saint-Jacques; elle était 
placée sous le patronage des saints Jacques et Philippe. 
Cette association était très suspecte à l'autorité et de 
nombreux textes (sentence de police du 29 janvier 1700, 
déclaration du 22 novembre 1704, arrêt du Parlement du 
1.3 juillet 1748) ' témoignent de ces dispositions en défendant 

1. Recueil des statuts, ontonnn.nces et rèi/lements de la communauté des 
maîtres nuD'cliands chapeliers de la ville et faubourgs de Paris, 1775, in-12, 
p. 40, 15-2, 294 (l'exemplaire do la Bibl. Nat. est coté FS 64-29). 



44 LE COMPAGNONNAGE 

aux compagnons de faire aucunes assemblées, ni cabales 
sous prétexte de confrérie, ni de s'ingérer de placer les 
compagnons chez les maîtres. L'arrêt du Parlement du 
13 juillet 1748 constate l'étroite entente qui régnait entre 
les compagnons. « Lorsqu'il arrive, y est-il dit, qu'un 
maître blesse quelqu'un de leurs prétendus privilèges ou 
refuse de leur avancer autant d'argent qu'ils en deman- 
dent, ils obligent leurs camarades à sortir de chez ledit 
maître et se refusent de lui en placer d'autres. » 

Ces désordres se renouvelèrent en dépit de tous les 
efforts et de toutes les précautions prises par les autorités 
de police. Une sentence du 17 novembre 1764* constate 
que les garçons chapeliers non seulement portent des 
épées ou couteaux de chasse les jours de fêtes et dimanches, 
et méprisent les représentations qui leur sont faites à cet 
égard par les maîtres, mais encore semblent comploter de 
les mettre à contribution, en exigeant d'eux des gages 
exorbitants. 

Chez les selliers, autre corporation dont le compagnon- 
nage fut condamné en 1655, les maîtres et les compagnons 
vécurent toujours en assez mauvaise intelligence et des 
lettres patentes du 26 septembre 1764 ^ enjoignirent aux 
compagnons selliers de se faire inscrire sur le registre de 
la communauté avec leurs noms, origine, adresse et le 
nom de leurs maîtres. Cette règle a très probablement été 
dictée par le désir de surveiller de près les compagnons 
dont on redoutait les menées. 

Dans presque tous les métiers où le compagnonnage nous 
est apparu comme organisé en Ifia:; et dans d'autres encore, 
nous rencontrons du reste la preuve directe ou indirecte 
de la survivance ou de l'existence de l'institution. Chez les 
charrons, c'est une sentence du 27 février 1746 interdisant 
aux compagnons toutes cabales et assemblées en quel(]U(! 
lieu que ce soit etsous quelque prétexte que ce puisse être. 

1. Recueil précilé, p. 208. Ce texte n'est pas cite dans lo Recncil de 
M. de Lespinassc. 

2. Statuts et oi'donnances des maîtres selliers, larmiers, de la ville et fau- 
bourgs de Paris, 1778, chez Vente {ûibl. Nat., Imprimés, F" 64C8). 



DEPUIS SA CONDAMNATION JUSQU'A LA RÉVOLUTION 45 

(COLLECT. RONOONNEAiT, Archivcs Nationales, AD, XI, 18. — 
Lespinas.se, t. n, \). 569.) Chez les ferrailleurs, cloutiers, 
épingliers, une ordonnance de police du 10 septembre 1783 
(CoLLECT.RONDONNEAU, AD, XI, 18. — Lespinasse, t. II, p. 593), 
vise d'anciens règlements antérieurs à 1770 qui avaient 
prohibé les cabales formées entre compagnons et apprentis. 
Chez les menuisiers, une sentence de police du 20 juin 1739 * 
interdit aux compagnons de s'assembler les dimanches et 
fêtes, et un arrêt du Parlement du 23 juillet 1746 ^ leur 
défend de tenir aucune assemblée, même à titre de con- 
frérie, sous peine de prison. 

Les couvreurs n'étaient pas mieux vus. Le 31 mars 1692, 
un arrêt du Parlement (Collect. Lamoignox, t. XVIII, f" 600. 
— Lespinasse, t. II, p. 630) supprime une prétendue confrérie 
des compagnons couvreurs (évidemment un compagnon- 
nage) et ordonne la vente de l'argenterie. Or la confrérie 
survécut si bien à cette condamnation qu'en 1744, il fallut 
publier des lettres patentes (14 mars. Lespinasse, t. II, p. 631) 
pour interdire à nouveau aux compagnons couvreurs de 
tenir confrérie dans l'église Saint-Denis de la Châtre. 

Ces textes, auxquels il serait possible d'en ajouter d'autres 
dont la portée est identique, nous paraissent démontrer 
jusqu'à l'évidence la persistance à travers tout le .wii" et 
le xviii° siècles des confréries ouvrières, c'est-à-dire des 
compagnonnages parisiens. 



II. Le compagnonnage dans quelques grandes villes de pro- 
vince. 

En {irovince comme à Paris, les confréries de compagnons 
étaient nombreuses et puissantes bien que persécutées. Il 
en était ainsi tout particulièrement à Lyon où, le 2 octo- 
bre 1688, les maîtres tailleurs d'habits adressent au prévôt 



1. Statuts des menuisiers. Paris, Ballant. 17Û7. p. 1-21. — Lespinasse, 
t. II, p. 491. 

'2. Lespinasse, t. II, 492. La confrérie des menuisiers avait été supprimée 
pur l'article 94 des statuts de la corporation (Statuts de 1751, p. 18). — 
L'exemplaire de la Bibliotlicciue Nationale est coté F=, 6453. 



46 LE COMPAGNONNAGE 

des marchands et aux éclievins une plainte contre les com- 
pagnons ' qui, disent-ils : 

ne travaillent qu'autant qu'il leur plaît, sans considérer si l'ou- 
vrage presse ou s'il peut être difFéré et exigent... des sommes 
excessives du taux fait par les ordonnances de cette ville qui 
réglaient leur salaire à 7 sols par jour dans les mortes saisons et 
8 sols dans les bonnes; les suppliants... ont appris que par un 
monopole fait entre les compagnons tailleurs de cette ville, ils 
se sont fait un Maitre compagnon des assistants avec certains 
articles en forme de règlements par lescjucls ils ont établi des 
droits qu'ils nomment bienvenue, bonnet de nuit, réception, 
parrainage, d'amende de 5 sols et 2 sols 6 deniers. La première 
est encourue par tous les compagnons qui manquent les jours 
de dimanche de se trouver au lieu d'assemblée qu'ils assignent 
tantôt dans la ville, tantôt dans les fauxbourgs. La seconde est 
encourue par tous les compagnons qui travaillent plus tard ou 
vont au travail de meilleure heure que celle qu'ils ont arrêtée 
entre eux, s'ils éteignent la chandelle dans les cabarets ou s'ils 
ne s'y rendent pas à l'heure. 

La supplique ajoute que les compagnons obligent les 
artisans étrangers qui arrivent dans la ville à acquitter 
certains droits, « sinon ils les enlèvent de chez leurs maîtres 
et les frappent. Leur insolence est venue à ce point qu'ils 
disposent des compagnons comme bon leur semble, les 
envoient travailler chez les maîtres ou les en font sortir à leur 
volonté, à quoi ils sont d'autant plus enhardis que certains 
maîtres se servent d'eux pour faire sortir les compagnons 
de chez les autres maîtres, proposant à l'ouvrier un gain 
plus considérable. » En réponse à cette requête, le prévôt 
des marchands de Lyon rendit une ordonnance défendant 
aux compagnons tailleurs de s'assembler au nombre de 
plus de trois, sous prétexte de bienvenue, conduite ou 
autrement, ce à peine de prison et de 50 livres d'amende. 
Les logeurs dits Pères et Mères étaient tenus de déclarer 
les noms de leurs locataires; des perquisitions étaient 
ordonnées dans les lieux oi!i s'assemblaient les compagnons 
pour y saisir leurs boîtes (caisses) et leurs papiers. 



1. Règlements des mailres tailleurs iChahits de In ville el fauljouri/s de Lyon, 
Lyon, Degoin, 1729, p. 38 et sniv.BiOl. Aal., Imprimés, F', G473. 



DEPUIS SA CONDAMNATION JUSQU'A LA REVOLUTION 47 

Nous sommes édiflés sur le succès qu'obtint cette régle- 
mentation, par une sentence de la juridiction consulaire 
de Lyon du 23 février 1723 {Recueil précité). Il résulte de 
ce texte que les compagnons tailleurs faisaient encore, 
en 1723, « des assemblées d'un nombre considérable tant 
dans la ville que dans les faubourgs, qu'ils se retiraient le 
soir dans des maisons ou auberges où ils faisaient des 
règlements parmi eux, qu'ils se choisissaient des chefs, 
s'imposaient des amendes, que leurs chefs, ou premiers 
garçons, exerçaient une autorité si absolue qu'ils dispo- 
saient à leur gré des ouvriers de ladite profession. Ils les 
plaçaient dans des boutiques et les faisaient sortir quand 

bon leur semblait » Saisis de ces plaintes, le prévôt des 

marchands et ses échevins l'endirent un jugement renou- 
velant toutes les prohibitions et injonctions antéiieures. 
Mais cette sentence fut tout aussi inefficace que les pré- 
cédentes, comme le prouve un arrêt du Parlement du 
7 septembre 1778. (Isambert, t. XXV, p. 411.) Cet arrêt repro- 
duit les dispositions réglementaires déjà vainement édic- 
tées et condamne notamment les associations connues sous 
le nom de Sans-Gêne, Dévorants, Bons Enfants, Gavots, 
Droguins, du Devoir; il enjoint à tous ceux qui logent au 
mois ou à la nuit et sont connus sous le nom de Pères ou 
de il/éres de déclarer les noms de leurs locataires dans un 
délai de quinzaine à compter de leur arrivée. 

A Toulouse comme à Lyon, les confiseries de compa- 
gnons luttaient contre la coi^poration officielle. Les compa- 
gnons charrons attendaient les ouvriers étrangers à leur 
arrivée dans la ville, les entraînaient chez la Mère et les 
plaçaient dans un atelier, s'ils ne préféraient les obliger 
à continuer leur chemin sans s'arrêter. Les chapeliers 
tenaient des assemblées séditieuses, se coalisaient et l'efu- 
saient de travailler si les maîtres n'augmentaient le prix 
de leur journée et le nombre de leurs repas. (Du Bourg, 
Tableau de Vancienne organisation du travail dans le midi de la 
France.) Une requête des maîtres serruriers du 5 mai 1682 
accuse les compagnons exerçant ce métier de molester 
ceux de leurs camarades qui refusaient d'accepter leurs 



48 LE COMPAGNONNAGE 

règlements. « Lesdits compagnons ont établi un certain 
devoir et obligent les compagnons du pays à faire ce 
devoir avec eux; s'ils refusent de faire ce devoir, ils les 
battent, excèdent, maltraitent et même obligent à quitter 
la ville. » Quant aux maîtres bostiles au Devoir, on inter- 
disait aux compagnons d'aller travailler chez eux. Celte 
puissance occulte du compagnonnage se perpétua à Tou- 
louse jusqu'à la Révolution. Une requête adressée en jan- 
vier 1783 aux capitouls par les maîtres menuisiers de la 
ville accuse encore les Dévorants de se donner des juges 
pour faire exécuter leurs prétendus règlements, de se 
rendre maîtres des prix, des conditions et des heures de 
travail, enfin de priver de compagnons les maîtres qui leur 
déplaisent. 

Il serait aisé de poursuivre cette revue et de montrer 
que dans les principales villes de Bourgogne, de Provence, 
du Languedoc, de Touraine le compagnonnage comptait 
des adhérents groupés en confréries clandestines '. Mais 
il sera plus intéressant et plus instructif à la fois d'étudier, 
k l'aide des rares textes qui projettent quelque lumière 
sur cette institution, les coutumes, les règlements, la 
hiérarchie des anciens compagnonnages. 



1. Il en était ainsi uotaminent à la Rochelle, à Ninics, à Bourg, k 
Màcon, à Orléans. Voira ce sujet les notes du prochain chapitre et le livre 
de M. Germain Martin : Les Associations ouvrières au XVI H' siècle. Paris, 
Rousseau, 1900. 



CHAPITRE V 



ORGANISATION DU COMPAGNONNAGE 
SOUS L'ANCIEN UÉGIME 



I. Comment on devenait compagnon (réception , parrai- 
nage, etc.). — ^ La hiérarchie : aspirants, compagnons, capitaines. 
— Les Pères et les Mères; surveillance exercée sur eux par la 
police. — Archives du compagnonnage. — Bourse commune. 



Comment on devenait compagnon. La hiérarchie. — On a 
vu que le nouveau comi)agnon était reçu dans le plus 
grand secret avec accompagnement des cérémonies et 
rites bizarres décrits en iGoo. Il devait se faire baptiser et 
recevait un nouveau nom. Des registres de baptême con- 
servaient la mention de ces surnoms ainsi que des noms 
des parrains et marraines '. 

Il est aisé de concevoir la raison pour laquelle les com- 
pagnons adoptaient ainsi un nom de guerre : ils rendaient 
ainsi plus difficile la tâche de la police toujours occupée à 
les traquer. 

L'aspirant devait acquitter une certaine redevance et 
régaler les compagnons (droits de bienvenue, de parrai- 
nage). La Table des grosses amendes infligées par les 

1. Cl Botlmnc prêt à boiro », c'est ainsi qu'il a été nommé par sou parrain 
(Béthune la Gaîté) ; c'est ainsi qu'il sera nommé ». Archives du Loiret, B 
1988, année 1767. — Cité par M. Germain Martin, Les Associations 
ouvrières au XVIII" siècle, p. 107, 

LE ÇOMPAONONNAGB) 4 



50 LE COMPAGNONNAGE 

compagnons serruriers de Bordeaux du 9 octobre 1757 à la 
fête des rois de l'année 1758 {Archives départementales de la 
Gironde, C, 3708) renferme des mentions qui permettent 
d'imaginer ce qu'étaient ces ripailles : 

« Jean le Maçonnais doit une grosse amende pour avoir 
mis une bouteille dans sa poche à la réception, 2^ (livres). 
Antoine le Piémontais, pour avoir cherché dispute à tous 
les compagnons et au Père dans le temps de sa récep- 
tinn, 2.-H-. » 

Sans nul doute les compagnons exigeaient alors comme 
aujourd'hui de l'aspirant la preuve qu'il était un bon 
ouvrier et lui imposaient l'obligation d'exécuter, sous les 
yeux de ses anciens, un travail professionnel analogue au 
chef-d'œuvre des métiers. De tout temps le compagnonnage 
a été une élite; les mauvais ouvriers n'ont jamais été 
admis dans ces rangs. 

Le nouveau compagnon jouissait des mêmes droits que 
les anciens et participait comme eux à l'élection du capi- 
taine, appelé déjà quelquefois, comme il l'est universel- 
lement de nos jours, premier compagnon. Le capitaine 
présidait aux réceptions, aux baptêmes, aux assemblées, 
à toutes les cérémonies et réunions quelconques. 

Le Père. La Mère. — Les compagnons logeaient, man- 
geaient et s'assemblaient chez le Père et la Mère, noms sous 
lesquels on désignait les aubergistes affdiés à l'association. 
La police se défiait non sans raison de ces Pères et Mères; 
aussi leur défendit-on à mninte reprise de recevoir des 
compagnons; on tenta aussi de les soumettre à une surveil- 
lance et à une réglementation qui demeurèrent inefficaces. 

« Il est expressément enjoint (dit une sentence de police 
du 28 juin 1768; — Archives d'Avallon, FF, 33'*) à tous 
hôteliers et cabaretiers logeant à pied et à cheval en celte 
ville et faubourgs de se transporter au greffe de l'hôtel de 
ville à l'arrivée des voyageurs qui séjourneront chez eux 
pour y faire la déclaration des noms, surnoms, qualités, 
demeures des dits voyageurs. » De même en 1750 une 
ordonnance du lieutenant général de police de Tours 
[Archives d' Indre-et-Loire , E, 439) ordonne à tous compa- 



SON ORGANISATION SOUS L'ANCIEN RÉGIME 51 

gnons menuisiers arrivant dans cette ville de se faire ins- 
crire dans les vingt-quatre heures sur un registre d'ins- 
cription tenu par l'un des jurés de la communauté. Cette 
ordonnance ne fut jamais exécutée, ainsi que le déclarait, 
vingt-quatre ans plus tard, un des jurés, le sieur (iibert, 
cité en justice pour n'en avoir pas tenu compte. 

Le 12 novembre 1778, un arrêt du Parlement de Paris 
(ISAMBERT, Recueil des anciennes lois françaises, t. XXV, p. 4rj2) 
défend à nouveau aux compagnons de faire aucunes con- 
ventions contraires à l'ordre public, leur prescrit de se 
faire inscrire à leur arrivée sur le registre de la commu- 
nauté, défend aux taverniers, cabaretiers et autres de rece- 
voir plus de trois compagnons h la fois à peine de puni- 
tion exemplaire. Malgré ces défenses les auberges des 
Pères continuaient à servir de lieu de réunion aux compa- 
gnons'. Ceux-ci ne cessèrent jamais d'opposer à toutes les 
injonctions et prohibitions une invincible force d'inertie. 
Le !<"' mars 1787, le lieutenant général de police de la 
Rochelle rappelle encore les compagnons au respect des 
règlements. (Archives de la ville de Blois, liasse E, supplé- 
ment 122.) 

Archives. Bourse commune. — A Dijon le procureur du 
roi se transporte (juillet 1737) chez le Père 2. Il perquisi- 
tionne dans la chambre réservée aux compagnons, « une 
chambre haute ayant vue sur la rue ». Il y saisit un coffre 
'< dans lequel il s'est trouvé un rolle en deux grandes 
feuilles et demye de papier simple contenant les noms et 
règlements des compagnons menuisiers... — une autre 
feuille volante sur laquelle sont inscrits les noms des 
quelques compagnons qui ont encouru des amendes; — 
une demi-feuille contenantles noms de ceux qui ont rendu 
visite au capitaine pendant qu'il était à l'hôpital; bref des 
archives et une comptabilité en règle. » 

1. Voir à ce propos, clans le livre do M. Bourgeois, Les Métiers de Blui^t 
(t. II, p. 303, 306, 307, 349), le procès intenté en 1779 à un aubergiste do 
Blois, Dauvergne, Père des compagnons, et le récit des circonstances qui 
donnèrent lieu à ce procès. 

2. Archives municipales de Dijon, G, 210, cité par M. Germain Martin, 
p. 114. 



52 LE COMPAGNONNAGE 

A Bordeaux, une perquisition amène la saisie de papiers 
de même nature*. Les compagnons avaient, on le sait, une 
bourse commune alimentée parles cotisations et les amendes. 
Cette bourse supportait les frais occasionnés par les con- 
duites, les banquets, les fêtes religieuses, les enterre- 
ments ; elle venait en aide aux compagnons malades ou 
nécessiteux. Entre les compagnons et la bourse commune, 
c'était un échange continuel d'avances. On se préoccupe 
actuellement, à très bon droit, d'organiser des caisses de 
crédit populaire et de prêts gratuits. A ce point de vue 
comme à beaucoup d'autres, le compagnonnage a été un 
précurseur. 

Cette fraternité entre compagnons, nous la retrouvons, 
pour ainsi dire, dans chacune des coutumes, dans chacun 
des règlements qui président aux rapports du compagnon 
avec le Devoir, de l'individu avec l'association, qu'il s'agisse 
de placer un des leurs dans une ville, de l'assister et de le 
secourir en cas de maladie, de lui assurer des funérailles 
décentes, de prier pour le repos de son âme. Les compa- 
gnons, ont pour celui d'entre eux qui a besoin de leur aide, 
des âmes de frères, et ils s'acquittent envers lui de toutes 
les obligations qu'impose un si beau titre ; nous nous en 
convaincrons aisément en étudiant les coutumes et les 
règlements du Tour de France. 

IL Le Tour fie France. — Arrivée d'un compagnon. — Sahil de 
boutique. — Placement par le rouleur. — Vains efforts des 
maîtres et des autorités pour interdire ce mode de placement. 
— Levage d'acquit. — Secours mutuels. — Dettes des compa- 
gnons. Brûleurs. — La conduite. — La conduite de Grenoble. — 
Les amendes. — Les croyances religieuses des compagnons. 

Un asiùrant ou un compagnon était tenu, jadis, de faire 
son Ti)ur de France, c'est-à-dire un voyage à travers les 
diverses provinces, pour parfaire ainsi son éducation pro- 
fessionnelle. Prenons cet artisan voyageur à son arrivée 
dans une ville et voyons comment le compagnonnage va 
lui venir en aide, 

]. Archives dépniicmcnlales (le la Gironde, C, 3708, op. cit., p. 116, 



SON ORGANISATION SOUS L'ANCIEN REGIME 53 

Tout d'abord l'arrivant se rendra directement dans la 
première boutique où il saura trouver des compagnons et 
il se fera reconnaître par eux. C'est le salut de boutique. On 
le conduit alors chez la Mère. Ici, nous ne pouvons mieux 
faire que de reproduire les articles d'un règlement ou rôle 
des compagnons menuisiers de Màcon qui prévoit et règle 
cette réception *. 

Article premier. 

S'il arrive quelque compagnon en ville désirant travailler, 
s'adressanlà la première boutique où il y aura des compagnons 
signez sur ledit rolle, l'un d'eux sera obligé de le conduire au 
rôleur et le rôleur sera tenu de le mener au capitaine pour l'in- 
terroger avant de l'embaucher et, à faute de cela faire, payer la 
somme de dix sols. 

Article 2. 

S'il arrive quelque compagnon en ville désirant travailler, 
le rouleur ne luy trouvant pas d'ouvrage, il sera tenu de luy 
faire prendre congé du capitaine et des quatre compagnons 
anciens signé sur ledit rolle et en cas qu'ils n'ayenl pas d'argent, 
le capitaine et les quatre compagnons prendront des expédiens 
convenables pour luy en donner pour le conduire jusque à la 
première ville et le rôleur sera obligé de luy faire conduite à 
ses frais et dépens; cela étant fait, le rôleur remettra le rôle à 
son suivant, faute de cela faire, payera la somme de dix sols. 

Article 3. 
Le rôleur et le capitaine seront tenus d'écrire les arrivants sur 
le rôle avec plume et encre; à faute de cela, payeront la somme 
de dix sols. 

Article 4. 
Après que le rôleur aura mis son arrivant à son établi, il 
remettra le rôle à son ensuivant; faute de cela, payera la somme 
de dix sols. 

Article 5. 
S'il arrive qu'un compagnon refuse le rolle à son tour et qui 
ne l'accepte pas, payera dix sols. 

Article 6. 
11 sera donné par la boële à celui qui fera le rolle dix sols et 
deux sols de chaque assistant. 

1. Ce document est extrait des Archives de Màcon, H. H, n» 20. II a été 
reproduit par M. Levasreur dans les Mémoires et procès-verhaux de l'Aca- 
démie des Sciences morales et politiques, 1890. 



34 LE COMPAGNONNAGE 

AuTiCLE 7. 

Si il y a quelque compagnon qui déchire ou tache le rolle, 
il sera tenu d'en faire faire un autre au gré des compagnons à 
ses frais et dépens; à faute de cela faire, payera la somme de 
trente-deux sols. 

On le voit, tout est prévu par ce règlement. Un délégué 
spécial nommé râleur ou routeur est chargé de placer les 
arrivanis. Il tient, à cet ellct, un registroi où il inscrit à 
tour de rôle les nouveaux venus; il se met ensuite en cam-' 
pagne et tente de leur procurer du travail. L'arrivant est 
tenu d'acquitter certaines taxes d'embauchage. A Bor- 
deaux, chez les compagnons serruriers, le droit d'embau- 
chage est de 2 livres', dont 10 sols pour la hoëte (bourse 
commune) et 30 sols pour sa dépense et celle du rouleur 
(sans doute pour le repas qu'il offrait à ce dernier). Au 
cas oîi il changeait de maître au cours de son séjour dans 
la ville, il devait 5 sous au rouleur. 

La police voyait tout naturellement d'un fort mauvais 
œil les sociétés de compagnons se charger ainsi du place- 
ment et se ménager par là un moyen d'action très puis- 
sant, puisqu'il dépendait d'elles d'arrêter tout travail chez 
un maître en lui refusant des ouvriers. Aussi l'autorité 
judiciaire intervenait-elle fréquemment pour interdire le 
placement clandestin par l'intermédiaire du rouleur et 
pour défendre aux maîtres d'employer aucun compagnon 
si ce dernier ne s'était fait inscrire au bureau de la com- 
munauté. Citons quelques exenniles. 

Un arrêt du Parlement du 31 juillet 1748^ décide que 
tous les noms et surnoms des anciens seront portés sur un 
registre qui sera tenu à cet effet par les jurés en charge; 
qu'il sera fait mention sur ce registre des mutations des 
ouvriers; que les ouvriers venant de province à Paris 
seront tenus de faire enregistrer leurs noms et surnoms au 
bureau de la dite communauté et de montrer aux gardes 
le certificat de satisfaction du dernier maître chez lequel 
ils auront travaillé. Les ouvriers et compagnons ainsi que 

1. Archives de la Gironde, C, 3708. 

2. CoLLECT. Lamoignon, t. XXXVIII, f° 136. 



SON ORGANISATION SOUS L'ANCIEN REGIME 55 

les autres se placeront eux-mêmes sans pouvoir se faire 
placer par aucun compagnon, sous quelque prétexte que 
ce puisse être. 

Un autre arrêt du 10 janvier 176j (recueil précité des 
statuts des chapeliers, p. 230) ordonne qu'à l'avenir « aucun 
garçon chapelier de Paris ne pourra être placé chez un 
maître ([uc par le clerc de la communauté, auquel sera 
alloué pour chaque placement un droit de vingt sols, sans 
pouvoir exiger par ledit clerc autre et plus grand droit; 
en conséquence fait défense aux garçons chapeliers de se 
mêler de se placer les uns les autres chez les maîtres et 
à cet effet de s'assembler et cabaler entre eux à peine 
d'amende arbitraire. « 

Enlîn le règlement provisoire des communautés d'arts 
et métiers du ressort de Paris, reconstituées par l'Édit 
d'avril 1777 défend à tous apprentis, compagnons et 
ouvriers de s'assembler en corps sous prétexte de confrérie 
ou auti'ement, de cabaler entre eux pour se placer chez 
d'autres maîtres ou pour en sortir '■. 

Tous ces édits, arrêts, règlements, statuts et ordonnances 
eurent le même sort que tous ceux qui les avaient précédés. 
II est une force supérieure aux pouvoirs publics, à la justice, 
à la police et à la maréchaussée ; c'est la force de résistance 
qu'une association puise dans un instinct social, dans 
l'appui que lui donne tout un peuple dont elle défend la 
cause et sert les intérêts. Au surplus les maîtres eux-mêmes 
secondaient mal les efforts des autorités de police et nombre 
d'entre eux, pour s'éviter toute difficulté, lorsqu'ils avaient 
besoin d'un compagnon, persistaient à s'adresser au rou- 
teur au lieu de réclamer les bons offices du bureau de la 
communauté -. 

En 1754, cependant, les maîtres serruriers de Bordeaux 
tentèrent un effort collectif en vue de mettre un terme aux 

1. Voir encore des dispositions semblables concernant les maîtres maçons, 
couvreurs et plombiers do Blois {Archives de Blois, FF, 3), les compagnons 
savetiers do Paris [Archives de la préfecture de police, fonds Lamoignon, 
vol. 27, f 131), les cordonniers de Paris (ibid., t. XXVIl, f 91), les 
tailleurs (Arch. Nat., F'% 50"). 

2. Voir Gehmain Martin, op. cit., p. 155. 



56 LE COMPAGNONNAGE 

exigences des compagnons; ils s'engagèrent par-devant 
notaire à ne s'adresser qu'au bureau de la communauté 
lorsqu'ils chercheraient des ouvriers. Les maîtres de 
diverses villes, Nantes, Saumur, Angers adhérèrent à cette 
coalition. Nous reproduisons ci-après des extraits d'une 
lettre inédite adressée par les maîtres serruriers de Bor- 
deaux aux jurés de la communauté des maîtres serruriers 
de Tours pour les engager à se joindre à eux et à casser 
le Devoir des compagnons '. 

Nous avons reçue en son temps l'honneur de votre lettre 
daloc du 1" du mois passé par laquelle vous nous demandez la 
fai^'on dont nous nous y sommes pris pour venir à bout de nos 
confrères qui s'oposoit à la cassation du Devoir. Pour y par- 
venir, nous finies convoquer une assemblée dans laquelle nous 
finies venir un notaire royal qui prit les voix de chacun el le parti 
de ceux qui voulait (sic) le règlement s'étant trouvé le plus fort, 
fit la loy aux autres et lorsque les opposans ont voulu contester 
quelque chose devant nos seigneurs du Parlement, nous avons 
sy bien fait voir que le règlement était une chose très néces- 
saire... qu'il a fallu par force qu'ils ait cessé de s'opposer... 
Ainsy nous espérons qu'en peu de temps, vous viendrez à bout 
de cet (te) affaire. Voilà la conduite que nous avons tenue el 
que nous avons tracée à tous ceux qui nous l'ont demandée. 
Nous avons reçu des lettres de nos confrères de Toulouse qui 
sont à même de faire casser le Devoir et de faire auniologuer (sic) 
le règlement au Parlement de leur ville. Ils espèrent même 
obtenir que toutes les villes du ressor (sic) dudit Parlement ait 
à se conformer à leur règlement. Ainsi Messieurs, ne vous décou- 
ragez pas par les difficultés dotant (sic) mieux que pour appuyer 
votre demande, vous pouvez aléguer (sic) Texeniple de cette 
ville et de celle de Nantes qui ont obtenu chacune de leur 
parlement un pareil règlement... A Bordeaux ce 13c aoust 1734. 
(Suivent les signatures.) 

Cette belle tentative ne fut qu'un feu de paille. Il était si 
commode de recourir au rouleur, qui vous procurait de 
bons compagnons, mauvaises têtes sans doute, mais 
habiles artisans, alors que le clerc de la communauté, 
petit fonctionnaire à la dévotion des maîtres et comme tel 
suspect aux ouvriers, était le plus souvent fort en peine de 
répondre aux demandes de main d'œuvre. 

1. Archives d'Indre-el-Loire, E, 460. 



SON ORGANISATION SOl'S L'ANCIEN RKGIME 57 

De même quils président au i)lacom('nl du compagiiDii, 
les Devoirs veillent à ce qu'il ne (juilte son maître iiue lilne 
de tout engagement et quitte de toute lesponsabiliti'' envers 
i<^ dernier. Cette coutume se nommait le Icvaye d'acquit. 

'( Sil y a, dit l'article 21 du règlement des menuisiei-s de 
Màcon, quelque compagnon qui se fasse embaucher avant 
que d'avoir réglé son conq)te avec son maître, il paiera la 
somme de 10 sols. » Et l'article 20 ajoute : ■< Sil y a quebine 
compagnon qui désire s'en aller, il avertira le rouh iir qui 
sera obligé de lever sou sac, de s'inTormer du niailre s'il 
est content.... » 

Les compagnons s'entr'aidaiciit en toute occasion. I/ar- 
licle 12 du même règlenuMit impose à tous les compagnons 
valides d'une ville rid)ligalion daller à l'hôpital visiter 
' liacun à Iriii idu leur confrère malade; le visiteur doit 
lui remettre la valeur de 5 sols à .ses -frais. — « S'il y a 
quelque compagnon que Dieu appelle de ce monde en 
l'autre, les compagnons seront tenus de le faire enterrer et 
d'assister à son enterrement, de faire prier Dieu pour le 
repos de son dme, ensuite d'écrire de ville en ville pour 
faire prier Dieu pour lui (art. 13). » 

La conduite des compagnons était strictement surveillée. 
Celui d'entre « eux qui se battait chez le Père ou chez le 
maître, celui qui jurait le saint nom de Dieu ou se [irenait 
de vin jusqu'à le rendre par la bouche payaitunc aiin n de 
de 10 sous. Quiconque était reconnu pour flatlcar ^du 
maître) était passible de la même amende (art. 10 et 17). 

Mais il était des fautes que le compagnonnage punissait 
avec une rigueur particulière; c'était celles (jui entachaient 
l'honneur du délinquant, les abus de conliance, les escro- 
queries, la grivellerie, la filouterie. Le seul fait pour un 
compagnon de quitter uue ville sans avoir payé ses dettes 
l'exposait à des pénalités très sévères. Il était déclaré brû- 
leur et comme tel exclu de la société, mis en quarantaine, 
pourchassé partout où il se rendait. Nous retrouverons cette 
coutume lorsque nous étudierons plus en détail les rites et 
les usages du compagnonnage au .\i.\° siècle. 

Pour la mémo rni^nn nous nous borm'rons (|uant à pré- 



o8 LE COMPAGNONNAGE 

sent à signaler sous l'ancien régime l'existence d'une 
coutume qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours : la conduite 
ou cérémonie en usage lorsqu'un compagnon quittait une 
ville*. 11 importe de ne pas confondre cette conduite, 
manifestation des plus honorables pour celui qui en était 
l'objet, avec la conduite de Grenoble, sorte d'exécution 
publique avec accompagnement de huées, d'invectives et 
de coups que l'on infligeait aux traîtres et aux voleurs. Un 
des couplets de la chanson du Père Intrépide citée par 
M. Levasseur et dont l'original se trouve aux Archives de 
Màcon (HH, n" 18) marque bien la différence qui existe 
entre ces deux conduites sur lesquelles nous aurons l'occa- 
sion de nous expliquer plus en détail dans un autre cha- 
pitre de cet ouvrage. F/auteur de la chanson, gavot zélé, 
s'adresse à un fanatique, terme de mépris par lequel il 
entend désigner quelque ennemi de sa société, peut être 
un ancien gavot passé au compagnonnage du Devoir. 

Oses-tu bien, phanalique, {sic) 
Oses-tu te transporter 
Chés notre perre hitrépide; 
La conduite demander, 
La conduite de Grenoble? 
On pourrat {.sic) te l'accorder, 
Car il n'y en a point d'autre 
Pour toy qui soit destiné. 
Alons, tambours et trompette, 
Faites retentir vos airs, 
Et gavots prenés courrages 
Etvenés tous aux consert, 
Pour conduire ce phanatique. 
Ce renégat aprouvé 
Et luy donner la conduite 
Comme il l'a bien mérité. 

1. M. LicvASSEUn a public dans les Mihiiuire de l'Acwlémie des sciences 
morales et politiques, 1809, un récit do la conduite des compagnons menui- 
siers (gavots) de Màcon extrait des Arcliivcs de cette ville, 1111, n" 'JO. Le 
partant et les compagnons portaient trois santés en buvant chaque fois un 
coup do vin. On formait ensuite le cercle et diverses phrases consacrées 
étaient échangées. Le partant reconnaissait son sac, puis en réponse à 
cette question : " Que regrettez-vous dans cette ville? » disait : « Je regrette 
les jolis compagnons, le Père, la More et son bon vin ». On buvait do nou- 
veau avant de se séparer. 



SON ORGANISATION SOUS L'ANCIEN REGIME B9 

L'expulsion ou chassement ot la conduite de Grenoble 
constituaienl la pénalité suprême, l'ancienne interdiction 
romaine de l'eau et du feu. Les manquements d'ordre 
moins grave : infractions au règlement, fautes contre la 
bienséance, etc., étaient punis d'une amende. Le Tableau 
des f/rosses amendes infligées par les compagnons serruriers 
de Bordeaux du 9 octobre 1757 à la fête des Rois de 
l'année 1758 ^ donne une idée sufiisante de ce qu'était 
sous l'ancien régime la discipline intérieure du compa- 
gnonnage. On relève dans ce document des mentions telle 
que celles-ci : 

Antoine Le Picard doit une grosse amende pour 
n'avoir pas aporlé les afaire - des compagnons 1 livre 

François le Tourangeau doit une grosse amende pour 
n'avoir pas mangé l'embaucliage d'un aspirant •' 1 livre 

Charles le Nantais pour avoir frappé un compagnon. . 2 livres 

Dominique le Laurin pour avoir chanté avant le pre- 
mier compagnon 2 livres 

Antoine Issoudun pour s'avoir {sic) embauché tout 
seul 1 livre 

Jacques le Guépin pour avoir déjeuné avec le Renégat. 2 livres 

François le Gàtinais pour avoir fréquenté et rapporté 
les affaires des compagnons aux Gavots 1 livre 

Jean le Nantais l'ainé pour avoir venu trop tard à la 
messe étant rouleur 1 livre 

Baptiste Flament, pour faire du profit à Maître Jacques. 2 livres 

Jean Pierre le Comtois pour n'avoir pas fait la fête.. 2 livres 

Les divers caractères de l'institution du compagnonnage 
se révèlent mieux qu'en de longs textes dans ces brèves et 
populaires notations. Le compagnonnage nous apparaît tel 
qu'il était en réalité : une association d'ouvriers soumis à 
toutes les influences morales et sociales qui s'exerçaient 
sur la classe Inborieuse d'autrefois, mais en même temps 
fortement disciplinés, imbus d'un csiirit de corps très 

1. Archives de la Gironde, C, 3708. 

2. Voir infra, livre Ht, cliap. ii, le sens de ce mot. 

3. C'est-à-dire pour avoir conservé l'argent paye par un aspirant 
comme droit d'embauchage, au lieu de l'employer à payer à boire aux 
compagnons. 



60 LE COMPAGNONNAGE 

jaloux, fidèles jusqu'à rintransigeance à leurs amitiés, 
comme à leurs préjugés ou à leurs rancunes. 

Une des mentions précitées mérite d'être retenue. L'un 
des compagnons est puni d'une amende [)Our être arrivé 
trop tard à la messe. Il est certain, en elTet, qu'en dépit de 
la sentence édictée contre eux en 1655 par la Faculté de théo- 
logie, les compagnonnages étaient animés des sentiments 
les plus religieux. C'est ainsi que le règlement des com- 
pagnons serruriers de Mâcon renferme une clause aux 
termes de laquelle les compagnons seront tenus de faire 
dire et célébrer la sainte messe le jour de la Sainte-Anne 
avec grande solennité, « tous les compagnons sont requis 
d'assister à la messe à peine d'une amende de 5 sols ». 
Ces dispositions n'ont rien qui doive surprendre. Avant 
1789, le peuple était encore franchement catholique. La 
propagande des encyclopédistes et des philosophes, si puis- 
sante sur l'aristocratie et sur la haute bourgeoisie, demeu- 
rait sans influence sur le paysan et l'artisan. Comme tous 
les Français de leur classe, les compagnons d'alors étaient 
sincèrement chrétiens. Les censures delaSorbonne avaient 
été du reste beaucoup moins inspirées par la défiance de 
l'autorité ecclésiastique qu'accordées aux sollicitations des 
maîtres. Ces condamnations ne furent du reste pas renou- 
velées, et loin de lier sa cause désormais à celle des com- 
munautés, le clergé continua à prêter son ministère aux 
sociétés de compagnons et h ouvrir ses églises à leurs 
confréries. 



in. Correspondance entre les Caycnncs. — Rivalités entre 
les diverses sociélés. — Rixes et batailles. — Rôle du compa- 
gnonnage dans les conflits entre maîtres et ouvriers. — Grèves, 
coalitions, mises en interdit, atteintes à la liberté du travail; 
violences contre les ouvriers indépendanls. 

Correspondance. — Nous avons déjà fait allusion piécé- 
demment à la correspondance qu'éciiangcaient les compa- 
gnons p(jur se tenir au courant des événements suscep- 
tibles de li's intéresser. Il existait pour ces correspon- 



SON ORGANISATION SOUS L'ANCIEN RÉGIME 61 

ilances un véritable protocole; elles débutaient par uik; 
formule de style : « Salut et bénédiction à tous les jolis com- 
pagnons de... » Les rédacteurs de la lettre s'enquéraient 
ensuite de la santé de leurs correspondants et donnaient 
des nouvelles de la leur. On entrait ensuite en matière, 
on exposait l'objet de la missive que tous les compa- 
gnons, ou tout au moins tous les compagnons finis réu- 
nis à cet efTet dans la chambre du Devoir, revêtaient de 
leurs signatures. La lettre n'était-elle pas rédigée confor- 
mément à l'usage, ceux qui la recevaient la retournaient 
aux signataires, ainsi qu'il arriva aux vitriers de Tours, 
comme en fait foi l'épître suivante [Archives du Loiret, 
B, 1988) 1 : 

De Tours, lo 16 juin HôS. 

Salut et Ijénédiction à tous les jolis compagnons vitriers de la 
ville et faubourgs d'Orléans, particulièrement à vous, l'ancien. 

Nos camarades. 

Celle-ci est pour faire réponse à la vôtre par laquelle vous 
nous marquez que vous êtes en parfaite santé. Nous en sommes 
charmés. Pour à l'égard des nôtres, elles sont bonnes. Dieu 
merci. Nous vous dirons qu'au sujet du Bourdelais il n'est plus 
à Tours, et nous avons eu la peine d'y travailler, attendu qu'il 
n'y avait aucun compagnon à Tours, nous avons passé à 
Orléans, dont nous avons été surpris de n'y pas trouver de 
compagnons. On nous a dit que vous étiez en campagne. Il est 
cependant du fait d'un joli compagnon de laisser les affaires 
entre les mains d'un compagnon menuisier ou serrurier quand 
on part pour aller en campagne. De même nous vous ferons 
dire quand vous viendrez à Tours. Du surplus, nous tous, com- 
pagnons vitriers, en chambre du Devoir avons juge à propos de 
vous renvoyer votre lettre, attendu qu'elle n'est point faite à la 
manière accoutumée. Nous vous dirons que nous avons reçu 
compagnon le nommé Bourguignon La Fidélité, finy le 11 de 
ce mois, et, le 16, avons reçu le nommé Bossevon le Bienvenu 
pigeonneau. Autre chose n'avons à vous mander pour le présent 
sinon que nous sommes tous enfants de Maître Jacques, qu'esti- 
mons mieux battre aux champs que de souffrir aucune hàcheté. 



1. M. Germain Martin, à l'obligoance duquel nous devons la communica- 
tion do cette lettre, en a cité les dornières lignes dans son livre les Asso-^ 
dations ouvrières au XYUI" siècle, y. 1.09, 



62 LE COMPAGNONNAGE 

En foi (le quoi nous avons tous sifj;nc en chambre du Devoir des 
compagnons vitriers. 

Langevin de IJonnc Volonté, compagnon vitrier ancien. 

Benois la Tranquillité, compagnon vitrier fini. 

BoL'BGL'iGNON la Fidélité, vitrier compagnon fini. 

Bkaucerox le Bienvenu, compagnon vitrier. 

Adresse : 
A la Mère des couipwjnons vilrkrs, nu/n'iv/lsle demeurant au 
Signe de la Croix, proche le Marlroi au Marché à Orléans. 

Les lettres ainsi rédigées faisaient leur tour de France, 
c'est-à-dire qu'elles étaient adressées à toutes les chambres 
de la même société. Après en avoir pris connaissance, 
ces chambres (ou Gayennes) en accusaient réccplion en 
émettant un avis sur la proposition qui leur était soumise 
ou sur l'afTaire au sujet de laquelle elles étaient consultées. 
Le refenndum a été en efîet de tout temps en usage chez 
les compagnons, les sociétés de compagnonnage formant 
une véritable république fédérative. Il est facile de com- 
prendre quelle force les Devoirs puisaient dans ces échanges 
de vues qui préparaient et faiililàiciil puissamment l'action 
commune. 

Rivalités entre Devoirs différents. Rixes et batailles. — Si 
les compagnons d'un même rite étaient unis par les liens 
d'une étroite fraternité, il s'en fallait malheureusement 
que la même harmonie régnât entre les sociétés des dilTé- 
rents rites. Il serait d'autant plus oiseux d'entreprendre 
ici rénumération des rixes et des batailles entre compa- 
gnons que nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet 
dans une autre partie de cet ouvrage. Nous nous boi'ne- 
rons quant à présent à citer deux documents caractéris- 
tiques. 

On n'a pas oublié cette amende infligée à un compa- 
gnon serrurier de Bordeaux, François le Gatinais, pour 
avoir fréquenté les Gavots (Archives de la Gironde, G, 3708). 
.Mais l'animosité qui séparait les Gavots et les Dévo- 
rants éclate surtout dans le document suivant publié par 
M. Antoine Du Bourg dans son Tableau de l'ancienne organi- 
sation du travail dans le midi de la France. 



SON ORGANISATION SOUS L'ANCIEN REGIME 63 

A vous MM. les capitoiils de Toulouse, 

Supplient humblement les jurés, gardes du corps des maîtres 
menuisiers de cette ville, et ont l'honneur de vous exposer 
(|u'il s'est formé, depuis très longtemps, dans Toulouse, comme 
dans plusieurs autres villes du royaume, des associations 
parmi les compagnons qui se sont divisés en plusieurs corps : 
l'un composé des jeunes gens de toutes sortes de pays et 
reconnus entre eux sous le nom du Devoir appelés Dévorants 
ou bons drilles et l'autre de Gavots; que ces deux partis conti- 
nuellement en guerre s'assemblent chez des particuliers qu'ils 
appellent leurs mères, lorsqu'ils ont quelque projet à concerter; 
qu'indépendamment de ces assemblées illicites, ils en forment 
souvent d'autres dans les auberges ou cabarets qui presque 
toujours sont suivies de rixes et de querelles dont l'ordre public 
est sans cesse troublé; que la plupart des compagnons errent 
de ville en ville et se placent chez différents maîtres sans cer- 
tificat et sans aucun titre pour constater leur lieu de naissance. 
Les suppliants ont cherché plusieurs fois à remédier à ces 
désordres et à les prévenir, mais toujours inutilement, puisque 
la plupart de ces compagnons ont porté la méchanceté jusqu'à 
s'attrouper au nombre de cent environ armés de bâtons et de 
cannes, et marcher en corps tant dans le dehors que dans 
l'intérieur de la ville pour faire la recherche de ceux qu'ils 
regardent comme leurs ennemis (janvier n83). 

Ces divisions entre compagnons se sont malheureuse- 
ment perpétuées jusqu'à nos jours. Nous verrons dans une 
autre partie de cet ouvrage qu'elles ont été l'une des 
causes de la décadence aujourd'hui irrémédiable du com- 
pagnonnage. 

Itôle du compagnonnage dans les conflits entre maîtres et 
ouvriers. — Grèves, mises en interdit, atteintes à la liberté du 
travail et violences contre les ouvriers indépendants. — Nous 
ne saurions songer à entreprendre de retracer ici l'histoire 
des conflits entre maîtres et ouvriers, mais seulement 
d'étudier le rôle du compagnonnage dans ces conflits qui, 
pour avoir été moins fréquents qu'à l'époque contempo- 
raine, furent parfois cependant ti'ès violents. Il existe pour- 
tant entre les grèves d'autrefois et celles d'aujourd'hui 
une différence essentielle. Les premières étaient, dans la 
grande majorité des cas, déterminées par des causes locales 
et particulières. C'étaient des mouvements populaires; 



04 LE COMPAGNONNAGE 

parfois laT'iiie insurrectionnels très limmlluoux, mais géné- 
ralement sans profondeur et sans lendemain. Les secondi^s, 
au contraire, se succèdent et se relient les unes aux 
autres par tout un enchaînement de faits qui |iermellent 
de les considérer comme la conséquence d'un régime 
économique encore mal équilibré, comme autant d'épi- 
sodes d'une guerre sociale dont malheureusement la fin 
ne paraît guère prochaine. 

La classe laborieuse avait cependant, dès le xyii^ et 
même dès le xvi« siècle, de légitimes sujets de plainte. Le 
plus grave de ces griefs lui était fourni par l'évolution 
qui tendait de plus en plus à transformer la corporation 
en une oligarchie mesquine et jalouse. L'espoir de par- 
venir à la maîtrise, de devenir patron à son tour, cet espoir 
que pouvait légitimement entretenir l'artisan du temps 
de saint Louis ou de Philippe le Bel, est interdit à l'ouvrier 
sous le règne de Louis XIV ou do Louis XV. Comment 
pourrait-il, en effet, se frayerun chemin jusqu'à la maîtrise? 
Les droits de réception sont trop considérables : 1800 livres 
chez les charpentiers, 1700 chez les maçons, 1500 chez les 
bouchers, les charrons, les selliers. Certaines communautés 
décident de ne pas recevoir de nouveaux maîtres pendant 
une période de dix ou vingt années; d'autres n'admettent 
plus que les fils de maître '. La tolérance assez large dont 
bénéficiaient au xiii° siècle nombre de compagnons exerçant 
en fait un métier sans avoir été reçus, a complètement 
disparu. On pourchasse les compagnons qui tentent de se 
créer des ressources indépendantes en se fixant sur des 
terres privilégiées ou en se livrant au colportage. 

Il ne semble pas toutefois que cet ostracisme, dont les 
compagnons d'alors étaient les victimes, ait déterminé, 
même indirectement, des grèves. La classe laborieuse était 
alors incapable de s'élever h une conception générale de 
ses intérêts et de ses droits. Les ouvriers ont bien pu indi- 
viduellement avoir conscience du tort qui leur était fait, 
resscnlii' l'injuslire d'un étal snri.il qui les condamnait h 

l, Maht(n Saint-Léon, flisfoire des cornoratinns do métiers, p. 421, 



SON ORGANISATION SOUS L'ANCIEN REGIME 6S 

servir éteriiclleineul chez autrui; mais leur action collective 
ne s'est guère exercée que pour la poursuite de tins immé- 
diates et pour la conquête d'avantages tangibles. Les 
grèves des imprimeurs parisiens et lyonnais en 1539 sem- 
blent bien, il est vrai, le résultat d'une entente conclue 
enlre les compagnonnages de ces deux villes; et les récla- 
mations des grévistes avaient trait non seulement à une 
augmentation de salaires mais encore à la limitation du 
nombre des apprentis, c'est-à-dire à une réforme inspirée, 
semblc-t-il, par des considérations d'un ordre assez élevé. 
Mais un tel fait était exceptionnel et l'on en citerait, 
croyons-nous, peu d'exemples. 

La grève proprement dite, c'est-à-dire la cessation con- 
certée, simultanée et prolongée du travail par les ouvriers 
d'un ou de plusieurs ateliers, paraît du reste avoir été assez 
rare sous l'ancien régime. Les ouvriers avaient recours 
plus volontiers à la mise en interdit ou damnation d'un 
atelier, c'est-à-dire qu'ils s'entendaient pour refuser de tra- 
vailler chez tel ou tel maître qui se voyait dans l'impossibi- 
lité d'embaucher aucun compagnon jusqu'à ce qu'il eût 
composé. Cette tactique était assez habile; car si la brusque 
interruption du travail et la rupture d'un engagement 
généralement conclu pour un certain temps pouvait jus- 
qu'à un certain point exidiquer l'intervention des auto- 
rités en faveur des maîtres, il était plus difficile de sévir 
contre des ouvriers qui, libres de tout engagement, se refu- 
saient à en contracter un nouveau et à servir chez tel 
patron. Dans la plupart des cas, au surplus, qu'il y eût 
grève ou mise en interdit, .le principe de l'organisation 
militante des forces ouvrières sous l'ancien régime paraît 
avoir résidé dans le compagnonnage. 

L'ordonnance suivante du procureur syndic de Dijon ' 
nous montre le compagnonnage intervenant dans les rap- 
ports enlre patrons et ouvriers et lixnnt le taux des salaires. 

Jacques Guillier, procureur à la cour et sindic de la ville de 
Dijon, sca voir fait que ce jourd'huy, t6" de juillet 1717 environ 

]. Archiver municipales de Dijon., G, -200. 

LE COMPAGNONNAGE. 5 



G G LE COMPAGNONNAGE 

le six heures du malin en mon élude et par devant moy s'est 
présenté Philippe Leschelle maître serrurier à Dijon lequel s'est 
plaint de ce que au ])réjudice des délibérations et des arrests 
qui les ont confirmés, les compagnons serruriers de celte ville 
continuent do s'assembler et faire un Devoir qui leur a clé def- 
fendu par le dernier arrest rendu contre eux et par ce moyen 
se rendent maîtres des com|)agnons serruriers qui arrivent en 
cette ville, pour les y placer ou les faire ])asser outre quand bon 
leur semble ; de celte sorte ils taxent entre eux les ouvraijes qu'ils 
fabriquent chez leurs maitrcs, lesquels n^ozent leur rien contredire. 

C'est déjà notre tarif syndical , do même que notre 
moderne mise à Cindex ou en interdit apparaît nettement 
dans une lettre écrite en mai 1753 par les compagnons 
vitriers de Tours à ceux d'Orléans pour les informer (ju'un 
maître tourangeau nommé Uertereau a écrit à deux de ses 
confrères d'Orléans pour les prier de lui envoyer des com- 
pagnons. Les auteurs de la lettre prient les compagnons 
d'Orléans d'avertir tous leurs camarades et d'agir même 
auprès des deux maîtres sollicités par Bertercau pour que 
ce dernier n'obtienne pas satisfaction. Car il traite les 
compagnons de fripons. « Lu boutique est défendue )>, disent- 
ils, et ils ajoutent «jne les compagnons qui malgré tout se 
rendraient à Tours, aujaient fort à faire s'ils voulaient tra- 
vailler sans la volonté des coni|)agnons de cette ville. Les 
compagnons d'Orléans n'eurent garde de négliger un pareil 
avis; ils intei'vinrent, comn)e on le leur demandait, et avec 
un plein succès aupi'ès des maîtres d'Orléans. Du reste 
eux-mêmes avaient aussi une boutique défendue '. 

Les indépendants, les sarrasins, comme on les nomme 
aujourd'hui, étaient par contre en butte à l'hostilité des 
loiiipagnoiis, (jui les nuMiacaienl, les injuriaient et par- 
fois même se livraient sur leurs iieisdiiiies à des voies 
de fait. Les pièces d'archives qui rehilenl des attentats à 
laliberté du travail retracent Idnjiiurs les mêmes faitsavec 
(luehiues variantes. Nous citerons, à titre d'exemple, le 
procès intenté en juin 1723 à Hourguignon, compagnon tein- 
turier à Orléiins, accusé d'avoir été le chef d'une bande 

1. Archives du Loiret, 15, )'J80. 



SON ORGANISATION SOUS L'ANG[EN REGIME 67 

qui avait lenlé de débaucher divers i,'arçons du même 
métier du service de leurs maîtres et d'avoir frappé ceux 
qui se refusaient à la suivre. {Archives du Loiret, B, 1980.) 
En résumé, le compagnonnage nous apparaît sous l'an- 
cien régime comme une association purement ouvrière 
qui a pour buts essentiels la formation professionnelle de 
l'ouvrier, la défense de ses intérêts vis-à-vis des maîtres, 
le placement, l'organisation des secours en cas de maladie 
et d'accident, l'assistance matérielle et morale donnée à 
l'ouvrier voyageur. Le compagnonnage luttait alors avec 
persévérance, souvent même avec succès, contre l'action 
de la corporation officielle entièrement soumise à l'in- 
lluence patronale. En vain les maîtres réclamaient et obte- 
naient contre les Devoirs l'appui de l'autorité; en vain les 
Parlements et les lieutenants de police multipliaient arrêts, 
sentences et perquisitions; il fallait compter avec cette 
société secrète, ennemi insaisissable, lutteur masqué dont 
les feintes hardies suivies de brusques retraites déconcer- 
taient quiconque tentait de l'arrêter dans sa marche. 11 
était à peu près impossible en effet d'anéantir une asso- 
ciation dont les adhérents déguisaient leur véritable per- 
sonnalité sous des noms d'emprunt, se juraient une discré- 
tion inviolable et punissaient de mort les traîtres et les 
parjures, avec une association qui étendait ses ramifica- 
tions sur les deux tiers de la France, qui, grâce à une 
active correspondance et à une contre-police admirable- 
ment organisée, était informée très rapidement des projets 
de ses adversaires et ainsi mise à même de les déjouer. 
Plus la décadence de la corporation s'accentua, plus le 
compagnonnage grandit en force et en influence; contre 
l'égoïsme croissant des maîtres, contre leur domination 
trop souvent injuste et oppressive, il est désormais leur 
seul recours. Aussi toutes les attaques dirigées contre lui 
échouent. L'édit de février 177(>, qui supprime un moment 
les communautés d'arts et métiers bientôt rétablies (août 
1776), laisse intacte l'institution du compagnonnage. Ainsi 
l'ouragan qui renverse les grands chênes de la forêt ne 
peut rien contre les lianes qui serpentent à fleur de 



68 LE COMPAGNONNAGE 

sol, à demi cachées par la terre et par la mousse. Ce qu'il 
a créé lui-même, le législateur peut le détruire. Une insti- 
tution, une organisation qui ne s'appuient que sur la puis- 
sance public[ue tombent le jour même où ce support vient 
à leur manquer. Il en est tout autrement d'une association 
qui a pour point d'appui non la loi, mais l'instinct de 
conservation et de défense d'une classe de la société, et 
quelle classe? la plus nombreuse comme la plus éner- 
gique : celle des ouvriers. Toutes les sévérités des codes, 
toutes les persécutions policières ont été et seront du 
reste toujours inutilement mises en œuvre contre les 
institutions qui prennent leur racine, soit dans les profon- 
deurs sacrées de l'âme humaine, où habitent le sentiment 
religieux et le sentiment patriotique, soit dans la conscience 
collective d'un groupe d'hommes spontanément unis pour 
sauvegarder leur droit à la justice et à la liberté. Le com- 
pagnonnage — et c'était là le principe de sa force et de sa 
grandeur — combattait seul à la lin de l'ancien régime pour 
la cause des humbles et des déshérités; en lui se concen- 
traient les énergies latentes, les espérances encore impré- 
cises de ceux que la faillite morale de la corporation avait 
laissés sans défense contre les abus et les iniquités du 
régime industriel alors en vigueur. Le rôle de l'association 
de compagnons ne finit pas au surplus avec la Révolution. 
L'individualisme économique, dont la loi du 14 juin 17'.lt 
va consacrer le triomphe, créera à l'ouvrier une situation 
encore plus précaire et l'eût courbé, sans résistance pos- 
sible, sous le joug de la classe patronale, si le compa- 
gnonnage, dont notre syndicat professionnel a depuis un 
quart de siècle recueilli l'héritage, ne lui eût assuré la 
protection que la loi lui refusait. Nous étudierons dans le 
livre suivant cette phase nouvelle, la plus intéressante à 
notre avis et, en tout cas la mieux connue, de l'histoire 
du conipaL.'n()nnage. 



LIVRE H 

HISTOIRE DU COMPAGNONNAGE 

DEPUIS LA RÉVOLUTION JUSQU'A NOS JOURS 

(1789-1901) 



CHAPITRE I 



LA RÉVOLUTION (1789-1798) 

Cahiers des États généraux de 1789. — Abolition des corpo- 
rations d'arts et métiers (2 mars 1791). — Grèves des cliarpen- 
liers. — Craintes de désordres à l'occasion de la suppression 
des octrois (avril 1791). — Pétitions des maîtres contre les com- 
pagnons; répliques de ces derniers. — Loi du 14 juin 1791. — 
Le compagnonnage sous la Terreur. — Défiances des Jacobins à 
l'égard des sociétés ouvrières. 

Les cahiers des assemblées appelées à élire les députés 
aux États généraux ne renferment que deux vœux relatifs 
aux associations de compagnons. Ces vœux furent émis par 
le tiers état des sénéchaussées de Montpellier et de 
Nimes *; ils sont conçus à peu près dans les mêmes termes 

L Sénéc/iaussée de Montpellier, cti. iv, art. 5 : « ... quo les associations de 
compagnons et d'artisans connus sous les noms de garots, dévorants et 
autres soient sévèrement prohiliôes par une loi trénérale qui sera promul- 
guée au même instant dans toutes les villes et lieux du royaume. — Art. 6 : 
... que les compagnons soient tenus, lorsqu'ils voudront se procurer du 
travail, de s'adresser aux consuls des corps de leur art et métier ou aux 
officiers municipaux dans les lieux où il n'y a pas de maîtrise et dans le 
cas d'attroupement ou délit des compagnons réfractaires, qu'ils soient jugés 
présidialement. 

Sénéchaussée de Nimes, ch. vi, art. 3: ... que les assemblées illicites de 



70 LE COMPAGNONNAGE 

et tendent à la prohibition des compagnonnages. Le silence 
de la presque totalité des autres assemblées peut paraître, 
à première vue, quelque peu surprenant. A notre avis, il 
s'explique facilement. En ce qui concerne la noblesse et lo 
clergé, la question était dépourvue d'intérêt; les compa- 
gnonnages ne pouvaient ni les servir, ni leur nuire. Quant 
au tiers état, ou plutôt à cette fraction du tiers qui se 
recrutait parmi lesmarcliands et fabricants, il était évidem- 
ment hostile, en principe, aux compagnonnages; mais 
l'échec des innombrables édits, arrêtés, règlements et sta- 
tuts qui avaient déjà prohibé ces associations avait déter- 
miné dans cette classe la conviction que le mal était irré- 
médiable et que toute tentative pour le combattre serait 
vaine. Au surplus, l'institution du comiiagnonnage, pros- 
crite par la loi, était profondément entrée dans les mœurs; 
elle faisait partie intégrante de l'état social et s'acquittait 
de fonctions pour l'exercice desquelles les maîtres eux- 
mêmes la jugeaient au fond qualifiée puisqu'ils n'hési- 
tèrent pas, en mainte circonstance, à faire appel à ses 
bons offices. Ne leur fournissait-elle pas de bons ouvriers? 
N'était-elle pas souvent intervenue pour obliger ses adhé- 
rents à exécuter leurs engagements envers les maîtres? 
N'était-clle pas la seule autorité que reconnussent les 
artisans d'alors, natures frustes et indisciplinées? Ces 
avantages constituaient une compensation aux torts dont 
on chargeait les compagnons et, tout compte fait, une 
partie de la bourgeoisie des métiers estimait, sans doute, 
le maintien du compagnonnage moins dangereux que 
l'émancipation brusque et radicale de la classe ouvrière 
livrée sans frein à ses instincts violents et grossiers. 

Toutefois, si la question de la suppression des conijia- 
gnonnages ne paraît avoir été discutée en 1789 que dans 
un très petit nombre d'assemblées électorales du tiers, 
les maîtres des métiers de Paris et des grandes villes, plus 



compagnons et les associations connues sous lo nom do Devoirs et do 
Gnvots soient rc'^primces et dùl'cnducs, et qu'à cet effet, les règlements 
faits sur cet objet pour la ville do Paris soient rendus communs à tout lo 
royaume. 



LA REVOLUTION 71 

directement menacés par ces sociétés ouvrières, devaient 
être amenés bientôt, pour se défendre, à invoquer contre 
elles l'appui des pouvoirs publics. Dès le début de la Révo- 
lution une agitation inquiétante se manifeste parmi les 
artisans de tous les corps d'état. Le 18 août 1789, 
3 000 garçons tailleurs réunis sur le gazon du Louvre 
envoient à la municipalité une députation pour réclamer 
l'élévation de leurs salaires. Leur exemple est suivi peu 
après par les garçons perruquiers qui demandent la sup- 
pression des bureaux de placement, par les ouvriers cor- 
donniers qui nomment un comité de vigilance et s'enga- 
gent à ne pas travailler au-dessous d'un certain prix. Les 
patrons s'émurent, et, le .31 mars 1790, Dupont de Nemours 
présentait à l'Assemblée Nationale une pétition dont les 
auteurs apparents se prétendaient compagnons de toutes 
les professions, arts et métiers, mais dont l'idée leur avait 
été évidemment suggérée parles maîtres ^ Ces compagnons 
se prétendaient persécutés par ceux de leurs camarades 
qui faisaient partie d'une espèce de corporation dite du 
Devoir. Les compagnons du Devoir se reconnaissaient 
entre eux, disaient les pétitionnaires, au moyen de signaux 
et de mots d'ordre. « Ils attaquent et fi^appent ceux des 
ouvriers qu'ils rencontrent sur les grandes routes et qui ne 
répondent pas à ces signaux; dans les villes, ils obligent 
les autres compagnons à consigner une certaine somme 
d'argent avec promesse d'entrer dans leurs sociétés, sinon, 
ils les empêchent de travailler. Les choses en sont à ce 
point que 800 compagnons chapeliers, fatigués des vexa- 
tions odieuses qu'on exerce contre eux, ont dû cesser tout 
travail ; dans toutes les provinces, les mêmes abus se 
reproduisent. Il est temps d'y mettre un terme, d'anéantir 
cette prétendue corporation, et d'interdire à tout compa- 
gnon de porter un nom autre que son nom de baptême. » 
Le 12 mai 1790, une seconde pétition invoquant les 
mômes griefs et tendant aux mêmes fins est présentée à 



1. Archives Nationales, T), IV, 51, n» l'188, cité par M. Germain Martin, 
op. cit., p. 2-25. 



72 LE COMPAGNONNAGE 

l'Assemblée au nom des compagnons charpentiers hors du 
Devoir ou Renards *. Aucune suite ne fut donnée à ces 
pétitions. Mais, l'année suivante, l'abolition des maîtrises 
et jurandes, c'est-à-dire de la corporation officielle (loi du 
2 mars 1791), vint augmenter encore l'agitation qui régnait 
dans la classe ouvrière. Cette mesure radicale eut pour 
ofTet — comme il arriva si souvent à cette époque dans des 
circonstances analogues — d'éveiller d'ardentes convoi- 
tises dans la classe populaire. Comme, d'autre part, la sup- 
pression des droits d'entrée dans Paris venait d'être votée, 
ce fut bientôt un bruit public que les patrons allaient aug- 
menter tous les salaires, et associer leurs ouvriers aux 
bénéfices dont cette réforme serait pour eux la source. 
Aussi le mécontentement fut-il général lorsqu'on apprit 
que les maîtres se refusaient à relever le prix de la journée 
de travail. Des coalitions se formèrent. La municipalité dut 
intervenir par un avis en date du 2G avril {Monilcur du 29). 
Ce document n'est en somme qu'un appel au calme et au 
bon sens de la population; il condamne toute tentative do 
pression sur les maîtres, mais il ne prévoit aucune sanc- 
tion, il n'édicte aucune mesure de police contre les émeu- 
tiers. 

La situation, cependant, ne laissait pas d'être grave. Le 
même jour, 2G avril, les ouvriers charpentiers, groupés en 
une association dite Union fraternelle des ouvriers en l'art de 
la charpente, — laquelle n'était, sans doute, qu'un compa- 
gnonnage masqué — s'étaient mis en grève, et bien que 
l'on annonçât la reprise du travail pour le lendemain, on 
n'était pas sans crainte pour cette journée du 27, comme 
en fait foi une correspondance échangée le 26 entre 
Bailly, maire de Paris, et Gouvion, major général de la 
garde nationale. « 11 y a dans les salles de l'Archevôclié, 
Monsieur (écrit Hailly), une assemblée de charpentiers qui 
nous inquiète suitout pour demain à la reprise des travaux. 
Je vous prie de donner des ordres pour que, si l'assemblée 
a lieu demain, on surveille alentour et surtout les ateliers 

1. Archives Nationales, D, IV, 57, 1488; G. Mahtin, p. 2-27. 



LA RÉVOLUTION 73 

des maîtres charpentiers, parce qu'on va quehjuefois leur 
enlever leurs garçons de force et les empêcher de tra- 
vailler. » {Bibliothèque nationale, mss., Fonds français, 11697, 
f'^ 146). Et Nouvion répond [Ibid., ("> 147) en faisant 
observer la difficulté de protéger les ateliers des maîtres 
dont beaucoup de commandants] de bataillons ignorent 
l'exacte situation. 

Les inquiétudes sont encore augmentées par la présence, 
à Paris, d'environ 2^000 ouvriers employés dans les ateliers 
de secours créés le 1*='' mai 1789 •. Parmi ces individus, il 
y a un certain nombre de meneurs dangereux, beaucoup 
de fainéants et de gens faibles que l'on entraînerait facile- 
ment à l'émeute ou au pillage. 

Les maîtres et entrepreneurs de tous les métiers com- 
prenant que l'assemblée partageait leurs alarmes, lui 
avaient présenté, le 5 mai 1791, une adresse demandant 
la suppression de l'institution des compagnons du Devoir 
(Arcliives parlementaires, 1'"° série, t. XXV, p. 609). La muni- 
cipalité s'était enfin décidée, la veille, à annuler comme 
inconstitutionnels et non obligatoires les arrêtés pris par 
les ouviiers des diverses professions pour s'interdire et 
interdire à tous autres ouvriers le droit de travailler à 
d'autres prix qu'à ceux fixés par lesdits arrêtés; ordre était 
donné d'arrêter les coupables -. Les jours suivants, 5 et 
6 mai, les ouvriers et les patrons pétitionnent à l'envi : les 
premiers pour demander à la municipalité d'élever de 
;^0 ou 40 sous à 2 fr. ilO le prix de leurs Journées; les 
seconds pour réclamer la dissolution de l'assemblée de 
l'Archevêché, c'est-à-dire des réunions illicites tenues par 
leurs ouvriers. Le corps de ville, inqjuissant et affolé, se 
résout en quelque sorte à abdiquer et à faire appel à 
l'Assemblée; il nomme des commissaires chargés d'exposer 
les faits au comité de la Constitution et de prendre son avis. 

Cette altitude eut pour résultat d'exaspérer les maîtres 
contre le corps de ville. Dans une pétition présentée le 

1. Voir Z?(6. Xat. mss., Fonds français, 11697, f"^ 98 et 11"/, deux lettres 
échangées à ce sujet entre Bailly et La Kajette. 
'i. Roux et Bûchez, Histoire parlementaire, t. X, 102. 



74 LE COMPAGNONNAGE 

2 juin 1701 ;i l'Assemblée, les maîtres marrcliaux lliHrissent 
la faiblesse de la municipalité, cause de tous ces désordres : 
« elle a, disent-ils, protégé, toléré les rassemblements d'ou- 
vriers et lorsqu'éclairée par le cri général, elle a senti ses 
torts, il était trop tard pour y remédier ». Ils dénoncent en 
même temps la coalition de 80 000 hommes rassemblés 
dans la capitale, les ouvriers de tous les métiers s'apprê- 
tant à suivre les traces des maréchaux et des charpentiers '. 
A ce réquisitoire les ouvriers répondaient en dépeignant 
leur condition sous les couleurs les plus noires. Ils tra- 
vaillent, disent-ils, de quatre heures du matin à sept 
heures du soir, soit quatorze heures par jour (le temps 
des repas déduits) et ne gagnent que 30 sous. Il ne serait 
que juste de réduire à treize heures la durée de leur tra- 
vail et de porter leur salaire à 40 sous. 

La situation était évidemment critique, surlout en 
raison du peu de prestige et d'autorité d'un gouvernement 
tenu déjà en échec par le pouvoir occulte des clubs et 
d'une Assemblée hésitante et timorée. Cependant la crainte 
et l'instinct de conservation inspirèrent aux représentants 
la volonté d'agir, c'est-à-dire de se défendre, fût-ce au prix 
d'une injustice et d'un attentat contre une liberté sacrée, 
la liberté d'association des travailleurs. Tel sera du reste 
éternellement le lot des timides et des indécis; ils sont 
condamnés par la loi de leur nature à demeurer toujours en 
deçà ou au delà de leur droit; la notion d'un gouvernement 
calme, réfléchi, mesuré dans sa politique parce qu'il est 
conscient de sa force, leur est étrangère. Ils sont incapables 
d'une action saine et féconde; pour eux, il n'y a pas de 
milieu entre l'alTaissement et la violence, entre l'immo- 
bilité et la réaction. On a parfois prétendu expliquer la loi 
du lijuin 1791 par l'influence des idées physiocratiques, par 
la faveur dont jouissaient alors auprès des purs théoi'iciens 
la célèbre maxime « /at.ssc;- faire, laisser passer ». l,a vérité 
historique nous semble beaucoup plus simple. Cutte loi ne 
[leut être envisagée, à notre avis, sans tenir compte des 

1. Arch. A«^, AD, XI, 55. 



LA RÉVOLUTION 75 

circonstances et de l'état d'esprit qui (Mait alors celui de 
la classe moyenne. Après avoir renversé tous les privi- 
lèges et notamment celui de la bourgeoisie des métiers 
par la suppression des jurandes et maîtrises, la Consti- 
tuante se voit obligée maintenant de compter avec l'armée 
ouvrière qui, émancipée, bat l'estrade, menaçante et 
révoltée. Elle se résout alors à agir, elle vote une loi que 
l'on peut, si l'on veut, qualifier de loi de circonstance 
puisque les événements en ont précipité l'adoption, mais 
qui en définitive est la conséquence fatale de toute la poli- 
tique sociale suivie de 1789 à 1791, une affirmation injuste et 
aveugle, mais en quelque sorte impulsive du principe d'au- 
torité. Cette décision soudaine, c'est un brusque coup de 
barre donné à droite par un timonier dont la vigilance 
s'est endormie et qui voit tout à coup émerger sur sa 
gauche un écueil sur lequel le navire va se briser. 

Ce sentiment tardif et quelque peu éperdu d'un danger 
social qui est en même temps un danger politique trans- 
paraît dans le rapport que Le Chapelier lit le 14 juin au 
nom du comité de la Constitution. L'orateur se garde bien, 
il est vrai, d'exprimer ouvertement sa pensée; il proclame 
la liberté des conventions qu'il prétend hypocritement 
défendre en protégeant l'individu contre la tyrannie d'une 
collectivité. 11 essaie de prétendre que les assemblées des 
arts et métiers qu'il dénonce ne sont qu'une tentative pour 
reconstituer les corporations supprimées. Mais il se trahit 
lui-même dans ce passage de son rapport. 

Le but de ces assemblées qui se propagent dans le royaume 
el qui ont entre elles des correspondances est de forcer les entre- 
preneurs de travaux à augmenter le prix de la journée de tra- 
vail, d'empêcher les ouvriers et les particuliers qui les occupent 
de faire entre eux des conventions à l'amiable.... Votre comité 
a cru qu'il était instant d'arrêter les progrès de ce désordre. Ces 
malheureuses sociétés ont succédé à Paris à une autre société^ 
la Société des Devoirs. Ceux qui ne satisfaisaient pas aux règle- 
ments de cette société étaient vexés de toutes manières. Nous 
avons de fortes raisons de croire que l'institution de ces assem- 
blées a été stimulée dans l'esprit des ouvriers moins dans le but 
de faire augmenter par leur coalition le salaire de la journée 
de travail que dcms Vintenlion de fomenter des troubles. 



76 LE COMPAGNONNAGE 

El en ri'-ponse ù une objection île fiaulier Biauzal, il 
déclare qu'il serait imprudent d'ajourner le projet de décret 
« car la fermentation est grande tant dans les villes de pro- 
vince qu'à Paris ». C'est alors qu'est votée la loi du 14 juin 
1791 par laquelle il est défendu à tous citoyens d'une même 
profession, entrepreneurs et ouvriers, de se nommer des 
présidents, secrétaires ou syndics et de faire des règle- 
ments sur leurs prétendus intérêts communs; les auteurs 
de ces délibérations étaient passibles d'une forte amende 
et d'un an de suspension de leurs droits civiques. Deux 
jours après (10 juin) l'Assemblée votait la fermeture des 
ateliers de cliarité. 

Ces mesures énergiques ramenèrent l'ordre dans la rue; 
mais le compagnonnage ne disparut pas. Moins de quinze 
jours après la loi, la municipalité de Bordeaux est saisie 
d'une pétition des compagnons charpentiers qui demandent 
l'autorisation de célébrer le 30 juin la fêle de la Saint- 
Pierre. Celle autorisation leur est refusée, la loi du It juin 
interdisant aux citoyens de même état de se réunir [hivcn- 
taire sommaire des Arcliivcs municipales deBordcaux : Révolu- 
tion, — publii' par iM. ])i:caunès-Duv.\l, 1890, t. I, p. 202.) 
Les compagnons charpentiers bordelais ne célébrèrent 
donc pas leur fêle; on ne les vit pas déliler par les rues 
de la ville, avec des cannes enrubannées et précédés de 
quatre d'entre eux porteurs du traditionnel chef-d'œuvre. 
Mais leur association n'en subsista pas moins, comme du 
reste presque tous les compagnonnages. Deux ans plus 
tard, en pleine Terreur, le ilécrel du 7 juin 179."i sur la 
fabrication des assignais renferme à ce sujet une dispo- 
sition caractérisliciue. « Celui, dit-il, qui introduira dans 
les ateliers de fabrication des compagnons étrangers ou 
voyageurs connus sous la dénomination de pays sera puni 
de six mois de prison. » {Procès-Verbaux de la Convention 
Nationale, Paris, 1793, t. XIII, p. 129.) Le gouvernement 
révolutionnaire n'a donc pu sup|)rimer les sociétés de 
compagnons puisque en pleine Terreur, il croit devoir 
prendre des précautions contre les dangers que lui paraît 
offrii- la solidarité qui lie leurs membres. 



LA REVOLUTION 77 

Toutefois si les compagnonnages subsistent encore, ils 
sont ilevenus prudents. C'est qu'en effet, dès la fin de 1792, 
commence la domination des clubs, celte conquête jaco- 
bine que, dans le livre II de son admirable ouvrage les Ori- 
gines de la France contemporaine {Révolution), Taine a 
dépeinte en un inoubliable tableau. Le Jacobin est devenu 
omnipotent. La loi du 2'j juillet 1793 punit quiconque 
empêchera les clubs de se réunir; les lois des 13 septem- 
bre 1793, 18, 24 vendémiaire an H les investissent d'attri- 
butions oflicielles, les chargent de surveiller les fonction- 
naires publics. « Les sociétés populaires (dira, quelques 
années plus tard, Pastoret au Conseil des Cinq Cents, 
séance du 4 thermidor an V. Arch. Nat., AD, XVIII, c. 459) 
étaient devenues un pouvoir public; elles avaient des jour- 
naux, s'emparaient de tous les emplois, désignaient les 
ministres, assistaient en corps aux fêtes publiques, se fai- 
saient donner des places marquées dans les tribunaux..., 
mandaient les fonctionnaires publics, recevaient à leur 
barre des généraux assez lâches pour venir courber devant 
elles un front digne d'être couronné par la victoire... » Le 
Jacobin était le roi de l'époque. 

Cette incroyable fortune des clubs devait nuire double- 
ment au compagnonnage. Un certain nombre de ses adhé- 
rents l'abandonnèrent sans doute pour prendre part aux 
réunions des sociétés populaires '. Mais surtout le compa- 
gnonnage comprit d'instinct la nécessité de se faire oublier, 
de ne pas éveiller les déliances des Jacobins, si prompts 
à suspecter les desseins de toute société indépendante. 



1. Nous pensons toutefois que les compagnons jacobins dcincurcrent 
jlexception. « La théorie jacobine, a dit Taine, a fait surtout des adeptes 
dans la couche inférieure de la bourgeoisie et dans la couche supérieure 
du pouide. Encore de ces deux groupes juxtaposés et qui se continuent 
l'un dans l'autre, faut-il retrancher les hommes qui, ayant pris racine dans 
leur profession ou leur métier, n'ont plus d'attention ou de loisir à donner 
aux atfaircs publiques,... les gens rangés, mariés, d'âge mûr. » {La Révolu- 
tion, t. II, ch. II.) Or les compagnons, no l'oublions pas, formaient l'élite 
de la classe ouvrière ; les ouvriers inhabiles, les ivrognes, ceux qui étaient 
connus pour leur inconduite ou perdus de dettes étaient exclus des 
Devoirs. Ce fut sans doute cette lie des luc'ticrs boancoup plus que le com- 
pagnonnage qui servit d'instrument aux Jacobins. 



78 LE COMPAGNONNAGE 

L'agrégation au compagnonnage de deux corporations nou- 
velles, celles des maréchaux ferrants (1795) et des toi- 
liers (1797) sont les seuls événements qui signalent cette 
période de l'histoire de notre institution ^ 



1. Nous trouvons la confirmation do notre opinion on oo qui conoerno lo 
rôle ctTacë du compagnonnage ])cndant la Këvolution dans une note do 
service adressée sous le premier l'^nijjire au préfet do police par son col- 
li-gue le comte Real, conseiller d'État chargé du l" arrondissement do 
police générale. Dans cotte note, datée du '2-i février 1813, Real (dont le 
témoignage ne peut être récusé, car, avant d'être haut fonctionnaire do 
l'Empire, il avait été fougueux terroriste et accusateur public près lo tri- 
liunal extraordinaire du 17 août) s'exprime en ces termes : « Ces coteries 
(les sociétés de compagnons), neutralisées pendant la période révolution- 
naire où elles n'avaient plus d'objet, ont reparu depuis que les éléments 
du corps social se sont replacés et fixés. >• {Arch. Aat., F", l-^SG). 



CHAPITRE II 



LE CONSULAT ET L'EMPIRE (1798-1 815 



I. Le Consulat (1798-1804). — Loi du 12 germinal an XI sur 
les coalitions ouvrières. — Rétablissement du livret (loi de ger- 
minal an XI); arrêtés des 9 frimaire et 10 ventôse an XII. — Le 
placement et le compagnonnage. — Arrêtés préfectoraux contre 
cette institution. 



Avec le rétablissement de Tordre avaient reparu les com- 
pagnonnages, d'autant plus forts que la loi du 2 mars 1791 
les avait délivrés de leur éternelle ennemie : la corpora- 
tion de métiers. Les fabricants, industriels et entrepre- 
neurs, menacés par la résurrection des sociétés de com- 
pagnons, ne tardèrent pas à se plaindre de la pression 
exercée sur eux par leurs ouvriers ainsi coalisés et obtin- 
rent du gouvernement consulaire la présentation d'un 
projet qui devint la loi du 22 germinal an XI. Cette loi 
créait des chambres consultatives des manufactures, fabri- 
ques et métiers, rétablissait, en principe, l'obligation du 
livret pour tout artisan et intei'disait toute coalition soit 
des maîtres, en vue de forcer injustement et abusivement 
la diminution des salaires (la pénalité était une amende 
de 100 à 300 francs et éventuellement un emprisonnement 
d'un mois, au maximum), soit des ouvriers pour cesser en 
même temps de travailler, interdire le travail dans certains 
ateliers, empêcher de s'y rendre avant ou après certaines 



80 LE COMPAGNONNAGE 

heures : la sanction ilo celte dernière disposition rlail. s'il 
y avait eu tentative ou commencement d'exécution, un 
emprisonnement ne pouvant excéder trois mois. De i>lus, 
si la coalition s'était compliquée di; violences, voies de fait, 
attroupements, les auteurs et complices de ces actes 
devaient être punis des peines édictées par le Code de police 
correctionnelle ou le Code pénal. 

Peu après, deux arrêtés consulaires (9 fiiiaaire an XII, 
10 ventôse an XII) édictaient la réglementation applicable 
aux livrets ouvriers, surlescpiels devaient être inscrites les 
avances d'argent consenties ]>ar le patron, ce dernier 
n'étant obligé de restituer ces livrets qu'après rembourse- 
ment en espèces ou en nature. Le livret devait être coté 
et paraphé sans frais par le commissaire de police. On 
alla plus loin et de nombreuses ordonnances fixèient 
le taux des salaires des ouvriers de divers métiers '. 

Mais ces mesures étaient impuissantes à comprimer le 
mouvement ouvrier dont la forte poussée continuait à 
alarmer le pouvoir, cependant si fort, du Consulat. Les 
sociétés de compagnons s'étaient partout reformées et les 
patrons ne cessaient d'adresser aux préfets leurs plaintes 
et leurs doléances contre ces groupements. On dénonçait 
surtout le péril que faisait courir à l'ordre public le 
monopole du placement dont elles étaient dépositaires. De 
nouveau, c'était elles, et elles seules, qui disposaient souve- 
rainement de la main-d'œuvre, accordant des travailleurs 
à tel entrepreneur, en refusant à tel autre, investies, par 
là même, d'un puissant moyen d'action sur les artisans et 
de coercition à l'égard des patrons. Dans le déparlenicnl do 
Maine-et-Loire, la situation devint Icllc que le préfet prit, à 
la date du 18 thermidor an XII, u\i amlédDiit nous repro- 
duisons presque intégralennnl les coiisidiTaiils et le texte -. 

1. Voir lii publication do l'Oflico du Travail : Les ussuciatiuiis juvfcssion- 
nelles ouvricres, t. I, |>. 21 et 22. 

2. Archives iVdtionales, V\ 4230. Nous aurons a litcrfoi-t souvent ce fonds 
très riche en documents relatifs au compagnonnage et encore complète- 
ment inédits qu'il nous a été donné de consulter ot Ai', dépouiller sur les 
indications oldigeantes de M. 'l'ueto^ , chef de secliuii aux Archives 
Nationales. 



LE CONSULAT ET L'EMPIRE 81 

« Le Préfet du département du Maine-et-Loire : 
« Voulant étouffer à leur naissance les germes de désor- 
dres que peuvent occasionner les associations des ouvriers, 
garçons et compagnons des divers arts et métiers connus 
sous la dénomination de compagnons du Devoir et de 
Gavots, associations mystérieuses et constamment en 
opposition l'une avec l'autre ; 

« Considérant que cet esprit du compagnonnage, nourri 
par l'habitude et la lutte continuelle des deux partis, com- 
promet l'ordre public par les rixes journalières, souvent 
sanglantes, qu'il occasionne en même temps qu'il maintient 
dans cette portion de la société un système d'insubordi- 
nation et de licence contraire aux intentions du gouverne- 
ment, aux intérêts des chefs d'atelier et à l'exécution des 
travaux...; que, dans tous les temps, ces associations illi- 
cites ont éveillé la surveillance de la police et provoqué 
des arrêts, ordonnances, règlements tendant à éclairer les 
démarches obscures de leurs réunions, à régulariser le 
placement arbitraire des ouvriers, à rendre, entln, dépen- 
dante de l'autorité pulilique une classe d'hommes qui a 
constamment cherché à s'en affranchir; 

'< Arrête : 

« Art. 1". — Il sera établi dans la ville d'Angers un bureau de 
placement pour tous les ouvriers, garçons et compagnons de 
quelque profession que ce puisse être. 

« Art. 2. — ■ Le sieur Guillaume (Laurent-Simon), ancien mili- 
taire, est nommé préposé au placement. 

« Art. 3. — A compter de la publication du présent arrêté, il 
est défendu à toute autre personne de s'immiscer dans le place- 
ment des dits ouvriers sous peine d'être poursuivi. .. 

Les articles suivants fixent à i franc par embauchage 
la rétribution du préposé, défendent aux cabaretiers de se 
qualifier Mères, à tous ouvriers de s'associer, de se qualifier 
compagnons du Devoir, Gavots, de défendre aucune bou- 
tique, de faire aucune conduite; des mesures de police 
seront prises en cas de contravention. 

L'exemple du préfet de Maine-et-Loire fut suivi. Le 
16 vendémiaire an XII, le préfet de Loir-et-Cher écrit au 

UE COMPAUNONNAGE, 6 



82 LE COMPAGNONNAGE 

comte lléal, conscillei* d'État, chargé du I'^'"' airondissemcnt 
de police généi'ale * pour l'aviser que, selon ses instruc- 
tions, il a interdit l'assemblée que les compagnons du 
Devoir devaient tenir à Hlois. Le 14 thermidor an XIII le 
préfet d'Eure-et-Loir prend, à la suite d'une rixe entre 
compagnons survenue dans le jardin public de Chartres, 
un arrêté analogue à celui de son collègue de Maine-et- 
Loire 2. Même interdiction est prononcée le 9 fructidor 
an XIII par le préfet du Loiret qui transmet au chef du 
ler arrondissement de police générale des notes confiden- 
tielles un peu sommaires, mais cependant intéressantes sur 
les sociétés de compagnons de Blois ^. Nous verrons ces 
tendances administratives se préciser et s'affirmer plus 
rigoureusement encore sous l'Empire par une campagne 
des préfets conlre les sociétés du Devoir. 



II. L'Empirk (ISÛ'i-lSlo). — I^ixes enirc com|iagnoiis. — Arrélés 
des autorités préfectorales et municipales contre le compagnon- 
nage. — Meurtre d'un cliarpenlier à Bordeaux (IC octobre ISUD). 

— Perquisitions et saisies. — l'étude d'une législation répressive. 

— Correspondance administrative à ce sujet et échec du projet 
(1800-tSlO). — Les associations, les coalitions et le code pénal 
de 1810. — Opinion de Real sur le compagnonnage. 

Le compagnonnrige, (jiii, déjà sous le Consulat, avait 
reformé ses cadres et retrouvé son inlluence un instant 
compromise par la llévolution, a repris, dès les ]iremièrcs 
années de l'Empire, toute son autorité sur la classe 
ouvrière. Malheureusement les vieilles haines qui, déjà, 
sous l'ancien régime, divisaient les compagnons, n'ont pas 
désarmé, et le Tour de France redevient un champ clos où 
Gavots et Dévorants se combattent sans merci quand ils 
n'occupent pas leurs loisirs à molester les ouvriers indé- 
pendants ou Kfipontons. Le 20 juin 1806, un rapport de la 
gendarmerie d'Indre-et-Loire relate une agression dont un 

1. Archives Nationales, F', 4236. 

2. Ibid. 

3. Nous utiliserons ces notes pour notre Revue des Sociétés do compa- 
gnons sous l'Empire. Voir infrà, p. 88. 



LE CONSULAT ET L'EMPIRE 83 

iiulividu ;i été victime de la part de deux compagnons char- 
pentiers qui voulaient le forcer à s'agréger au Devoir; 
sur son i^efus, il fut frappé de deux coups de pointe par 
un de ces fanatiques porteur d'une canne à dard (canne 
à épée). 

A Chartres, où les compagnons n'avaient pas troublé la 
paix publique depuis l'arrêté du 14 thermidor an XIII * pris 
contre leur société, une rixe sanglante éclate en septem- 
bre 1807 entre des compagnons du Devoir et des ouvriers 
cordonniers-. Six artisans mêlés à cette rixe furent con- 
damnés, peu après, à six mois de prison et cinq francs 
d'amende par le tribunal de Chartres. 

Mais c'est surtout dans le département de Saône-et-Loire 
et plus spécialement à Chalon-sur-Saône que l'autorité dut 
intervenir avec vigueur pour prévenir ou réprimer des 
troubles suscités par les rancunes et les rivalités qui sép 
raient les compagnons. Une lettre du préfet de ce départe- 
ment (4 août 1806. Archives Nationales, ¥'', 4236) raconte une 
rixe survenue à Chalon le 7 juillet : un compagnon menui- 
sier avait été tué et l'autre blessé. Le lendemain 8 juillet, 
le maire de la ville prend un arrêté interdisant l'usage de 
toute dénomination telle que gavot, dévorant, l'emploi des 
mots de ralliement, prohibant les réunions de plus de trois 
compagnons, etc. Mais en même temps, dans une lettre 
qu'il adresse au ministre de la Police en lui envoyant une 
ampliation de cet arrêté, le préfet de Saône-et-Loire émet 
l'avis que des mesures partielles ne peuvent mettre un 
frein au désordre presque général du compagnonnage. 
« Il faut, écrit-il, des moyens de répression plus vastes 
appliqués partout avec sévérité. » De fait, en mai 1808 
les rixes entre compagnons recommencent de plus belle 
à Chalon. 

Dans le Rhône, l'organisation du compagnonnage est 
toute militaire et reflète les mœurs guerrières de la période 

1. Archives Nationales. Pièces de police, F', 4-236, Lettre du Préfet d'Eure- 
et-Loir du 21 septembre 1807. 

2. Les cordonniers uo furent inities aux secrets du compagnonnage 
qu'en 1808. 



84 LE COMPAGNONNAGE 

impériale. Les compagnons se réunissent à certains jours 
pour défiler par les rues. « Ils marchent en ligne comme 
la troupe, précédés de sapeurs et de tambours majors on 
costume et de tambours qui battent la marche. Ils onl des 
chefs, un mot d'ordre, des signes particuliers pour se recon- 
naître... Ils sont sous la direction d'une Mèi'e chez laquelle 
tout ouvrier doit se présenter en arrivant. Celui qui man- 
querait à cette formalité serait tellement persécuté qu'il 
serait forcé de quitter la ville... Ils font des règlements et 
des arrêtés qui font loi pour eux. Scmvent ils ont obligé 
les maîtres de s'y conformer. )) Le commissaire central de 
Lyon, qui relate tous ces faits dans un rapport adressé au 
conseiller d'État chargé du 2° arrondissement de police, 
ajoute, dans une note du 3 juillet 1809 ', qu'il suffirait d'une 
étincelle pour enflammer ce corps si combustible. 

Ces rapports et d'autres encore avaient éveillé l'attention 
du gouvernement. Le Conseil général de police avait été 
saisi d'un rapport de Pelet de la Lozère concluant à l'exé- 
cution stricte de la loi du 14 juin 1791, et à la création de 
bureaux de placement. Les choses en étaient là lorsque 
l'assassinat d'un compagnon charpentier, lue à Bordeaux 
par des compagnons cordonniers (16 octobre 1809), décida 
le parquet à agir avec vigueur. Des perquisitions opérées à 
Bordeaux et à la Rochelle amenèrent la saisie de documents 
très instructifs analysés dans un rapport adressé au Grand 
Juge, ministre de la Justice, par le procureur général près la 
cour criminelle de la Gironde (8 novembre 1809 ^). « Il n'y a 
point de faux frères parmi eux. Ceux mêmes que des senti- 
ments honnêtes ont engagés à quitter cette société ne se 
déterminent jamais à trahir le serment qu'on a exigé 
d'eux. » Les menées contre les patrons sont prouvées. Dans 
deux lettres saisies, les Chambres de Nantes et de la 
Rochelle s'applaudissent d'avoir fait porter de 4 livres 
6 sous à G livres le salaire des compagnons cordonniers; 
on y mentionne une interdiction de boutique. La Chambre 



1. Archives Nationales, F', 4236, 

2. Il,id. 



LE CONSULAT ET L'EMPIRE 85 

de Nantes invile celle de Bordeaux à empêcher tout départ 
pour Nantes jusqu'à ce que les maîtres se soient soumis. 

La solidarité des compagnons et leur fidélité au serment 
qu'ils ont prêté de ne pas révéler les secrets de la société 
éclatent dans le procès-verbal d'un interrogatoire auquel 
fut soumis, le 20 janvier 1810, l'un d'eux, EJadouliac dit 
l'Angoumois. Cet interrogatoire rappelle une scène fameuse 
de l'Avocat Pathelin. Le compagnon interrogé y fait preuve 
d'une obstination invincible. Il garde une défensive inex- 
pugnable, affectant d'ignorer ce qu'il connaît à merveille. 

■■ Combien, lui demande-t-on, y a-t-il de compagnons cordon- 
niers à La Rochelle? 

« R. Je ne puis pas vous dire; à peu près 30 ou iO ouvriers 
cordonniers compagnons ou autres. » 

(Ce n'est pas là répondre. On ne lui demandait pas combien 
il y avait d'ouvriers cordonniers à la Rochelle, mais combien 
il y avait d'ouvriers cordonniers compagnons). 

" D. La Rochelle est-elle une ville de Devoir pour vous? 

.. !{. Oui. 

" D. Quelles sont les villes du Devoir pour vous? 

« R. Je ne saurais vous le dire parce que je ne fréquente pas 
beaucoup chez la Mère. » 

Le commissaire de police se Mche devant un parti pris aussi 
évident et le procès verlial porte : « A lui observé que s'il ne 
dit pas la vérité, il sera traité avec sévérité ». Mais cette mesure 
ne produit aucun eiret. 

« D. Quel est le premier en ville des compagnons cordonniers? 

« R. Je ne sais pas. J'ignore même ce que c'est que le premier 
en ville '. » 

Cette déclaration vraiment stupéfiante de la part d'un 
compagnon donne le ton de tout l'interrogatoire et permet 
d'apprécier la vérité de cette assertion du procureur 
général de Bordeaux : « Il n'y a point de faux frères parmi 
eux ». Peu après et précisément quelques jours avant la 
promulgation du titre du Code pénal qui renferme les 
articles 414 et 415 relatifs aux coalitions, ce même magis- 
trat examine précisément dans une consultation juri- 
dique la situation légale du compagnonnage. La loi du 

1. Arc/i. Nat., F^ 4-236. 



86 LE COMPAGNONNAGE 

14 juin 1791 lui paraît tombée en clésn(''lu(le. « Non seule- 
ment le compagnonnage n'a pas été puni ou réprimé 
depuis plus de dix ans, mais encore il a été ouvertement 
toléré... Les circonstances ont changé. Aux premiers temps 
de la Révolution, les réunions nombreuses de citoyens 
pouvaient alarmer le corps politique. Il n'en est plus de 
même sous un gouvernement puissant. » 

Sur ces entrefaites, le nouveau Code pénal était voté et 
entrait en vigueur. On sait que son nrticle 201 interdisait 
toute association non autorisée de plus de vingt personnes 
dont le but est de se réunir pour s'occuper d'objets reli- 
gieux, littéraires, politiques ou autres et que l'article 292 
édictait contre les contrevenants une amende de Ifi francs à 
200 francs. D'autre paît les articles 414 et 415 visaient : le 
premier, les coalitions patronales; le second, les coalitions 
ouvrières. « Toute coalition de la part des ouvriers pour 
faire cesser en même temps de travailler, interdire le tra- 
vail dans un atelier, empêcher de s'y l'cndre et en général 
pour suspendre, empêcher, ou enchérir les travaux, s'il y a 
eu tentative ou commencement d'exécution, sera punie 
(fun emprisonnement d'un mois au moins et do trois mois 
au plus. Les chefs ou moteurs seront punis d'un emprison- 
nement de deux à cinq ans. » 

Ces dispositions pénales suffisaient-elles à atteindre le 
compagnonnage qui ne constituait pas une conlilion, mais 
une association'! Le gouvernement impérial ne paraît pas 
l'avoir pensé. On lit en effet dans un rapport contemporain 
(mars 1810) adressé au Conseil généi.il de pdlicc ' que la 
loi du 14 juin 1701 n'interdit jias le cdiiipagnonnage: elle 
ne défend pas en effet aux ouvriers do se réunir, mais 
seulement de se nommer un président, un secrétaire, un 
syndic, de tenir des registres, de prendre des arrêtés et de 
former des règlements sur leurs prétendus intérêts com- 
muns. L'auteur de ce mémoire présentait au Conseil un 
juojetdc règlement en 14 articles créant dans chaque ville 
des l)\irc;mx de placement, interdisant la formation de toute 

1. Ardi. .\nl., P 1-236. 



LE CONSULAT ET L'EMPIRE 87 

société ou réunion ouvrière sous peine de déportation, 
défendant l'usage des surnoms, le port des cannes, rubans, 
couleurs, les conduites, etc. Ce projet ne devait pas aboutir. 
A quel parti s'arrêta en fin de compte la police impériale? 
Il semble qu'il y ait eu à cet égard divergence de vues 
entre les autorités. D'une part, en effet, le comte Pelet de 
la Lozère, chef du 2° arrondissement de police générale, 
adressait, le 20 février 1813, aux commissaires généraux 
de police de Paris et Marseille, au commissaire spécial de 
Toulouse et à divers préfets une circulaire les invitant à 
prendre des mesures pour dissoudre les sociétés de com- 
pagnons, pour saisir leurs registres, pour arrêter ceux 
qui tiennent des réunions illicites. D'autre part, au con- 
traire, le comte Real, chef du l"-''' arrondissement de police 
générale, adresse, le 22 février 1813, à son collègue le 
préfet de police, une lettre où il expose, ainsi qu'il suit, 
ses vues sur la question : 

Le compagnonnage, espèce de franc-maçonnerie, existe de 
temps immémorial. Né de l'intérêt et du sentiment de la fai- 
blesse de cliaque individu il a en elTet pour but principal de 
faire la loi pour le prix des journées de travail. Les caractères 
que vous avez observés dans la corporation des cordonniers de 
la capitale sont absolument les mêmes que ceux qu'on remarque 
dans les autres professions partout où l'on a l'occasion de les 
étudier. M. le comte Pelet avait fait, à la fin de 1809, une décou- 
verte de ce genre, à Bordeaux, qui paraissait devoir conduire à 
des résultats majeurs pour l'ordre public. Je joignis mes recher- 
ches aux siennes et nous n'obtînmes aucun succès. En voici la 
raison : les informations auxquelles on s'était livré à Bordeaux 
avaient donné l'éveil à Angers et dans d'autres villes; les asso- 
ciés avaient fait disparaître jusqu'aux moindres traces de leur 
organisation. On avait arrêté un assez grand nombre d'ouvriers; 
il fallut les relâcher. Tout a échoué contre l'habitude, le secret 
et la fidélité que maintiennent entre elles ces coteries.... 
Désespérant de les attaquer avec fruit dans leur essence, je me 
borne à prévenir leurs excès autant que cela dépend de moi. 
{Archives Nationales, F', 423fi). 

Les autorités administratives semblent du reste s'être 
finalement plutôt inspirées des idées tolérantes de Real 
que des instructions tracassières de son collègue. De 



88 LE COMPAGNONNAGE 

même les tribunaux ne sévirent guère contre les compa- 
gnons que lorsque ceux-ci s'étaient rendus coupables de 
délits caractérisés. Le 9 janvier 1812, le tribunal de Saintes 
acquitte plusieurs compagnons poursuivis en vertu de 
l'article 413 du Code pénal, «■ attendu qu'il ne résultait 
pas des débats la preuve que leur société eût pour but de 
faire hausser les salaires » et ne les condamne qu'à 3 francs 
d'amende pour infraction à l'article 291. Par contre les 
coalitions contre les patrons sont sévèrement réprimées. 
Le 31 août 1813, la police de Cliarires annote quatre com- 
pagnons promoteurs d'une coalition contre les maîtres. 
Les rixes entre compagnons éveillent également l'atten- 
tion des autorités. En avril ISll, le piéfet de la Charente 
prend un arrêté ordonnant que tout compagnon qui aura 
pris paît à une lixe sera arrêté parla gendarmerie sur la 
réquisition des autorités locales et conduit de brigade en 
brigade au lieu de son domicile, excepté ceux qui auraient 
été dans le cas d'être traduits devant les tribunaux. [Archives 
Nationales, ¥">, 4236.) 



III. Revue des sociétés de compagnons en activité sous l'Em- 
pire. — Leur organisation. — Leur liicrarchie. 

Nous terminerons cet historique du compagnonnage par 
une rapide revue des sociétés de compagnons sous le pre- 
mier Empire ' : 

Au début du xix" siècle toutes les sociétés de compa- 
gnons existantes se rattachaient à l'une ou l'autre de ces 
deux grandes fédérations : le Devoir de Liberté [Enfants de 
Salomon) ; le Devoir ou Saint Devoir de Dieu qui comprenait 
les Enfants de Maître Jacques et les Enfants du Père Souhise. 

A. — Devoir de Liberté [Enfants de Salomon). — Trois 
grandes sociétés professionnelles se rattachaient à ce rite. 

1. Les éléments de cotte étude ont été onijiruutés en partie à Ai;hicol Peh- 
DiGUiEti {Livre du Compaijnomuuje, 1" éd., 1810), en partie à un rapport do 
police inédit du iiréf'ct du Loiret du 9 fructidor an XIII {Archives Natio- 
nalij.i, F', 4y3G), en partie à des notes manuscrites qui nous ont été com- 
muniquées. Les données générales exposées dans cette étude rétrospective 
do la situation du compagnonnage sous le premier Empire, no subiront 
pas do changement appréciable j)ondaMt la licstanralion. 



LE CONSULAT ET L'EMPIRE 89 

1° Les tailleurs de pierre {compcKjnons étrangers ou loups). 
Ils étaient les doyens du compagnonnage et se glorifiaient 
d'avoir eu Hiram pour ancêtre. La hiérarchie des loups 
comprenait deux degrés : les jeunes hommes, les compa- 
gnons. « Un premier compagnon, écrit Perdiguier {Livre du 
Compagnonnage, 3"^ éd., p. 40), préside l'assemblée des com- 
pagnons; un premier jeune homme préside l'assemblée 
lies jeunes hommes. Les compagnons se parent de cannes 
et de rubans lleuris d'une infinité de couleurs qu'ils por- 
tent derrière le cou et flottant sur la poitrine. Celui qui se 
présente pour faire partie de la société fait un temps de 
noviciat : il mange, il couche chez la Mère et ne participe 
l)as aux frais du corps; quand il est suffisamment connu, 
on le reçoit jeune homme et il porte, comme ceux de sa 
classe, les rubans verts et bleus attachés à la boutonnière 
de l'habit et flottant au côté droit. Les compagnons et les 
jeunes hommes ont des surnoms tels que ceux-ci : la 
Prudence de Draguignan, la Valeur de Bagnolet. Ils rem- 
placent entre eux le mot monsieur pas le mot coterie. Ils ne 
hurlent pas : ils exercent parfois le topage '. » 

2° Menuisiers du Devoir de Liberté ou Gavots. — Cette 
société était autrefois fort nombreuse. Les Gavots se divi- 
saient en trois catégories d'adhérents : les compagnons 
reçus, les compagnons fmis, les compagnons initiés; ceux qui 
n'étaient pas encore repus se nommaient affilies. Jusqu'en 
1803, les Gavots ne connurent que les deux premiers 
grades : compagnons reçus, compagnons finis. Mais à cette 
époque un compagnon qui était franc-maçon réclama la 
création d'un grade supérieur, celui de compagnon initié. 
« Il parla d'émulation, de gloire, de grandeur; il cha- 
touilla la vanité; il colora si bien son dire qu'il se fit 
écouter et que sa proposition fut acceptée -. » Cette impor- 
tation maçonnique devait, on le verra par la suite, exercer 
la plus fâcheuse influence sur la société et jeter parmi les 
Gavots des germes funestes de division. 

1. Sur le sens de ces mots, voir infi'à, livre III, ch. m et iv. 

2. Agricol Pehdiguier, Histoire d'une scission dans le conipagnonnafje, 
p. 11 et suiv. 



90 LE COMPAGXONNAGR 

Les insignes des Gavols étaient de petites cannes et des 
rubans verts, bleus et blancs que l'on fixait à la bouton- 
nière de riiabit, en les laissant flotter sur le côté gaucbe. 

Noms. — Les compagnons de Liberté se donnaient et se 
donnent encore des surnoms composés d'un nom de pro- 
vince et d'un nonï de vertu ou de fleur : Languedoc la 
Prudence, Bordelais la Rose, Avignonnais la Vertu, Ven- 
dôme la Clef des Cœurs. 

Direction. — Le chef de la société se nommait le premier 
compagnon ou le dignitaire selon qu'il était compagnon 
fini ou initié. Il po)'tait des insignes spéciaux; une écharpe 
blanche (bleue s'il était initié), des rubans embellis de 
franges en or. Il était nommé à l'élection, tous les compa- 
gnons ayant droit de sulîrage. Les pouvoirs ne duraient 
que six mois. Pendant ce temps, il disposait du routeur, 
s'occupait avec lui de faire embaucher les arrivants, diri- 
geait la conduite des partants, présidait les assemblées. 
Il était assisté d'un conseil de quatre membres. 

Les Gavots n'ont jamais pratiqué les coutumes du topage 
et du hurlement. Ils se disaient voua. L'esprit de celte 
société a toujours été très égalitaire. Tous les membres du 
Devoir, quel que fût leur gradr, vivaient en commun, cou- 
chaient dans les mêmes dortoirs, prenaient leurs repas 
dans les mêmes salles et aux mêmes heures. Jusqu'à ce que 
la création d'un troisième grade fût venue introduire entre 
les associés un germe de division en constituant parmi 
eux une sorte d'aristocratie maçonnique toute gonflée de son 
importance et s'altribuant sur le commun des compagnons 
une supériorité illusoire, on citait la société des Gavots 
comine la plus unie de tous les Devoirs. (Pkrdiguier, His- 
toire d'une scission.) 

3° Serruriers du Devoir de Liberté. — L'organisation et 
les statuts de cette société étaient identiques à ceux des 
Gavots. 

En 1815 le compagnonnage de Liberté ne comprenait 
encore que ces trois sociétés auxquelles d'autres se joi- 
gnirent pai' la suite. Ce furent : en 1830 les tonneliers fou- 
driers, puis une fraction dissidente des cordonniers (184[i). 



LE CONSULAT ET LEMPIRE 91 

Quant aux charpentiers du Devoir de Liberté, la date de 
leur admission est très incertaine. Ils prétendent des- 
cendre des charpentiers qui travaillèrent à la construction 
du temple de Salomon sous les ordres d'un maître dit le 
Père Indien, d'oîi le nom dlndicns qui sert parfois à les 
désigner. Mais leur fondation paraît, tout au contraire, de 
date récente, et ils tirent leur origine (telle est du moins 
l'opinion universellement adoptée chez les compagnons), 
d'une scission survenue dans la société des compagnons 
passants charpentiers du Devoir (bon Drilles *). 

B. — Compagnons du Devoir [Enfants de Maître Jacques 
et Enfants du Pcrc Soubise). — Nous ne nommerons quant 
à présent ces derniers que pour mémoire et parce qu'ils 
figurent sur la liste de préséance arrêtée en 1807 pour tous 
les corps du Devoir. Il en sera traité ensuite plus en détail. 

Les quatre sociétés les plus importantes de ce groupe 
étaient les tailleurs de pierre, les charpentiers, les menui- 
siers, les serruriers. 

i° Tailleurs de pierre (compagnons pasiYfnfs ou loups 
garous). Ils auraient été initiés, d'après la tradition, en 
l'an 558 avant J.-C. — Cette société, moins ancienne que 
celle des loups, ou compagnons tailleurs de pierre de 
Liberté, compi'cnait deux catégories d'adhérents : les aspi- 
rants et les compagnons. « Les compagnons portaient de 
longues cannes et des rubans fleuris attachés autour de 
leur chapeau. Ils s'appelaient coteries, portaient des sur- 
noms analogues à ceux des tailleurs de pierre de Liberté; 
ils topaient, mais ne hurlaient pas. Leur rigueur envers 
les aspirants était excessive. » (Perdiguier, Livre du Com- 
pagnonnage, 3*= éd., t. I, p. 45.) 

2° Les charpentiers de hautes futaies [Enfants de Soubise), 
initiés, d'après la tradition, en l'an 570 après J.-C. (Voir 
infrù, p. 97.) 



L D'après M. Lucien Blanc, président de l'Union conipagnonnique, cette 
scission aurait eu lieu en 1834. Quoiqu'il en soit, lo rapport déjà cité du 
préfet du Loiret (do fructidor an XIII), rap}iort qui renferme une énumé- 
ration très complète des sociétés des divers Devoirs existant à Orléans, 
ne mentionne pas de compagnons charpentiers de Liberté. 



92 LE COMPAGNONNAGE 

3° Menuisiers {Dévorants on Chiens, o70 après J.-C, d'après 
la tradilion.) Les compagnons menuisiers traitaient leurs 
aspirants avec rigueur et nn'pris, les bannissant de leur 
compagnie, les forçant à prendre leurs repas et à loger 
dans des locaux séparés. 

Les surnoms de ces compagnons se composaient du nom 
de baptême et d'un nom de pays : Albert le Nantais, par 
exemple. Entre eux ils s'appelaient jmijs. Ils portaient des 
rubans verts, rouges et blancs atlacliés à leur boutonnière. 
40 Serruriers (570 après J.-C, d'après la tradition). — 
(/organisation corporative de cette société était analogue 
ù celle des menuisiers. 

A ces sociétés mères, s'en adjoignirent par la suite 
diverses autres : 
Ij" Les tanneurs qui auraient été reçus en 1330 •. 
6° Les teinturiers (initiés également en 1330, d'après la 
tradition). — Le rapport précité du préfet du Loiret signale 
à Orléans, en l'an XIII, l'exisLence de compagnons de cotte 
société qui, dit-il, « font le Devoir pour se reconnaître 
mais ne font aucune réception. » 
1° Les cordiers, dont la réception daterait de 1407. 
80 Les van7iiers (1409). 

9° Les chapeliers (1410). — En dehors des compagnons 
chapeliers du Devoir, il existait sous le premier Empire 
une autre société dite des Drorjuins ou Bons Enfants (ra[ipoiL 
précité de fructidor an XIII). 

10" Les blanchers chamoiseurs (1500). — Ces compagnons 
étaient animés d'un esprit très religieux. A Orléans, ils 
faisaient caisse commune avec les tanneurs et les cor- 
royeurs (rapport précité de fructidor an XIII). 

11° Les fondeurs (IGOl) s'unirent sous l'Empire aux 
ferblantiers, couteliers et poèliers pour former la société 
dite des Quatre Corps. 
12° Les épingliers (1G03). 
13° Los forcerons (IGOO). 

1. Nous ra|)|)ortoiis toutes ces dates sans en garantir aucunement 
l'autliculicitô et uniquement parce quelles sont consacrées par la tradition 
et conformes au tableau cluonologiciuc arrêté eji 1807. 



LE CONSULAT ET L'EMPIRE 93 

14'^ Les tondeurs de drap (1700). 

i'ô° Les tourneurs (1700). — Ils élaient assez nombreux 
au début du MX^ siècle, d'après une note manuscrite qui 
nous a été communiquée. 

16° Les vitriers (1701). — « Cette corporation, jadis riche et 
puissante, avait autrefois le privilège de la fabrication des 
vitraux qu'elle a dû abandonner depuis longtemps, beau- 
coup de ses membres n'ayant plus les connaissances artis- 
tiques nécessaires pour exécuter ce travail » (note com- 
muniquée à l'auteur par M. Lucien Blanc, président de 
l'Union compagnonnique). 

17° Les sellieî'S, initiés en 1702, d'après le tableau chro- 
nologique arrêté en 1807; leur réception est évidemment 
plus ancienne, puisque la sentence de la Sorbonne les 
mentionne déjà en IGîiîJ. 

18° Les poêliers (1702). — « Ces artisans, csL-il dit dans la 
note précitée de M. Blanc, étaient les seuls qui travaillaient 
le cuivre au marteau. Leurs cérémonies avaient un carac- 
tère très religieux; l'acte d'enregistrement des nouveaux 
compagnons poêliers indiquait leurs paroisses et l'arche- 
vêché dont elles dépendaient. » Les poêliers formaient l'un 
des Quatre Corps dont il a déjà été question. 

19° Les doleurs (initiés en 1702 sur la présentation des 
menuisiers). — Leur travail consistait à préparer les 
douelles pour faire les tonneaux; ils étaient autrefois 
très nombreux. 

20° Les couteliers, l'un des Quatre Corps (initiés en 1703 
sur la présentation des fondeurs). — Ils étaient peu nom- 
breux. Le rapport précité du préfet du Loiret n'en signale 
que deux à Orléans en fructidor an XIII. 

21° Les ferblantiers, reçus en 1703, étaient enfants des 
fondeurs, c'est-à-dire qu'ils avaient eu ce corps pour par- 
rain lors de leur réception dans le compagnonnage. Ils 
faisaient partie des Quatre Corps. 

22° Les bourreliers, reçus en 1706, étaient enfants des 
selliers. D'après M. Lucien Blanc, il aurait existé antérieu- 
rement un compagnonnage des bourreliers qui aurait été 
dissous en 1641 et se serait reformé à Marseille en 1707. 



94 LE COMPAGNONNAGE 

23" Les charrons, reçus en 1706, étaient enfants des for- 
gerons. 

24° Les cloutien, reçus en 17L18, étaient enfants des Quatre 
Corps. 

23° Les couvreurs auraient été initiés en 1703 par les 
charpentiers, mais n'auraient été reconnus par les autres 
corps qu'en 1759; ils appartenaient au rite du Père Soubise. 

26° Lespldtriers, dont le tour de passe (rang de préséance) 
est le 26°. Cette société, initiée en 1703 par les charpentiers, 
ne fut officiellement admise qu'en 1797. 

La liste de préséance des divers corps, telle que nous 
venons de la reproduire, fut arrêtée le 18 mai 1S07 par les 
sociétés des tailleurs de pierre, charpentiers, menuisiers 
et serruriers du Devoir puis approuvée par tous les corps. 
Elle porte la signature de trois compagnons bons drilles 
(charpentiers du Devoirs) : Dédevant, dit Bordelais sans 
Façon; — Balagon, dit Tourangeau le juge des Renards; 
— Douazan, dit Parisien la Musique, et de trois compa- 
gnons passants tailleurs de jnerre : Levau, dit la Prudence 
de Bordeaux; — Liboire, dit la Prudence de Marmande, — 
et Bescure, dit la Fleur de Condom '. 

Les corps qui précèdent étaient en 1815 les seuls qui 
fussent officiellement admis aux honneui^s du compagnon- 
nage. Mais d'autres corps étaient cependant en fait, sinon 
en droit, organisés selon les piincipes et les règles des 
Devoirs. Ces corps étaient : 

Les ^oth'ens, initiés secrètement en 1775 à Narbonne par 
des compagnons menuisiers, mais tenus à l'écart par toutes 
les sociétés. 

Les maréchaux ferrante, initiés à Avignon par des forge- 
rons, en 1780 d'afirès M. Lucien Blanc, en 1795 d'après Per- 
diguier. Les maréchaux ferrants, longtemps désavoués par 
tous les corps, ne furent reçus officiellement qu'en 1867. 

Les sabotiers, initiés à une époque indéterminée par un 
compagnon charpentier passant, mais répudiés par les 



1. Cette liste a été reproduite par PEnuiGUiEii, Livre du Compaynonnaye, 
3' éd., t. II, p. 258. 



LE CONSULAT ET L EMPIRE 9b 

Dcvoizs. Leur organisation était peu cohérente. A Orléans 
ils s'embauchaient eux-mêmes et n'avaient pas de Mère 
(rapport précité Je fructidor an XIII). 

Les cordonniers, autres parias du compagnonnage, avaient 
été initiés en 1807 dans des circonstances assez singulières. 
En 1807 mourait à Angouléme un vieux compagnon nommé 
Langevin, que son caractère sombre et taciturne avait fait 
surnommer le vieux loup. Le vieux loup laissait pour tout 
héritage sa calotte, sa veste et un manuscrit poudreux. Sa 
logeuse, à laquelle il devait quelque argent, s'empara des 
deux premiers objets et, ne sachant que faire du manuscrit, 
en fit cadeau à un cordonnier, Feuillet dit Messin. Ce der- 
nier, intrigué par l'aspect vénérable du grimoire, le montra 
à un compagnon tanneur, Martiret dit Poitevin, l'extermi- 
nateur des Margageats (indépendants). — Martiret s'aperçut 
vite qu'il avait entre les mains un exemplaire du livre des 
rites de l'ancien Devoir des compagnons cordonniers con- 
damné en 16'):J et disparu depuis longtemps. Martiret 
révéla toute la vérité à Feuillel et lui apprit qu'il avait 
entre les mains les moyens de se faire reconnaître compa- 
gnon par les tanneurs dont le rituel était semblable à 
celui que décrivait le vieux livre. Il fit plus, et reçut lui- 
même compagnon son ami Feuillet et deux autres cor- 
donniers (25 janvier 1808). A leur leur, les nouveaux com- 
pagnons initièrent des artisans de leur profession et 
bientôt nombre de cordonniers furent instruits des mys- 
tères du compagnonnage. Cette divulgation devait être le 
point de départ d'une guerre qui dura quarante ans et 
qui mit les cordonniers aux prises avec tous les autres 
corps; quant au traître Martiret, traqué par les tanneurs, 
il s'engagea et servit avec distinction en Espagne. Guillau- 
mou, l'auteur des Confessions d'un compaijnon (1858), dit 
l'avoir rencontré en 1836 à Loches, où il servait en qualité 
de brigadier de gendarmerie '. 



1. En 1811 une scission eut lieu dans co compagnonnage. Les dissidents, 
aspirants révoltés contre les compagnons, formèrent une société nouvelle : 
on les nommait des sociétaires. 



96 LE COMPAGNONNAGE 

Peu d'années après riniliation clandestine des cordon- 
niers, les boulangers étaient mis, par un autre traître, 
Bavarois Beau Désir, au courant des rites cachés des com- 
pagnons doleurs. Bavarois raconte lui-même les faits dans 
deux déclarations jusqu'ici complètement inédites et dont 
l'original est conservé dans la chambre des compagnons 
boulangers de Blois. Nous avons pu avoir indirectement 
communication de ce document secret. 

« Ce jourd'liuy 29 septembre 1811, étant rouleiii' à Beauiic — 
jouissant de toutes mes facultés — je déclare que le 20 juillet der- 
nier, étant à Nevers, j'ai reçu cl donné le secret du compagnon- 
nage des doleurs à deux boulangers : le premier que j'ai nommé 
Nivernais Frappe d'aboni, et le second que j'ai nommé Monl- 
bard l'Inviolable. Gel acte de bienveillance de ma part n'a été 
donné qu'en récompense des bienfaits que j'ai reçus d'eux dans 
la ville de Nevers pendant une maladie que j'ai faite, qui a duré 
six mois, pendant lequel temps je n'ai reçu aucun secours de 
mes frères les compagnons doleurs. Je déclare qu'aussitôt 
l'afTalre faite, j'ai fait partir mes deux enfants pour Orléans où 
je devais aller les rejoindre sous peu de temps, et moi je suis 
parti pour Beaune. » Dans celle ville Bavarois prend copie des 
arcliives afin de mieux se documenter. 

Une déclaration annexe du 16 février 1812 nous révèle 
la fln de l'histoire que nous résumons. Bavarois raconte 
que parti de Beaune le 22 octobre 1811, il rejoignit ses 
« enfants » les boulangers à Blois. Ces derniers ne craigni- 
rent pas de se rendre chez la Mère des compagnons doleurs 
en prenant cette dernière qualité et en donnant le mot de 
passe qu'ils avaient surpris. La séance ouverte, les pré- 
tendus doleurs se lèvent et se déclarent compagnons bou- 
langers. « Cette déclaration, dit Bavarois, lit un mouve- 
ment terrible parmi nous. 11 y en avait qui voulaient les 
assassiner... » Les boulangers purent cependant se retirer, 
mais de ce jo-ur commença entre eux et tous les autres 
corps une lutte qui dura quarante ans et dont nous aurons 
l'occasion de retracer les péripéties. Quant à Bavarois, il 
s'embarqua pour l'Amérique le 17 février 1812, c'est-à-dire 
le lendemain mémo du jour dont est daté le second aveu 
de sa trahison, 



LE CONSULAT ET L'EMPIRE 97 

Ici s'arrêle la liste des compagnonnages avoués ou 
billards. Quelques anciennes sociétés de compagnons 
avaient disparu sous la Révolution comme celle des tail- 
leurs. « 11 y a plus de douze ans qu'il n'existe plus de com- 
pagnons tailleurs à Orléans », écrit le préfet du Loiret dans 
son rapport déjà cité de l'an XIII. 

Enfants du Père Soubise. — La plus importante des 
sociétés de ce rite, qui se rattache lui-même au Devoir, est 
celle des compagnons jjassants charpentiers ou bons drilles, 
qui prétend remonter à Salomon (bien que, d'après le 
tableau chronologique ci-dessus rapporté, elle ne date que 
de l'an 560 après J.-C), mais qui, d'après une autre ver- 
sion, tirerait son origine d'une scission survenue dans la 
société des compagnons charpentiers du Devoir de Liberté, 
lors de la construction des tours de la cathédrale d'Or- 
léans (1287). Très estimés dans le compagnonnage, les 
bons drilles sont encore aujourd'hui des champions très 
ardents de cette institution. Leur humeur est quelque 
peu farouche et on leur a reproché, non sans raison, de 
se montrer rigoureux, parfois jusqu'à la cruauté, envers 
les jeunes gens qui attendent leur initiation : les Renards *. 
Leur condition, qui s'est sensiblement améliorée de nos 
jours, était, au début du XL\° siècle, fort dure. « Dans 
leurs rapports avec leurs Renards, écrivait Perdiguier 
en 1839, les charpentiers de Soubise sont peu com- 
modes; on a vu des compagnons se nommer le Fléau 
des Renards, la Terreur des Renards. Le compagnon est un 
maître, le renard un serviteur. Le compagnon peut lui 
dire : cire-moi mes bottes, brosse-moi mon habit; le 
renard obéit. En province, un renard travaille rarement 
dans les villes; on le chasse, comme on dit, dans les brous- 
sailles. » — Aujourd'hui encore les aspirants sont victimes, 
lors de leur réception, de sévices et de brimades dont le 
récit a été publié par M. du Maroussem en appendice à 
son intéressante étude sur les Charpentiers de Paris, compa- 
gnons et indépendants. 

1. Ce nom sert également à désigner les indépendants. 

LE COMPAGNONNAGE. 7 



98 LE COMPAGNONNAGE 

Adeptes de toutes les cérémonies du compagnonnage les 
bons drilles hurlaient et topaient. Ils étaient animés d'un 
esprit très égalitaire : à l'exception du gâcheur ou chef de 
chantier, tous les compagnons employés aux mêmes tra- 
vaux recevaient la même paie. Le refus des patrons de 
donner un salaire égal à tous les compagnons chai'pentiers 
de la même catégorie fut la cause principale de la grève 
de 1841) dont nous retracerons par la suite les péripéties. 

Les bons drilles portaient, comme tous les compagnons, 
des noms de guerre. Leur nom d'emprunt était formé du 
nom de leur province suivi d'un surnom : Lyonnais l'En- 
fant du Génie, Nantais la Branche d'Or. 

Les couvreurs et les plâtriers, initiés par les charpentiers 
en 17S9 et en 1797, étaient régis par des règlements analo- 
gues. 



CHAPITRE III 

LA RESTAURATION (l815-1830) 



Puissance du compagnonnage sous la ResLauralion. — Il est 
la seule organisation ouvrière existante. — Rivalités entre les 
Devoirs. — Rixes et batailles. — Cordonniers, boulangers et 
menuisiers indépendants. 



L'inslilution du compagnonnage parvint cà son apogée 
sous la Restauration. Longtemps paralysée par les guerres 
du premier Empire et par le blocus continental, l'industrie 
prit en peu d'années un essor considérable. « Les circons- 
tances suivantes favorisèrent merveilleusement ses entre- 
prises : une longue période de paix sous un gouvernement 
qu'on savait résolu à ne jamais la troubler; la reprise du 
commerce maritime; un besoin d'activité que la guerre ne 
détournait plus; le licenciement de l'armée de la Loire, qui 
laissait sans emploi un grand nombre de soldats et d'offi- 
ciers, fournissant ainsi aux manufactures un renfort de tra- 
vailleurs actifs et d'ingénieurs instruits *. » Cette renais- 
sance industrielle s'aflirmait par de nombreux indices. Les 
escomptes d'effets de commerce de la Banque de France 
croissaient de 233 millions (1820) à 008 millions (1826). La 



1. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France de 1789 à nos jours, 
t. I, p. 428. 



100 LE COMPAGNONNAGE 

fabrique de la soie à Lyon, celle de la rubannerie à Sainl- 
Étienne prospéraient. Trois expositions nationales (1819- 
1823-1827) mettaient en lumière d'im portantes inventions 
et attestaient les elîorts de nos fabricants. La macbine à 
vapeur faisait en même temps en France sa première 
apparition, bien timide encore; en 1830 on ne comptait 
en effet que' 600 machines représentant une force de 
10 000 chevaux. Mais la voie était ouverte et une ère 
nouvelle allait commencer pour l'industrie. 

Le compagnonnage bénéficiait aussi d'une situation très 
favorable. Le rétablissement de la paix avait rempli les 
ateliers et les chantiers. La classe ouvrière, privée de la 
protection, il est vi'ai chèrement achetée, que lui avait 
accordée jadis la corporation, ne pouvait trouver d'autre 
défenseur de ses intérêts que le compagnonnage. A quelle 
autre organisation eût-elle pu faire appel en effet? il ne 
pouvait être question de créer ouvertement des associa- 
tions professionnelles, des syndicats : l'article 291 du Code 
pénal s'y opposait '. Les ouvriers eussent pu, il est vrai, 
fonder des sociétés de secours mutuels -. Mais outre que 
la mutualité n'avait pas encore trouvé sa voie — c'est seu- 
lement de nos jours qu'elle a pu donner sa mesure — des 
sociétés de ce genre facilitent bien à la classe laborieuse 
l'épargne et la prévoyance, mais elles ne lui assurent 
aucune protection vis-à-vis des patrons; elles demeurent 
étrangères à la discussion des conditions du travail et au 
règlement des conflits professionnels. 

Les travailleurs de la Restauration i)ouvaient-ils, du 
moins, en cas d'infortune imméritée, d'accident, de chô- 
mage forcé, d'invalidité, coniptei' sur l'assistance de leurs 
patrons? aussi peu. Sans doute il y a eu, à toutes les épo- 
ques, des cœurs généreux. Mais il est certain qu'il y a 

1. Il était mémo interdit aux ouvriers de conclure des ententes tempo- 
raires, de former des coalitions en vue d'obtenir l'augmentation de leurs 
salaires ou la diminution do la durcie du travail. Lo délit de coalition était 
prévu et puni par l'article 115 du Code pénal, et les chefs de ces coalitions 
étaient passibles d'un onij)risonnoinent do 2 à 5 ans. 

2. 11 existait à Paris, en 18-20, 184 sociétés de secours mutuels. En 1810, 
ce nombre était demeuré stationnaire (183). 



LA RESTAURATION 101 

quatre-vingts ans, les industriels étaient trop enclins à se 
di'sinti'resser du sort de leurs ouvriers. « Ils étaient con- 
vaincus, a-t-on dit fort justement, qu'ils n'avaient à s'in- 
gérer dans la vie intime des ouvriers que dans la stricte 
mesure où l'exigeaient les nécessités industrielles. Ce 
qu'ils devaient à leur personnel c'était le salaire et rien 
de plus. Il semblait qu'entre l'ouvrier et le patron il ne 
dût y avoir d'autres relations que celles de la vente ou de 
l'achat du travail et qu'une fois ce travail livré et payé, 
on fût quitte de part et d'autre '. » 

Privés de tout autre moyen de défense et d'organisation, 
les ouvriers de la Restauration se rejetèrent en masse 
vers le compagnonnage, qui leur offrait, du moins, une pro- 
tection efiîcace dans toutes les circonstances de leur vie 
professionnelle et privée. A l'ouvrier isolé, qui voyageait 
pour s'instruire, les Devoirs assuraient, en échange du paie- 
ment d'une cotisation modique, des secours en cas de 
maladie et d'accident; ils lui procuraient des facilités de 
placement inconnues des travailleurs indépendants ; ils lui 
ouvraient leurs écoles de trait (dessin), de coupe, etc., où il 
pouvait se perfectionner dans son métier, sous la direction 
de compagnons, véritables artistes dont les chefs-d'œuvre 
attestaient la science et le goût. Ils maintenaient entre 
leurs membres, même après qu'ils avaient cessé de faire 
partie de la société à titre actif, des liens de confrater- 
nité qui s'affirmaient en toute occasion. De plus, le com- 
pagnonnage était, sinon autorisé, du moins toléré par 
l'autorité, qui, du reste, eût pu difficilement atteindre ces 
associations à peu près insaisissables, dont les membres 
troquaient leurs noms de baptême contre des noms de 
guerre, dont les réunions se tenaient dans des greniers 
d'auberges ou sur les grandes routes, dont les adhérents 
se reconnaissaient à toutes sortes de mots d'ordre et de 
signes cabalistiques. L'opinion publique eût, au surplus, mal 
accueilli sous la Restauration toute mesure de persécution 



1. Chf.ysson, Le Rôle social de iiiiijénicur (Réforme sociale du l'' oc- 
tobre 1897). 



102 LE COMPAGNONNAGE 

dirigée contre des associations vieilles de plusieurs siècles 
et dont les coutumes et les cérémonies pittoresques consti- 
tuaient alors un des aspects les plus curieux de la vie 
locale. Le caractère archaïque de l'institution, l'esprit sin- 
cèrement chrétien dont elle était animée assuraient enlin 
de puissantes protections au compagnonnage sous un 
régime et à une époque profondément imprégnés des 
idées religieuses et tradilionnalistcs. 

Aucune corporation nouvelle ne fut admise sous la Res- 
tauration à s'agréger au compagnonnage. Les Devoirs per- 
sistèrent à exclure les cordonniers et les boulangers ini- 
tiés dans les conditions iirégulières que l'on connaît. Cette 
intransigeance fut la cause de nombreuses batailles et de 
mainte rixe sanglante. Les compagnonnages authentiques 
ne s'entendaient guère mieux entre eux qu'avec les compa- 
gnonnages marrons tels que ceux des cordonniers ou des 
boulangers. Gavots et passants ne laissaient échapper aucune 
occasion de se provoquer et de se battre. Les journaux 
judiciaires de cette époque sont remplis du récit de ces 
rencontres entre artisans que de ridicules préjugés et la 
perversion d'un sentiment élevé, l'esprit de corps, armaient 
les uns contre les autres. 

Divisés en sociétés rivales et même ennemies, les com- 
pagnons, par contre, vivaient encore en bonne intelligence 
entre membres d'une même association. La discipline cor- 
porative n'était pas encore ébranlée. On ne cite guère, de 
1813 à 1830, que deux exemples de scissions survenues entre 
compagnons d'une même société K La première eut lieu à 
la Rochelle en 1823 dans la corporation des compagnons 
menuisiers du Devoir. De 1820 à 1823, les compagnons 
menuisiers avaient à peu piès déseité la ville de la Roclielle 
oii, par contre, nombre de jeunes aspirants de la même 
société avaient trouvé du travail, i']!) effet \rs com[ia- 



1. La rupture qui eut lieu en mars 1830 à Toulon entre les conipaKuons 
et aspirants menuisiers et charpentiers précède, il est vrai, do quclijues 
mois, la chute do Cliarlos X. Mais les conséquences de cette rupture no 
so manifestèrent quo jilus tard sous la monarchie de juillet. On trouvera 
donc au ch:i])ilro suivant le récit de ces événements. 



LA RESTAURATION 103 

gnons, c'est-à-dire les anciens du métier, préféraient s'ar- 
rêter dans les grandes villes, Nantes ou Bordeaux; ils ne 
faisaient guère que passer dans des villes de second ordre 
comme la Rochelle. En 1823, cependant, quelques compa- 
gnons en quête d'ouvrage allèrent en chercher dans cette 
ville; ils y trouvèrent les ateliers au complet et toutes les 
places déjà occupées par les aspirants. Ces derniers 
témoignèrent même à leurs aînés quelque mauvais vouloir. 
Les compagnons en référèrent alors à la Chambre de Bor- 
deaux, qui s'empressa d'élever la Rochelle au rang des 
villes de réception. C'était consacrer, au profit des com- 
pagnons, le droit d'être embauchés avant les aspirants. 
Évincés, ces derniers protestèrent, se retirèrent de la 
société pour en former une nouvelle, celle des menuisiers 
indépendants '. 

Les cordonniers, ces parias du compagnonnage, s'étaient 
eux-mêmes divisés, ainsi qu'on l'a vu, en 18H et une 
société nouvelle s'était constituée. En 1827 d'autres démêlés 
amenèrent un second schisme. Deux compagnons cordon- 
niers, Monge dit Perpignan et Imbert dit Poittevin, s'étant 
battus à Marseille contre des compagnons d'une autre 
profession, avaient été arrêtés et condamnés à un an de 
prison. Gomme ils avaient encouru cette peine pour avoir 
vengé une offense faite à leur corporation, celle-ci, aux 
termes des statuts, eût dû leur verser une indemnité d'un 
franc par jour de captivité. Mais à leur libération, au lieu 
des 36o francs qu'ils s'attendaient à recevoir, on prétendit 
ne leur en compter que la moitié. Ils refusèrent ce paie- 
ment incomplet, s'emportèrent et, finalement, après une 
rixe générale, ils quittèrent la société, accompagnés d'un 
certain nombre de leurs amis et fondèrent un groupe dis- 
sident, celui des Indépendants -. 



1. Voir Chovin, Le Conseiller des compar/nons, Paris, 1860. 

2. Voir le Secret des compagnons cordonniers dêroilé, Paris, Payrard, ISûS 
(liibl. Nat., R, 50.905), p. 13. Les Indopendants se placèrent sous l'invo- 
cation de Guillaume Tell. 



CHAPITRE IV 



LA MONARCHIE DE JUILLET (l 830-1 848j 



]. De 1830 à 1S39. — Premiers symptômes de décadence dans 
le compagnonnage. — Les divisions s'accenluenl. — Formation 
de la Société l'Union. Ses origines; ses règlements; ses pro- 
grès. — La situation politique, économique et sociale en 1830. 
— Les sociétés secrètes, politiques et ouvrières. — Coalitions 
et grèves. — Loi du 10 avril 1834 contre les associations. — 
Rixes et batailles. 



Premiers symptômes de décadence dans le compagnonnage . 
— Une opinion assez généralement répandue veut que la 
décadence du compagnonnage n'ait commencé à se mani- 
fester qu'au cours de la seconde moitié du xix" siècle et 
qu'en 18i8 l'institution ait encore été dans toute sa vigueur. 
Il y a dans cette assertion une part de vérité. 11 est certain 
qu'en 1848 le compagnonnage constituait encore une force 
sociale appréciable et groupait encore un assez nombreux 
contingent d'adhérents. Il est certain que de 1850 à 1900, 
mais plus particulièrement de 18:J2 à 1870, un travail con- 
tinu de désagrégation et de dissolution s'est opéré dans les 
associations de compagnons et 1rs a réduites peu à peu 
à l'état squelettique sous 1(m|iu'I elles Jious apparaissent 
actuellement. Mais en réalité la décadence du compagnon- 
nage a des origines beaucou[) jdus lointaines qtt'on ne le 
pense généralement : elle était déjà très avancée en 1848. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 105 

Plus fortes el surtout plus cohérentes que celles d'au- 
jourcriiui, dans lesquelles on ne peut voir que rombre 
diin corps autrefois valide et vigoureux, les sociétés du 
Devoir étaient déjà sensiblement déchues de leur ancienne 
puissance, et leur inlluence sur la classe ouvrière avait 
notablement diminué, en même temps que leurs rangs 
s'éclaircissaient depuis les temps heureux de la Res- 
tauration. Nous nous attacherons, au cours de cette 
étude, à suivre cette maladie à lente évolution et à noter 
ses premiers symptômes. Mais il nous paraît utile tout 
d'abord d'en fixer l'étiologie en indiquant les causes qui, 
à notre avis, expliquent le dépérissement de cet organisme 
social. 

Ces causes sont multiples : il en est d'internes et d'ex- 
ternes. Les premières sont au nombre de deux : 1° l'intolé- 
rance des Devoirs ou, si l'on préfère, l'étroitesse d'un 
esprit de corps mal entendu qui, en perpétuant de société 
à société des divisions déplorables, a discrédité et alTaibli 
l'institution, en même temps que, par des mauvais traite- 
ments et des mauvais procédés de toute sorte, on éloi- 
gnait les jeunes gens, ces aspirants qui, on le verra 
bientôt, se révoltèrent à plusieurs reprises sous le règne 
de Louis-Philippe contre le despotisme de leurs anciens. 
Ces divisions compromirent gravement l'avenir du compa- 
gnonnage en le privant de ses éléments les plus jeunes et 
les plus énergiques. On peut encore citer, comme l'une 
des conséquences funestes de cet exclusivisme des Devoirs, 
l'ostracisme dont continuaient à être victimes des corpo- 
rations entières : les cordonniers et les boulangers, par 
exemple. 

2° Une autre cause du discrédit dans lequel est tombé le 
compagnonnage réside dans l'incompatibilité entre l'état 
d'esprit de la classe ouvrière et les rites quelque peu 
étranges et insolites de cette antique association. Les 
Devoirs ont tenu à honneur de conserver jusqu'à nos jours 
tous ou presque tous leurs usages séculaires, notamment 
la guilhrette, le port des couleurs et de la canne (il est 
même encore des corporations où le premier en ville porte 



106 LE COMPAGNONNAGE 

des boucles croreilles); les épreuves les plus singulières, 
qui souvent même sont cruelles ou obscènes, n'ont pas 
cessé, dans certains corps d'état, d'être imposées aux réci- 
piendaires. Dès la fin du règne de Louis-Philippe, on 
commençait, dans les chantiers et les ateliers, à railler 
ces pratiques et ces coutumes. La génération nouvelle 
comprenait mal le symbolisme qu'elles exprimaient et 
n'en voyait souvent que le côté plaisant. Dans un pays 
où le ridicule tue sûrement, ce contraste permanent 
entre les mœurs du compagnonnage et les habitudes 
(le la vie moderne devait entraver et entrava en effet le 
recrutement d'une telle association, en éloignant d'elle 
la jeunesse et en mettant en évidence l'archaïsme de 
ses rites. 

Les causes externes de la décadence du compagnon- 
nage peuvent également, à notre avis, être ramenées à 
deux : 

1» L'invention des chemins de fer qui, en introduisant 
une révolution profonde dans les conditions de la loco- 
motion, a créé des mœurs et des habitudes nouvelles et a 
détruit cette camaraderie des grandes routes, cette com- 
munauté de la vie vagabonde auxquelles l'ancien compa- 
gnonnage empruntait une partie de sa force. 

2" L'évolution industrielle qui, à peine ébauchée sous la 
Restauration, se poursuit et s'accélère sous les régimes 
suivants, et que nous aurons bientôt l'occasion d'étudier 
de [)lus près. 

Toutefois, ces diverses causes n'exercèrent pas simulta- 
nément leur action sur les destinées du compagnonnage. 
En 1848, la construction de nos voies ferrées était encore 
trop peu avancée pour avoir pu sensiblement inlluer sur 
les mu'urs et les coutumes du Tour de France. L'évolution 
industrielle était, il est vnii, déjà commencée. Maiselle était 
(■iicoïc relativement peu sensible dans la plupart des cor- 
porations organisées en compagnonnages et notamment 
dans celles du bâtiment qui en ont de tout temps formé 
le noyau. Quant aux syndicats, il n'en était pas encore 
question, et les diverses sociétés ouvrières de prévoyance 



LA MONARCHIE DE JUILLET 107 

OU dv déreiise i)i'ofessioniicllG déjà constituées étaient, 
pour la plupart, issues du compagnonnage. 

Si nous limitons maintenant notre examen à la période 
qui comprend les dix premières années du règne de Louis- 
IMiilippe, nous verrons déjà quelques symptômes de cette 
décailence du compagnonnage, décadence encore à ses 
ilébuts. Le nombre des compagnons ne paraît pas diminuer 
encore sensiblement. Des corporations entières, comme les 
boulangers et les cordonniers, aspirent toujours en vain 
aux Jionneurs du compagnonnage. Mais certains signes 
traliissent déjà la faiblesse latente de l'institution et annon- 
cent sa prochaine décrépitude. Les liens qui jadis unis- 
saient les membres d'un même Devoir se relâchent et des 
dissidences funestes se manifestent. 

Les divisions s'accentuent. Formation de la société V Union. 
Ses origines, ses règlements, ses projets. Autres sociétés dissi- 
dentes. — Il a déjà été dit dans un précédent chapitre 
que les sociétés du Devoir se distinguaient par la sévé- 
rité excessive, souvent même inhumaine, dont les compa- 
gnons faisaient preuve envers les aspii'ants. Cette sévé- 
rité, qui se traduisait dans la pratique par toutes sortes 
de brimades auxquelles les néophytes étaient soumis lors 
de leur réception, par des humiliations et des tracasseries 
de toute nature ', avait déjà motivé à maintes reprises des 
protestations de la part des aspirants, notamment en 182.3 
à la Rochelle où, ainsi que nous l'avons vu, une société 
dissidente s'était formée. Mais un schisme d'une bien autre 
importance allait se produire et donner en quelque sorte 
le signal de la révolte à toute cette multitude de jeunes 
artisans molestés et tenus presque en servage par leurs 
aînés (|ui eussent dû être non leurs persécuteurs, mais 
leurs frères. Ce fut seulement de 1840 à 1848 que cette 



I. Dans sou Conseiller des c.oniiiutjnons (Paris, 1860, p. 88), Cliovin do 
Die, C.-. menuisier du Devoir a entrepris de justifier les membres de cette 
société des accusations portées contre eux à ce point de vue. ISIais sans y 
prendre garde, cet auteur laisse échapper certains aveux compromettants 
et Pcrdiguicr a pu dire [Question vitale sur le compagnonnage, p. 60) qu'il 
confirmait ses dires tout en essayant de les réfuter. 



108 LE COMPAGNONNAGE 

insurrcclion des aspirants se grnéralisa sur tout le Tour de 
France : mais de 1830 à 1840 déjà l'impulsion était donnée, 
et le mouvement avait pris une extension telle qu'il n'était 
pas possible de méronnaître sa gravité. Nous retra- 
cerons l'origine et les débuts de cette petite révolution 
intérieure qui allait ébranler les bases mêmes du compa- 
gnonnage en attendant que d'autres ennemis fussent prêts 
à lui donner l'assaut final. 

Le grand schisme auquel nous venons de l'aire ;dlusion 
est celui qui donna naissance à la société dissidente dite 
VUnion (aujourd'hui ÏUnlon des travailleurs du Tour de 
France). 

On n'est pas d'aecord sur la d;ito et le lieu de celte 
l'upture non plus que sur ses causes imniédiates. Dans 
la 1'" édition de son Livre du Compaijnonnage (p. 179), 
Perdiguier avançait que l'Union aurait eu pour origine une 
révolte des aspirants menuisiers et serruriers survenue 
à Bordeaux en iS.'U). Dans la 3" édition de son livre (1857, 
p. 54), il place toujours le berceau de l'Union à Bordeaux, 
mais les faits se seraient passés en [Hi'.i. Enfin dans son 
livre : Question vitale sur le compagnonnage (1865, p. (10), il 
est dit que l'Union fut fondée à Bordeaux en 1832 par des 
as|)irants menuisiers. Cette dernièi'e opinion est confirmée 
par un autre écrivain compagnon, CfioviN, dit François 
le Dau|iliiiié, dans son Conseiller des compagnons (1860, p. Oi). 
« La llt'vnlulioii, écrit Cliovin, avait remué l'esprit de la 
jeunesse ; le peuple fiançais venait de respii-er un peu 
de liberté. » I^cs aspirants de Bordeaux aurnienl alors 
(Noël 1832) réclamé des réformes et demandé : i" à ne 
plus être embauchés parles compagnons; 2" à laire pré- 
sider leurs assemblées par les ]nx'miers aspiranis au lieu 
des i)remiers compagnons. Sur le refus des com|)agnons, 
les aspiranis se seraient relirés de la société; les uns se 
seraient fait recevoir (iavols, les aulres auraicul l'unilé la 
société dite de l'Union. « Celle lévolle, ajoule Cliovin, fut 
l'avant-garde de celle de 1842, éf)oque à laquelle elle se 
fit sentir sur tout le Tour de France. » 

Enfin une dernière version, à notre avis la j)lus vrai- 



LA MONARCHIE DE JUILLET J09 

semblable, car elle s'appuie sur les traditions cuiislaales de 
la société V Union et, à partir de 1832, sur des documents 
authentiques, a été présentée par Moreau, ouvrier serru- 
rier, unioniste convaincu et auteur du livre intitulé : 
De la reforme des abus du compagnounaye (Auxerre, 1843). 
L'Union, d'après Moreau, aurait été créée à Toulon en 1830. 
Les préparatifs de rexpédition d'Alger avaient attiré dans 
cette ville un grand nombre d'ouvriers charpentiers, cal- 
fats, menuisiers, serruriers, forgerons que l'autorité mari- 
time employait aux travaux de l'arsenal. Le Père et la 
Mère des compagnons, qui d'ordinaire réservaient la plus 
vaste salle à manger de leur restaurant pour les repas des 
compagnons, furent un jour, faute de place, obligés de prier 
ces derniers d'admettre des aspirants à leur table. Les 
compagnons s'y refusèrent avec hauteur, s'écrièrent qu'on 
voulait les humilier et finalement quittèrent la Mère en 
ordonnant aux aspirants de les suivre. Ceux-ci s'insurgèrent 
contre une telle injonction et furent alors déclarés Espon- 
tons (révoltés) par leurs anciens. Sur ces entrefaites éclata 
la révolution de juillet. « Les tètes étaient montées; la 
Marseillaise et le Chant du Départ animaient les esprits 
d'un saint enthousiasme; c'est de cet élan qu'est sortie 
l'immortelle association de l'Union des travailleurs du 
Tour de France. » (Moreau, ibid., p. 72.) Quoi qu'il en soit et 
même en admettant pour exact le récit de Moreau, l'Union 
n'a réellement fonctionné qu'en 1832 à la suite de nouvelles 
scissions survenues presque simultanément à Toulon et à 
Bordeaux entre les compagnons et les aspirants serruriers 
de ces deux villes. A Toulon, les aspirants avaient formulé 
diverses revendications; ils demandaient que la fête 
patronale fût célébrée en commun; ils prétendaient être 
exonérés à l'avenir de tout droit d'embauchage à payer au 
rouleur. Leur requête ayant été rejetée, « ils se retirèrent 
immédiatement de chez les Mères et n'hésitèrent pas à 
s'unir aux sociétaires de l'Union. De ce jour, l'Union, qui 
n'existait jusqu'alors qu'à l'état de projet, fut fondée i ». 

1. Notice historique sur la fondation de la société l'Union des Travailleurs 



no LE COMPAGNONNAGE 

Presque on nièine leinps (12 juin 1832) les aspirants serru- 
riers de Bordeaux se révoltaient et fondaient dans cette 
ville un bureau de l'Union. D'autres corporations suivirent 
et l'on vit se créer ainsi successivement : à Toulon, un 
bureau formé par les aspirants des QiKtlrc CotjK (ferblan- 
tiers, chaudronniers, fondeurs et couteliers); à Lyon, un 
bureau des serruriers; à Bordeaux, un bureau des menui- 
siers. 

L'Union — on ne saurait ln)[i insister sur ce point — ne 
constituait pas une société île conipairnons. Ses membres, 
qui se groupèrent dans chaque ville jiar bureaux, correspon- 
dant chacun à une profession, répudièrent tout lien avec 
le compagnonnage. Cependant, et quel qu'eût été l'empres- 
sement des Unionistes à se proclamer étrangers aux Devoirs, 
leur organisation, à bien des égards, semblait modelée sur 
celle de ces sociétés de compagnons dont ils étaient issus. 
Ainsi, tout comme les compagnons, les Unionistes eurent 
leurs Mcvcs. La Mère logeait les sociétaires et tenait un 
registre oîi étaient inscrites les offres d'embauchage éma- 
nant des chefs d'ateliers. Les syndics du bureau s'occu- 
paient du placement, comme le roiileur dans les cayennes. 
Enfin, en échange du paiement d'une cotisation, la société 
assurait à chacun de ses membres en cas de maladie un 
secours (60 centimes par jour pendant le premier mois, 
40, puis 30 centimes pendant les deux mois suivants). 
Des concours étaient ouverts entre les meilleurs artisans; 
des chefs-d'œuvre étaient exécutés, comme chez les com- 
pagnons. 

Les événements de 1830-1832 eurent une répercussion 
dans plusieurs corporations et dans plusieurs villes. Après 
Toulon, Bordeaux et Lyon, oii elle s'était constituée tout 
d'abord, l'Union ouviait dès le l*^'' février 1833 un bureau 
à Toulouse pour Il-s Quatre Corps; en février 183 i un autre 
à Marseille pour les ébénistes et les menuisiers. Le mouve- 
ment gagnait ainsi peu à peu toute la Fi'ance; nous le 



du Tour fie France, réJigée par le sociétaire Marcjuct, du Inircati des ser- 
ruriers do Paris, 2' éditiou, Tours, 1889, p. 13. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 111 

verrons dans un autre chapitre croilrc eu prufoudmir ainsi 
qu'en étendue et ébranler la solidité de rédilice du com- 
pagnonnage. 

La situation 2^olitique, économique et sociale en 1830. Les 
sociétés secrètes ouvrières. Coalitions et grèves. Loi du 
26 avril tSSi contre les associations. Rixes et batailles. — 
Au lendemain de la Révolution de 1830, la situation poli- 
tique, économique et sociale de la France semblait très alar- 
mante. Le nouveau gouvernement était combattu à la fois 
par les républicains, auxquels un habile escamotage avait 
dérobé le fruit de la victoire populaire, et par les légiti- 
mistes qui préparaient le soulèvement de la Vendée. Une 
crise commerciale et industrielle, ouverte dès les der- 
nières années de la Restauration, s'était considérablement 
aggi'avée. La classe ouvrière souffrait cruellement. « Des 
malheureux couverts de vêtements souillés se rassem- 
blaient tumultueusement sur les places publiques. Les 
uns gémissaient de la brusque suppression des travaux; 
les autres de la diminution des salaires. Tous maudissaient 
l'influence meurtrière des machines *. » A Lyon, la misère 
était extrême. En quelques années le salaire de l'ouvrier 
en soie était tombé à 40 ou 35 sous par jour. Certains 
canuts ne gagnaient que 18 sous pour dix-huit heures de 
travail. 

Les sociétés secrètes, politiques et ouvrières, se formaient 
de toutes parts : Société des Amis du peuple, Société Aide- 
toi, Société des Droits de l'homme, Société philanthro- 
pique des ouvriers tailleurs. Société de Secours mutuels 
des ouvriers bijoutiers. Société des Mutuellistes fondée à 
Lyon dès 1828 et dont l'action fut prépondéi^ante dans les 
troubles de 1832 et de 1834. 

La multiplication de ces sociétés était déjà un signe 
certain de la surexcitation des esprits. Bientôt l'agitation 
se traduisit par des actes. La fièvre qui s'était emparée du 



1. Louis Blanc, Histoire de dix ans. — Voir, dans la Gazette des Tribu- 
naux du 13 octobre 1832, le récit d'une des umeutes auxquelles donna lieu 
l'introduction des mécaniques (comme on disait alors) dans les fabriques 
de papiers peints. 



112 LE COMPAGNONNAGE 

Paris des faubourgs lors du procès des ministres de Charles X 
était à peine calmée que la populace se ruait au sac de 
rarchevêché. Ce fut ensuite la première insurrection de 
Lyon (novembre 1831), la force armée un instant obligée 
de fuir devant l'émeute victorieuse; le choléra et ses 
ravages; les funérailles du général Lamarque et les jour- 
nées de juin 1832; l'insurrection de Vendée; la grande 
révolte de Lyon en 1834 après le vote de la loi contre les 
associations. L'ordre ne fut véritablement rétabli qu'en 1834, 
Il y eut encore postérieurement à cette date des coalitions 
et des grèves; mais ces événements, sans relation avec la 
situation ])olitique, ne seront plus que des épisodes de la 
grande lutte engagée dès cette époque entre patrons et 
ouvriers. 

Les coalitions ouvrières des quatre premières années du 
règne de Louis-Philippe ne furent pas des troubles pure- 
ment accidentels nés d'une fermentation passagère des 
esprits, mais des mouvements prémédités, dirigés par des 
chefs auxquels les grévistes obéissaient sans discuter. 
Nous étudierons plus spécialement ceux de ces mouve- 
ments auxquels a participé le compagnonnage, l'un des 
agents les plus actifs de cette campagne populaire. 

La première grève suscitée et dirigée par le compagnon- 
nage sous le régime de Juillet fut celle qui éclata en 
septembre 1832 parmi les ouvriers charpentiers et scieurs 
de long employés à la construction des ponts du chemin de 
fer de la ligne de Saint-Germain-en-Laye. Sur le refus de 
l'entrepreneur, M. Saint-Salvi, de réduire à dix heures la 
durée de la journée de travail, TtOOG ouvriers se déclarèrent 
en grève. Les grévistes obéissaient aux ordres d'une coterie, 
sorte de commission de résistance composée des chefs des 
deux compagnonnages de charpentiers. Des poursuites 
judiciaires furent exercées contre les meneurs, qui furent 
condamnés à trois et à un mois de prison '. 

En septembre 1833, une nouvelle coalition se formt^ entre 
les compagnons charpentiers qui réclament : 1" la lixalion 

1. Gazelle des Tribunaux dos 24 et 25 décembre 1832. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 113 

du salaire à 4 francs par jour chez les entrepreneurs et à 
6 francs chez les bourgeois ; 2° la suppression du marchan- 
dage. Les grévistes avaient en outre décidé qu'à la reprise 
du travail il serait opéré sur tous les salaires un pré- 
lèvement destiné à permettre la distribution de secours 
aux ouvriers sans ouvrage. Nombre d'arrestations furent 
opérées; le président de la coterie, Albouisse, fut condamné 
à un mois de prison et la paix se rétablit. 

Les mois d'octobre et novembre 1833 fuirent marqués 
dans toute la France par un véritable déchaînement de 
grèves et de coalitions, dont les plus importantes sont 
celles des ouvriers bijoutiers parisiens, 20 octobre, et des 
boulangers, 23 octobre; des cordonniers, des tailleurs, 
27 et 28 octobre, etc. La participation du compagnonnage 
n'apparaît nettement dans aucun de ces mouvements; mais 
il est vraisemblable cependant que les grèves des cordon- 
niers et des boulangers furent, sinon dirigées, du moins 
encouragées par les sociétés de compagnons, très fortement 
organisées dans ces corporations; au contraire le compa- 
gnonnage est évidemment étranger aux coalitions des 
bijoutiers et des tailleurs. 

A Lyon, les compagnons tisserands ferrandiniers parta- 
gèrent avec une autre société, celle des mutuellistes, la 
direction du mouvement qui aboutit en 1834 à la grande 
insurrection lyonnaise *. 

Cette anarchie de quatre années allait cependant prendi-e 
fin et une période de réaction allait s'ouvrir. Au lendemain 
de la Révolution de 1830, la France, toute à la joie des 
victoires populaires, s'était laissée bercer par le beau rêve 
d'une liberté sans limites. M. Guizot lui-même avait publi- 
quement condamné l'article 291 du Code pénal qui inter- 
disait les associations de plus de vingt personnes. « Je me 
hâte de le dire, s'était-il écrié à la tribune de la Chambre 
des députés, cet article est mauvais. Les citoyens ont le 
droit de se réunir pour causer entre eux des affaires 



1. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789 
jusqu'à nos jours, t. II, p. 12. 

LE COMPAriNONNAGE. O 



114 LE COMPAGNONNAGE 

publiques. 11 est bon qu'ils le fassent, jamais je ne contes- 
terai ce droit.... » Serment d'homme politique! L'impos- 
sibilité devint bientôt manifeste de gouverner sous un 
régime où les sociétés secrètes délibéraient en permanence 
et organisaient l'émeute sous l'œil d'un pouvoir impuissant. 
Dans les séances des 20 février et 27 mars 1834 le garde 
des sceaux du ministère Thiers-Guizot-de Broglie lisait 
aux Ciiambres l'exposé des motifs d'un projet de loi qui 
aggravait encore les dispositions de l'arliclo 291. Non 
seulement les associations de plus de vingt personnes 
demeuraient interdites, mais cette prohibition s'applique- 
rait désormais même aux sections de sociétés qui, bien que 
lie comprenant pas isolément plus de vingt adhérents, 
représenteraient par leur réunion un effectif supérieur à ce 
chiffre. Les sociétés avaient en effet imaginé de se frac- 
lionner en groupes de quinze à vingt personnes pour 
éluder la loi. De plus les pénalités de l'article 291, dont 
seuls les chefs des sociétés illicites étaient passibles, 
étaient étendues à tous leurs membres; le maximum de 
la peine était fixé à un an d'emprisonnement. Le projet 
fut voté le 9 avril IS.'U, par 127 voix contre 22 et pro- 
mulgué le lendemain. A celle nouvelle, Lyon se souleva 
et à Paris une formidable émeute éclata dans le quartier 
Saint-Merri. L'ordre fut rétabli, mais des flotsde sangavaient 
coulé et toute réconciliai ion élait désormais impossible 
entre la monarchie de .luilld et ce'parti avancé auquel 
cependant elle élait, en grande i)artie, redevable du Irùne. 
Sans cesser complètement en 1834, les coalitions ouvrières 
furent par la suite moins fréquentes. Nous citerons seule- 
ment comme intéressant l'histoire de notre institution la 
grève des ouvriers charpentiers et maçons employés sur 
les chantiers du sieur Tervillc, rue Chàteau-Landon, à 
Paris (septembre 1836). Cet entrepreneur avait été frappé 
d'une mise en interdit de cinq ans pour avoir employé 
des limousins non compagnons. Quatorze conilamnalions 
furent prononcées contre des grévistes p.ir !•■ tril)iinal 
correctionnel '. 

l. Gazelle des Tribunaux du 11 février et du 4 mars 1837. 



LA MONARCHIE DE JUILLET US 

Bien qu'alTaibli par ses divisions et aussi par la créa- 
tion de diverses sociétés professionnelles plus ou moins 
secrètes, le rom])agnonnage, ainsi qu'il a été dit, constitue 
encore, de 1830 à 18t0,une grande force sociale. Un procès 
correctionnel jugé le 18 juillet 1833 * nous apporte à ce 
propos une indication intéressante. Le tribunal correc- 
tionnel de la Seine avait à statuer ce jour-là sur une 
prévention de voies de fait dirigées contre divers ouvriers 
cordiers; le rédacteur de la Gazette des Tribunaux émet à 
ce sujet la réflexion suivante : « Il parait que dans la pro- 
vince les compagnons du Devoir exercent sur les ouvriers 
de leur partie une domination assez tyrannique. Ils acca- 
parent pour eux seulement tous les travaux. C'est pour se 
soustraire à l'arliitraire des compagnons du Devoir que les 
prévenus se sont rendus à Paris où la liberté des profes- 
sions reçoit moins d'atteinte. » 

Les rixes et les batailles entre compagnons de Devoirs 
opposés se succèdent sans interruption de 1830 à 1838. 
L'opinion publique s'étonne et s'émeut même de la persis- 
tance de ces querelles dont elle comprend mal les causes. 
La Gazette des Tribunaux, fidèle interprète des idées de 
la classe bourgeoise, relate fidèlement ces scènes de pugilat 
et s'en indigne. Le 2li octobre 1833, son correspondant de 
Lyon lui rend compte d'un procès intenté à des compa- 
gnons corroyeurs et à des cordonniers qui s'étaient battus 
un mois auparavant dans cette ville. « Espérons, ajoute-t-il, 
que la cité ne sera plus affiigée par des scènes semblables 
et que les ouvriers des diverses corporations compren- 
dront combien de pareilles luttes sont indignes de nos 
mœurs et nuisent à leur propre considération. » Le 2 août 
1837, à propos d'une bataille entre compagnons serruriers 
et indépendants, le même journal retrace à grands traits 
les coutumes du compagnonnage et, après avoir loué l'esprit 
(le fraternité qui anime les compagnons, il se demande com- 
ment il se fait que « ces hommes si bons, si généreux, si 
empressés à secourir leurs sociétaires deviennent si inhu- 
mains lorsqu'il s'agit des snuffraiices des membres d'une 

1. Gazelle des Tribunaux, n" du -iO juillet 1833. 



116 LE COMPAGNONNAGE 

association qui n'est pas en harmonie avec la leur... » Le 
rédacteur de l'article termine en dénonçant l'exclusivisme 
des Devoirs. « Pourquoi, dit-il, ne traitez vous pas comme 
vos égaux les tailleurs, les ferrandiniers, les cordonniers? » 
Cette question de la réforme du compagnonnage allait 
du l'esté èlrc bientôt de nouveau posée par un compa- 
gnon du Devoir, et le célèbre ouvrage d'AoRicoL Perdiguier, 
le Livre du Compagnonnage^ devait, en appelant l'attention 
du public sur cette institution, réclamer hautement sa 
mise en harmonie avec l'esprit et l'organisation do la 
société moderne. 



II. De 1839 à 1848. — Le Livre du CompudnonncKjc d'AoïucoL 
PEiîDir.uiEn. — Succès de cet ouvrage. — Son influence. — 
George Sand et son roman : le Compagnon du Tour de France. 
— Le compagnonnage un instant à la mode. — Sa décadence 
s'accentue. — Nouvelles scissions. — Progrès de la société 
ÏUnioîi. — Pierre Moreau; ses écrits; ses polémiques avec Per- 
diguier. — Tentatives des boulangers et des cordonniers pour 
se faire reconnaître. — Grèves des charpentiers (1840-1845). 

Si la décadence et la ruine du compagnonnage avaient 
pu être conjurées, si la loi inéluctable qui condamne à mort 
toute institution devenue antinomique aux conditions 
d'existence de la société au milieu de laquelle elle fonc- 
tionne, avait pu être mise en échec par le talent, le cou- 
rage et l'inlassable dévouement d'un homme, le sauveur 
des associations que nous étudions eût été cet Agricol 
Perdiguier dont le nom mérite d'èlre retenu et honoré 
comme celui d'un véritable ami du peuple, d'un apôtre 
enthousiaste de la cause ouvrière. 

Agricol Perdiguier était né le 3 décembre 1805 à Morières, 
l)rès Avignon. Il était le septième enfant de Pierre Per- 
diguier, menuisiei-, et de Catherine Counin, couturière. 
K Bien, a-t-il écrit, que notre l'aniillc lût nombreuse, elle 
n'était pas dans le malaise. Le menuisier jiossédait, outre 
ses scies et ses rabots, des terres, des vignes en assez 
grande quantité et, de |dns, il savait tirer parti des bras 
de ses enfants. Il ne voulut pas faire de nous des mes- 



LA MONARCHIE HE JUILLET 117 

sicTU's et des dames, mais de vigoureux Iravailleiirs; il lit 
bien. » 

Si modeste qu'elle fût, en effet, la famille Perdiguier 
avait droit au respect, à l'estime de tous; elle ne se com- 
posait que de braves gens. Le père Perdiguier avait accueilli 
avec enthousiasme la Révolution, mais, trop honnête pour 
approuver les crimes de la Terreur, trop droit pour accepter 
aisément d'en demeurer l'impassible témoin, il avait pris 
le meilleur parti qui pût tenter alors un homme de cœur : 
il s'était engagé. Il était allé défendre à la frontière cette 
patrie française dont la pure et belle image plane tou- 
jours, intangible et immaculée, au-dessus des pires désor- 
dres et des plus infamantes orgies, comme l'étoile qui, au 
milieu de la tempête, guide encore le navigateur. L'intré- 
pidité de Pierre Perdiguier lui avait valu de franchir 
assez rapidement les premiers grades de la hiérarchie 
militaire et l'humble vigneron de Morières, quelques années 
après avoir quitté son village, était capitaine à l'armée 
d'Italie; il quitta alors le service pour revenir cultiver la 
terre dans son pays natal. En sa qualité d'ancien soldat 
de la République, le père de notre héros était naturelle- 
ment assez mal vu des royalistes de Morières. Dénoncé 
en 181j comme terroriste, il fut emprisonné ainsi que son 
lils aîné, puis relâché. Notre auteur conserva un souvenir 
Lrès vif de ces persécutions et se montra toute sa vie un 
adversaire irréconciliable de la dynastie des Bourbons. 

A treize ans, le petit Agricol est mis en apprentissage 
chez un menuisier de Morières. A seize ans et trois mois, 
il change de maître et va travailler à Avignon. Il y lie con- 
naissance avec des compagnons de Liberté, est reçu aspi- 
rant et étudie le dessin linéaire dans une école de trait. Il 
se décide enfin à commencer son Tour de France. Le 
20 avril 1824, ayant mis sa malle au roulage, portant sur 
l'épaule un petit baluchon fixé à un bâton, notre héros 
quittait Avignon, à pied, escorté jusqu'à une certaine dis- 
tance de la ville par ses camarades. Une vie nouvelle, 
bien faite pour séduire une imagination de vingt ans, 
s'ouvrait devant lui; il allait parcourir la France, voir du 



H8 LE COMPAGNONNAGE 

pays, comme disaient alors les bonnes gens, c'est-à-dire 
s'initier à des méthodes de tr.ivail inconnues dans sa ville 
natale, gagner ses éperons dans cette chevalerie du peuple 
qu'était alors le compagnonnage. 

On trouvera dans les Mémoires d'un compaynoa, ce livre 
si peu connu et pourtant si altachant et si coloré, le récit 
de la vie errante d'Agricol Perdiguier. De Marseille, où il 
passe deux mois (mai-juin 1824), il gagne Nimes, où il ne 
séjourne qu'un mois. Il reste sept mois à Montpellier, 
où il est reçu compagnon. Ses autres étapes sont : Béziers 
(février 1825), Bordeaux (où il demeure jusqu'en juillet 1820), 
Nantes, Chartres (septembre 1827), Paris, où il ne s'arrête 
pas, Chalon-sur-Saône, Lyon où il est élu premier com- 
pagnon (décembre 1827), Le 24 août 1828, il est de retour à 
Avignon après quatre ans et demi de voyage, et l'année 
suivante il cesse d'être un compagnon actif; il remercie. 

Dès 1834, Perdiguier avait publié un premier volume de 
chansons tiré à 500 exemplaires, grâce à une souscription 
entre compagnons. Ces chansons, dont un deuxième cahier 
parut en 1836, sont assez faibles; Perdiguier fut toujours 
un poète médiocre. Mais déjà dans ce livre se révèle le 
noble dessein de l'auteur. Il prêche la fraternité. Il flétrit 
le fanatisme et veut, dit-il, l'empècher de s'inlioduire dans 
sa belle société. Dans l'Ancien Conipaipion il adresse un 
touchant appel à la Fraternité : 



Fraternité! clioz les luimains 
Exerce ta douce innuencc. 
Fais sentir aux fils de la France 
Tes faveurs, les cliarmes divins. 
Que les compagnons plus heureux, 
Oubliant leurs funestes guerres, 
Puissent se voir, s'aimer entre eux 
Comme des amis et des frères. 



Mais l'ouvrage capital de Perdiguier, celui (jui devait 
consacrer sa renommée, est sans contredit ce Livre du 
Comparjnonnage, dont la ['" édition parut à la fin de 183'.». 
L'auteur venait à peine de guérir d'une grave maladie 



J 



LA MONARCHIE DE JUILLET 119 

lorsqu'il composa cet ouvrage dont il nous raconte la 
genèse dans la préface de l'édition de 1837. 

J'y ai peint, écrit-il, des ciioscs antiques, originales, étranges, 
curieuses sous bien des rapports. Il faut les conserver intactes... 
D'autre part mon livre est empreint de l'idée fraternelle; il a 
montré l'avenir; il a poussé vers le mouvement, la régénération 
et la vie. 

Les compagnons se battaient, se déchiraient les uns les 
autres. J'en souffrais; il me semblait que leur sang était mon 
sang. Je voulus les réformer. Avec quel entrain je me jetai dans 
celle rude entreprise!... J'aurais tout donné pour réaliser le bien, 
et ma liberté et ma vie et une grande fortune si je l'eusse pos- 
sédée... C'était mon cœur, c'était mon âme qui agissaient, qui 
s'épanchaient, qui se prodiguaient. Je ne faisais pas une œuvre 
littéraire, mais quelque chose de saint... Peut-être sentira t-on 
en me lisant une émanation du sentiment dont j'étais animé. 

Qu'était-ce donc cjue cet ouvrage, ce bréviaire du com- 
pagnon où l'auteur avait mis toute son âme et dont il parle 
avec l'accent d'une émotion si sincère? Le plan en était 
peu méthodique; c'était plutôt un recueil d'articles et de 
notices qu'une étude homogène K En tête du volume on 
trouve les deux cahiers de chansons publiés en 1834 et 1836, 
suivis d'une sorte de précis élémentaire de géométrie et 
de dessin linéaire [trait) sous forme dialoguée. La notice 
sur le compagnonnage vient ensuite : elle est fort courte 
et consiste dans une rapide revue des sociétés de compa- 
gnons et de leurs coutumes; de nouvelles chansons de 
compagnons terminent la notice. — La Rencontre des deux 
frères est, à notre avis, la partie la plus intéressante du livre. 
Prenant texte d'une aventure imaginaire — un combat 
singulier entre deux frères séparés tout enfants et qui, ne 
se reconnaissant pas, sont sur le point de s'entretuer 
parce qu'ils appartiennent à des Devoirs rivaux—, Perdi- 
guier y prêche la tolérance, l'oubli des vieilles rancunes, 
la réconciliation des compagnons. Il prête à l'un des per- 



1. Il n'est question ici que do la premièro édition (1839). La 2= édition 
(1841) et surtout la 3" (1857) sont plus complètes et mieux ordonnées. La 
l'"" édition est en un volume; les 'î' et 3° éditions sont augmentées d'un 
second volume. 



120 LE COMPAGNONNAGE 

sonnagos du récil ce langai,^*, qui exprime évidenimenl ses 
propres sentiments. 

Les résultais ordinaires de ces fatales collisions (les rixes 
entre compagnons) sont pour nous la ruine, la déconsidération, 
la mort. Nul n'y gagne, tout le monde y perd. Nos sentiments 
s'aigrissent, notre esprit s'obscurcit, notre âme se dégrade; dans 
nos pensées, plus rien de grand et de généreux ; dans notre 
entendement, tout devient trouble et confusion. Aussi tout tra- 
vail d'application nous devient impossible jusqu'à ce que le 
temps, la paix, la raison nous aient ramenés à notre état naturel. 
Alors seulement nous pourrons nous livrer de nouveau à cette 
étude des arts et des sciences qui a tant de charmes pour 
nous... camarades! nous vivons dans un siècle avancé, sachons 
le comprendre... Renonçons à toutes ces rivalités mesquines 
qui nous abaissent. Je compte sur vous, ô mes amis. Je vois 
que votre âme s'élève, qu'une voix intérieure vous touche et 
vous persuade de la noble mission que nous devons remplir. 
Oui, répandons dans l'esprit de nos frères les idées nouvelles 
dont nous sommes pénétrés et qu'à leur tour ils puissent faire 
entendre ces mois sacrés : union, concorde, justice, amour, 
fraternité. Alors une grande régénération sera faite; alors les 
compagnons groupés plus intimement ne craindront plus ni la 
misère, ni l'oppression. Le compagnonnage sera un vaste foyer 
de lumière et de fraternité. 

Ailleurs, un autre peisonnage du récil s'élève contre les 
préjugés dont certains métiers sont victimes. <( Aucun état 
producteur, dit-il, ne peut déshonorer... On dit compagnon 
d'armes, compagnon de voyage. Pourquoi ne dirait-on pas 
compagnon maréchal ou cordonnier? » Et le sentiment 
général est traduit en ces termes par un compagnon du 
devoir. 

Vous trouvez que le compagnonnage protège les droits et les 
intérêts des ouvriers... Je pense comme vous, mais dépouillons- 
le de ce qu'il a de trop vieux, de trop usé, de ce qui choque la 
raison et les usages de notre temps. Conservons-lui ce qu'il a de 
bon; ajoutons-y encore pour le rendre plus parfait, et un jour, 
nous nous applaudirons de notre œuvre. 

La Rencontre des deux frères ievui'wv' le Livre du Compa- 
gnonnage (du moins dans la première édition). Le reten- 
tissement de cet ouvrage fut considérable. Le compagnon- 
nage, jusqu'alors presque inconnu du grand public, qui 



LA MONARCHIE DE JUILLET 121 

se souvenait seulement (Fcivoir assisté ijurfuis à des défilés 
bizarres, à des manifestations dont le sens lui échappait, 
le compagnonnage était brusquement dévoilé. Ses cou- 
tumes, son organisation, sinon ses rites, étaient décrits et 
expliqués. Une immense force ouvrière, à peine soup- 
çonnée des hautes classes, ajiparaissait tout à coup en 
pleine lumière. 11 semblait qu'un État dans l'État, une 
sorte de royaume du travail avec ses institutions et ses lois 
eût été découvert par un Christophe Colomb populaire, et la 
découverte était d'autant plus piquante qu'en 1840 chacun 
pouvait se dire : tout ce qui vient de m'èti-e révélé a 
existé de tout temps près de inoi sans que je m'en sois 
aperçu ou tout au moins sans que j'aie compris la signifi- 
cation des scènes singulières dont j'étais le témoin. La 
curiosité publique était en même temps éveillée et satis- 
faite. 

Une autre cause contribua encoie au succès du livre : il 
venait à son heure. La doctrine économique du laisser faire , 
longtemps triomphante et qui devait avoir sous le second 
Empire son été de la Saint-Martin était, dès cette époque, 
vivement combattue. Déjà sous la Restauration, Sismondi 
avait dénoncé le danger d'une politique sociale fondée sur 
l'isolement de l'individu et sur l'égoïsme de l'État, Dès 1834, 
la même tlièse était repi'ise et soutenue avec talent par un 
publiciste de l'école catholique, Villeneuve Bargemont. 
Saint-Simon et ses disciples d'une part, Fourier d'autre 
part, avaient, eux aussi, en dépit de l'extravagance de cer- 
taines conceptions, orienté l'opinion publique vers l'idée 
d'association. Bûchez poursuivait dans V Atelier une active 
campagne en faveur de la coopération, tandis que les pre- 
miers théoriciens socialistes : Pierre Leroux, Proudhon, 
Louis Blanc, Pecqueur et Cabet s'apprêtaient, eux aussi, à 
donner l'assaut au régime économique et social inauguré 
en 1789 1. Un travail s'opérait dans tous les esprits. On 



1. Nous n'oublions pas que lo xviii" siècle a connu, lui aussi, les théories 
socialistes. Voir à ce sujet Espinas, La l'hilosophie sociale au XVIII' siècle, 
Paris, Alcan, 1808, et A. Lichtenberger, Le Socialisme au XVIII' siècle, 
Paris, Alcan, 1899. Mais les vues utopiqucs d'un Mercier, d'uu Morclli ou 



122 LE COMPAGNONNAGE 

rêvait d'un monde plus parfait dont l'image encore vague 
s'ébauchait à peine dans le cerveau de la foule. Le livre 
de Perdiguier ne pouvait manquer d'éveiller la curiosité et 
la sympathie d'un public animé do (els sentiments. Aussi 
adopta-t-il l'ouvrage avec enthousiasme et s'éprit-il aussitôt 
d'une belle ardeur pour le compagnonnage. La mode, 
cette reine de l'opinion, sourit aux compagnons du Tour de 
France et Perdiguier connut l'ivresse de la popularité *. 
Le Capitule (n° du 23 décembre 1839) déclarait que son 
livre était un véritable traité d'économie politique à l'usage 
du peuple, remarquable par de bonnes et solides pensées, 
de sages et utiles conseils, riche de réflexions profondes. 
« riches ! écrivait Louis Blanc dans la Eevue du Progrès 
du 1®"" janvier 1840, vous pouvez le lire sans crainte, ce 
Livre du Compagnonnarje. Il vous apprendra bien des choses 
dont votre curiosité s'amusera peut-être, mais vous n'y 
trouverez pas une parole dont votre orgueil ait le droit de 
s'irriter; vous n'y trouverez ni amertume, ni colère, ni 
déclamation envieuse. » « Que pourrais-je offrir au public, 
disait M. de la Farelle dans la Quotidienne, qui valût, sous 
le rapport de la réalité, de l'intérêt, de la couleur, la pro- 
duction si originale et si frappante d'Agricol Perdiguier? 
Il y a longtemps que la presse ne nous avait doté d'un 
livre semblable au sien, aussi serré, aussi nourri, aussi 
neuf surtout, aussi curieux li lire et profitable à méditer. » 
La Fraternité, le Corsaire, le Journal des Débats, le Corres- 
pondant, la France, le Moniteur parisien, le Censeur de Lyon 
exaltaient à l'envi l'écrivain populaire, riiumble ouvrier 



mcmo d'un Mably ne furent, comme l'oliserve fort justement M. Liclitcn- 
bcrycr, que des jeux d'esprit, do pures spéculations ])liilosopliiquos. S'il 
y eut, d'autre part, en suspension dans l'atmosplicro d'orage créée par la 
Révolution, des germes et des ferments socialistes, il est cependant acquis 
que la Constituante, la Législative et môme la Convention n'ont jamais 
envisagé l'éventualité de l'abolition de la propriété privée et son rempla- 
cement par la propriété exclusive de l'État. 

1. Chez les compagnons, l'ouvrage do Perdiguier jirovoqua les impres- 
sions et les jugements les ])lus divers. Tandis que les uns le félicitaient 
chaleureusement et se ralliaient à ses idées, d'autres le llétrissaient commo 
un renégat et un traître. On proposa même do lirùlcr son livre. 'Voir Lirra 
du Compaynonnacje, 3» édit., t. II, p. 69. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 123 

devenu tout à coup un ])ovs<>nnage. Le National, usant 
d'un procédé peu loyal, publiait le livre en feuilleton, sans 
noiumer l'auteur. 

Des hommages plus flatteurs encore étaient rendus à 
Perdiguier. Lamartine lui écrivait, le 28 novembre 1840 : 
« Votre ouvrage est plein d'intérêt et d'une utilité réelle; 
il ne peut manquer d'atteindre le but vers lequel vous 
marchez : l'extinction des haines qui divisent les divers 
corps d'état. « Chateaubriand, Lamennais, Béi-anger joi- 
gnaient leur suffrage à celui de l'auteur des Méditations. 
Entîn George Sand donnait au petit écrit de Perdiguier 
une véritable consécration en lui empruntant le sujet de 
son roman : le Compagnon du Tour de France , paru 
en 1841. Ce roman n'est autre chose que la mise en action, 
avec toutes les ressources de l'imagination et du style, 
du récit sans prétention de Perdiguier. Si l'on fait la 
part de l'amplification et du merveilleux inséparables de 
toute œuvre de ce genre, on ne peut méconnaître que le 
livre soit remarquablement documenté. Nous inclinons à 
penser que Perdiguier, avec lequel George Sand avait eu 
plusieurs entrevues et qui l'aida de ses deniers à refaire le 
Tour de Finance dans un but de propagande (IG juillet- 
20 septembre 1840), collabora d'assez près à la composi- 
tion du roman *. Sans doute il dut fournir les couleurs oii 
la grande artiste trempa son pinceau. Il est difficile d'ex- 
pliquer autrement la précision et l'exactitude des détails 
que renferme cet ouvrage. Le récit de la rencontre sur la 
grande route de Pierre Iluguenin (Villepreux, l'ami du 
trait) et de Jean Sauvage (la Terreur des Gavots), qui se 
trouve au chapitre VII du roman, est pris sur le vif. La 
description de la lutte sanglante livrée par les Gavots aux 



L George Sand reconnut du reste loyalement ce qu'elle devait au livre 
lie Perdiguier. « Cet ouvrage, écrivait-elle, renferme tout ce que l'initié 
du compagnonnage pouvait révéler sans trahir les secrets de la Doctrine. 
Il a été composé naïvement et sans art, sous l'empire des idées les plus 
saines et les plus droites. Le l)ut de celui qui l'a écrit n'était pas d'amuser 
les oisifs; il en a un bien autrement sérieux : réconcilier les Devoirs entre 
eux, faire cesser les coutumes barbares, les jalousies, les vanités, les 
batailles. » 



124 LE COMPAGNONNAGE 

Drilles, chez la mère Savinien, n'est pas purement imagi- 
naire; elle rappelle une bataille dont la ville de Blois fut 
le théâtre en 1827. Sans doute, les caractères des person- 
nages ont été quelque peu idéalisés. Mais il est évident, 
cependant, que l'auteur, en les traçant, a tenu compte de 
l'état d'esprit et des aspirations dont la classe ouvrière et 
plus spécialement les compagnons étaient animés à cette 
époque. Pierre Huguenin est bien le compagnon de la nou- 
velle école, le disciple de Perdiguier, l'apôlre de la récon- 
ciliation et de la concorde. Sa réponse à la Terreur des 
Gavots eût été, sans nul doute, approuvée par l'auteur du 
Livre du Compagnonnage; comme son maître, il est un peu 
prêcheur et s'épanche un peu trop volontiers en disserta- 
tions empreintes d'un humanitarisme assez vague. Mais 
ses intentions sont excellentes et il fait pi^euve de courage 
en combattant les haines qui divisaient les sociétés et les 
préjugés si fortement enracinés chez les compagnons *. 
La Terreur des Gavots, personnage, du reste, purement 
épisodique, c'est le compagnon aveuglément attaché aux 
vieux usages, le fanatique, pour nous servir de l'expression 
consacrée, qui épouse, les yeux fermés, toutes les querelles 
de sa société et croirait forfaire à l'honneur s'il manquait 
une occasion de se battre avec les membres des Devoirs 
ennemis; bon cœur, du reste, lorsqu'il n'est pas sous 
l'empire de la passion, accessible cà la pitié et tourmenté, 
après coup, par le remords du sang versé. Les autres per- 
sonnages : Amaury le Corinthien, Vaudois la Sagesse, la 
Savinicnne sont moins intéressants au ])(iinl de vue qui 



1. « Sur tous les points do la Franco — dit Pierre Huguenin à son ami 
le Corintliien — nous nous provoquons, nous nous égorgeons i)Our le droit 
de porter exclusivement l'cquerrc et le compas, comme si tout homme 
qui travaille à la sueur de son front n'avait pas le droit de rovôlir les 
insignes de sa profession. La couleur d'un ruban placé un ])cu plus haut 
ou un jieu plus bas, rornemcnt d'un anneau d'oreilles, voilà les graves 
questions qui fomentent la haine et font couler le sang des pauvres 
ouvriers! Quand j'y pense, j'en ris dopiti6 ou plutôt j'en pleure do honte. » 
(Ch. iv). Voir encore au chapitre xii le discours du même Pierre Huguenin 
aux compagnons do Blois assemblés chez la Mère ; c'est un véritable plai- 
doyer — j)arfois aussi un sermon — on faveur do la tolérance ot do la 
fraternité ontro compagnons. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 125 

nous occupe, bien que plusieui's d'entre eux soient reliés 
assez étroitement à l'action. Pierre Huguenin est évidem- 
ment la figure caractéristique que l'auteur a voulu placer 
en pleine lumière ; il est le héros-type, le personnage en 
qui s'incarnent les espérances, les rêves généreux, mais 
hélas! illusoires de toute une génération de compagnons. 

Il est certain cependant que les efîorts de Perdiguier ne 
demeurèrent pas complèlement stériles. Ils contribuèrent 
puissamment à mettre fin sinon aux divisions, du moins 
aux conflits sanglants entre compagnons. Nous indiquons 
dans une autre partie de cette étude qu'à ce point de vue 
les conseils d'Avignonnais la Vertu furent écoutés et qu'à 
partir de 1840, les rixes et les batailles entre Gavots et 
Dévorants, ou entre Dévorants et Unionistes se font de 
plus en plus rares. Les mœurs s'adoucissent. Les vieilles 
haines, sans disparaître complètement, perdent de leur 
âpreté. A l'état de guerre déclarée succède une paix rela- 
tive encore interrompue seulement de temps en temps par 
de passagères escarmouches, par des rixes individuelles, 
le plus souvent sans gravité *. 

Il importe, toutefois, de ne pas s'y tromper. Si le Tour 
de France cesse, à partir de 1840, d'être, selon l'expression 
de Perdiguier, im champ de carncujc, il faut, cependant, se 
garder d'en conclure que les Devoirs réconciliés aient 
formé, dès cette époque, une grande famille, et que l'en- 
tente ait été parfaite entre leurs adhérents. Bien au con- 
traire, la désagrégation du compagnonnage, commencée 

1. « Que l'on se reporte à trente-cinq ans en arrière, écrivait Perdiguier 
en 1863 (dans un factum sans titre édité chez lui-même, rue Traversicre- 
Saint-Antoine, u" 38). Le Tour de France était un champ de carnage. 
Chaque ville, chaque route avait ses batailles, ses combats, ses meurtres. 
Le sang dos ouvriers était répandu par la main des ouvriers. Et pourquoi? 
Parce qu'ils n'étaient pas du môme Devoir. Je vis cette barbarie, ces 
désordres, ces crimes; j'eus la pensée d'y mettre fin. De là, mes premières 
chansons, mes publications de 1834, 1830, 1837 et enfin en 1839, le Livre 
du Cumpafjnonnafje. Il agita, inquiéta le fanatisme. Je rencontrai des 
opposants, des cris, des menaces, mais les partisans ne manquèrent pas 
non plus et les eff'ets de cette publication no se firent pas attendre. Une 
heureuse révolution a fini par s'accomplir dans l'esprit et les mœurs du 
compagnonnage. Plus de comijats ; maintenant les routes sont sûres, par- 
tout des amis et plus d'ennemis. « 



126 LE COMPAGNONNAGE 

dès 1830, va se poursuivre et s'acrt'lércr pendant les der- 
nières années du règne de Louis-Pliilippe. 

Tout d'abord, la foi en Tinstitution, la croyance en ses 
légendes, en ses enseignements s'éteignent peu à peu. Le 
héros du roman de George Sand, Pierre Huguenin, traduit 
bien ces idées nouvelles lorsqu'il dit à son ami Amaury : 
« Je ne voudrais pas refroidir ton enthousiasme, ni 
ébranler en toi cette foi vive au Devoir qui est le mobile 
et le ressort de la vi(! du compagnon. Pourtant, il faut que 
je t'avoue à quel point cette foi s'est évanouie en moi... A 
mesure que je m'éclaire sur la véritable histoire des peu- 
ples, la fable du Temple de Salomon me semble un mys- 
tère puéril, une allégorie grossière. Le sentiment d'une 
destinée commune se révèle à moi et ce barbare usage de 
créer des castes entre nous me semble de phis en plus 
funeste. » 

Non seulement l'esprit de corps s'alTaiblit, mais les divi- 
sions s'accentuent. En 1842 les aspirants menuisiers du 
Devoir de Marseille se refusent à payer un droit d'embau- 
chage aux compagnons et demandent que leurs assemblées 
soient commandées par le premier aspirant seul. Sur le 
refus des compagnons, 1400 aspirants sur 1500 se révoltent 
et forment une société nouvelle, celle des Indépendants '. 
En 184o cette société se dissout. Quelques-uns de ses mem- 
bres reviennent au Devoir de Maître Jacques qui leur 
accorde certaines concessions et notamment les exonère de 
toute redevance envers le rôleur désormais chargé de dis- 
tribuer gratuitement aux aspirants les adresses des patrons, 
sans s'entremettre autrement pour la conclusion du con- 
trat d'embauchage. D'autres, en plus grand nombre, adhè- 
rent à l'Union. 

Cette dernière société, qui ne nous intéresse pas directe- 
ment — car elle a rompu avec le compagnonnage dont 
elle est issue — avait singulièrement grandi en quelques 
aimées. Hien que l'aulorisation admiiiistj'ative lui eût été 

1. Voir Chovin, Le Conseiller (Ji/s compnipwx.i, p. 0,5 à 109, et la Notice 
historique ittir lu fonihi.liun de l'Union des liaruilleurs du Tour de Frnnce, 
p. 63. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 127 

refusée, elle avait fondé à Paris plusieurs bureaux : en 1843, 
ceux des menuisiers-ébénistes et des serruriers-mécani- 
ciens; en 1844, ceux des Quatre Corpa (ferblantiers, chau- 
dronniers, couteliers, fondeurs) et des tanneurs et cor- 
royeurs; peu après on créait un nouveau bureau, celui des 
selliers-bourreliers, et on votait un nouveau règlement géné- 
ral en 2S2 articles qui conférait la direction de la société 
à un bureau central établi à Lyon; des bureaux généraux 
(Paris, Bordeaux, Marseille, Nantes, Lyon) servaient de 
lien entre le bureau central et les bureaux particuliers. 
Les cotisations étaient fixées à 1 franc par mois plus 
75 centimes par trimestre pour les frais généraux. On 
décidait en outre d'organiser une caisse de retraites '. 

L'histoire de la société l'Union et de ses démêlés avec le 
compagnonnage évoque naturelleuKMit le souvenir de 
l'homme qui fut le champion infatigable de la première et 
l'irréconciliable adversaire du second : Pierre Moreau, 
ouvrier serrurier, dont les polémiques avec Perdiguier 
sont demeurées célèbres. Perdiguier voulait réformer le 
compagnonnage, non le supprimer. Moreau, qui avait rompu 
avec les compagnons dès 18.37, jugeait l'institution du com- 
pagnonnage incompatible avec les idées et les conditions 
d'existence des travailleurs modernes. Dès la publication 
(lu Livre du Compagnoiinage, il adresse à l'auteur une lettre 
qui renferme des critiques fort vives ^. « Il est facile de 
voir dans votre livre que vous êtes gêné; vous ne pouviez 
dire tout d'un coup à ceux qui paient votre livre : Votre 
institution est mauvaise parce qu'elle détruit l'égalité pres- 
crite par la nature, parce qu'elle est pleine d'abus, de 
mystère et d'orgueil. 11 faut la détruire do fond en com- 
ble.... En tenant un tel langage, on vous appellerait traître, 
renégat et transfuge; vous n'auriez plus de souscripteurs, 
mais seulement des ennemis. » Moreau s'en prend encore 
aux surnoms des compagnons, qu'il juge ridicules. Il 
reproche à Perdiguier d'avoir travesti la vie de Salomon 

1. Pour plus de détails, voir la Notice historique déjà citée. 
■2. Sur cette polémique, voir la S' édition du Livre du Cotnpcujnonnmje, 
t. II, p. 35 à 49. 



128 LE COMPAGNONNAGE 

en le représentant comme un modèle de sagesse et de 
vertu, malgré les vices et les crimes qui souillent sa mé- 
moire. Il fait en ces termes sa profession de foi : 

« Mon but n'est pas de critiquer l'Association, au con- 
traire. Cest de réunir tous les hommes, tous les ouvriers prin- 
cipalement, dans un seul faisceau, dans une seide société, mais 
pour cela il faut détruire toutes les distinctions, les cannes 
et les couleurs.... Ne vous trouvez-vous pas ridicules, 
vous mêmes, quand vous êtes affublés et chamarrés de 
rubans avec des franges en or, avec ce bouquet monstre 
qui vous cache la poitrine. » En terminant il engage Perdi- 
guier à continuer à écrire, mais non pour défendre le com- 
pagnonnage que rejette Topinion publique. « Exercez, lui 
dit-il, votre lyre et votre plume comme les Rouget de l'Isle, 
les Déranger, les Altaroche {sic), les Jean-Jacques Rousseau, 
les Louis Blanc, les Lamennais. Unissons nos faibles voix 
aux voix fortes de la démocratie;... formons une société 
universelle pour tous les corps, composée d'abord de tous 
les ouvriers mariés non établis, de tous les célibataires 
sédentaires, de tous les ouvriers honnêtes qui voudront 
se réunir à nous; que cette société ait pour base l'égalité 
et pour but le bonheur de tous par un mutuel secours, etc. » 

La réponse de Perdiguier ne se fit pas attendre (13 mars 
1840). Le ton en est très monté. « Il ne relèvera pas, dit-il, 
toutes les erreurs, les injustices, les jeux de mots et les 
inconvenances que renferme la lettre de Moreau. Il se 
borne à faire observer à son correspondant qu'il n'a tenu 
aucun compte des difficultés de tout genre qu'il eut à sur- 
monter. Le compagnonnage est un malade; on n'a guère 
coutume d'entendre un médecin din; ouvertement à un 
patient : « Tous mes soins sont inutih's, il vous faut mou- 
rir! » Membre d'une association ouvrière, je prêche l'amour 
et le rapprochement de tous les hommes; si les idées de 
progrès et de charité que je répands peuvent germer en 
eux, s'ils se sentent un jour poussés les uns vers les autres 
et capables de se mêler, de se confondre, de ne plus for- 
mer qu'une seule association, qu'ils le fassent... Mais, 
pour le moment, je n'ai pas cru devoir pousser plus 



LA INrOXARCHIE DE JUILLET 129 

avnnl,; je connais los hommes el je ne l)rus(juo pas leur 
suscejilibililé. » 

Mais Moreau était un convainru et un persévérant. Loin 
d'al)andonner son idée, il résolut de la soumettre au public 
et fît paraître deux écrits successifs : en 1841, une bro- 
chui'c : Un mot sur le compagnonnage (Maillefer, libraire à 
Auxerre '), et en 1843, un livre : Delà Réforme des abus du 
compagnonnage et de l'amélioration du sort des travailleurs; 
(1 vol. in-16, Auxerre). Dans ce dernier ouvrage, qui, sans 
atteindre, comme celui de Perdiguier, à la grande popula- 
rité', obtint un certain succès auprès du pul)lic ouvrier, 
Moreau décrit, non sans verve, les principales scènes de 
la vie du compagnon ; il raille les bizarreries du rituel des 
réceptions (p. 17), les guilbrettes (p. 15); il retrace les que- 
relles et les rixes dont il a été le témoin (p. 18, 22, 23). 
11 passe impitoyablement en revue tous les abus, toutes 
les iniquités et les exactions du compagnonnage, étalant 
avec complaisance les vices de cette association, insistant sur 
les vues étroites, arriérées et anti-égalitaires qui l'animent. 
11 dénonce la fierté et TindifTérence dont les compagnons 
font preuve envers les aspirants (p. 90); l'ostracisme dont 
les maréchaux et les tisserands sont victimes (p. 101). Les 
chansons de compagnons, elles-mêmes, ne trouvent pas 
grâce à ses yeux. « Toutes les sociétés, écrit-il, ont leurs 
chansons. C'est pour ainsi dire l'âme du compagnonnage, 
et c'est aussi une des principales causes de désunion 
(p. 81). » 

Le compagnonnage, du moins, est-il réellement utile à 
l'ouvrier? Moreau reconnaît (p. 39) qu'autrefois il a rendu 
dos services à la classe laborieuse. » A cette époque (le temps 
des corporations), le compagnonnage était, pour l'ouvrier, 
d'une utilité incontestable. « Il devait le mettre à l'abri de 
bien des misères et le garantir un peu de l'injuste oppres- 
sion des maîtres qui ne craignaient alors aucune concur- 

1. Perdiguier exécuta assez prestement cet écrit. « M. Moreau, écrit-il, 
est toujours le même. Sa société est un modèle de perfection ; toutes les 
autres sont détestables; et, pour le prouver, il les peint de couleurs bien 
noires ». 



LE COMPAGNONNAC.E. 



9 



130 LE COMPAGNONNAGE 

rence, puisque leur uoinbre éUiil circonscrit dans (rrtroiles 
limites, comme l'exige l'intcrèt toujours égoïste de la cor- 
poration. Il était donc nécessaire pour les ouvriers d'avoir 
une espèce de corporation mystérieuse alin de contreba- 
lancer celle des maîtres. Avec les prétendus secrets et les 
mystères, ils en imposaient à la foule; ils agissaient avec 
plus d'ensemble, ils avaient plus de l'acilité pour se prêter 
un mutuel appui et échapper aux iiivesligalions de la 
police. » 

Mais, ajoule-t-il aussitôt (p. 43), « les circonstances ont 
bien changé depuis celte époque. La Révolution a proclamé 
l'égalité de tous les citoyens, et l'esprit moderne ne com- 
prend plus ces castes et ces disliiictions qui ont pu, autre- 
l'ois, avoir une une raismi délie. Cependant, les compa- 
gnons, habitués qu'ils étaient à vivre dans l'isolement, et 
étant, d'ailleurs, peu instruits, i)ersislèrent à conserver 
leurs rites et leurs coutumes. Jusiiuc-là, il n'y avait guère 
eu de divisions qu'entre les enfants de Maître Jacques et 
ceux de Saloraon. Aiissilùt que l'égalité fut proclamée, 
plusieurs corps d'état voulurent, par fanfaronnade, se 
parer des attributs du compagnonnage. Ainsi, les maré- 
chaux, les cordonniers, h\s boulangers furent repoussés 
par les anciennes corpni'.ilinns, ce qui engendra des com- 
bats terribles ». 

Le compagnonnage moderne est môme devenu, d'après 
Moreau, impuissant à défendre les intérêts des ouvriers '. 
« Les compagnons sont-ils les réguhiteurs du travail, ili' 
l'industrie et du salaire? Quand un i)atron ne veut [kis 
embaucher d'ouvrieis, peuvent-ils l'y forcer? (Ju.ind il 
abuse et profite de la misère de l'ouvrier pour diminuer 
ou restreindre son salaire, peuvent-ils, b'galenicnt, le 



1. Ici, le leproclie est mauircstcmcnt injuste. Sans iloutc, lo ooiuiia^^non- 
nage n'était pas (en 1813) aussi bien organisé au point do vue do la dél'cuso 
des intcrêis ouvriers que le sont actuellement les syndicats ouvriers, mais 
il n'en constituait pas moins une puissante association secrète avec laquelle 
les patrons étaient obligés de compter. Nous avons déjà cité et nous cite- 
rons encore bientôt de nombreux exemples do coalitions et do grèves dont 
les sociétés de compagnons ont été b-s instigatrices et qui ont eu pour 
but l'amélioration de conditions du travail. 



LA MOiNARCHIE DE JUILLET 131 

réprimer? Donuenl-ils de l'occupalioii aux ouvriers quand 
les maîtres n'ent ont pas? » 

En terminant (p. IGO), Moreau, fidèle à ses idées, demande 
la fusion des Devoirs existants et de l'Union : 

« Que les membres des sociétés de chaque profession, 
écrit-il, élisent, parmi eux, un nombre égal de représen- 
tants législateurs, qui se réuniront pour ne former des 
trois compagnonnages existants, le Devoir, l'Union, le 
Devoir de Liberté, qu'une seule et même société pour 
chaque profession. Ces sociétés ayant le môme but, seront 
alliées et unies entre elles par un comité central et par un 
bureau général dans chaque ville oh le nombre des socié- 
taires le rendra urgent. » Ce comité doit avoir la direc- 
tion générale de l'Union, statuer sur toutes contestations, 
venir enaide aux villes en souffrance. Deux noviciatsétaient 
prévus : l'un, de deux mois, suivi d'une première réception ; 
l'autre, de six mois, précédant la réception délînitive. 

Ce projet ne devait jamais se réaliser, non plus que 
ceux de Gosset, Père des forgerons, et de Flora Tristan, 
dont s'occupa un instant l'opinion '. Mais les écrits de 

1. Dans son Projet de réyénération du compagnonnar/p, Gosset demandait 
la fusion de tous les Devoirs, une association générale de tous les corps 
du compagnonnage ; il proscrit les cannes, les topages, les conduites, 
mais, à l'inverse de Moroau, il ne répudie pas les vieilles traditions do 
l'association. Il convie à l'union les compagnons français régénérés sous 
l'invocation d'un Dieu tout-puissant, miséricordieux et clément; il les invite 
à perpétuer les sages maximes de Maître Jacques, du grand Salomon et 
du Père Soubise. Les membres de l'association seraient divisés en trois 
classes : novices, aspirants, compagnons. Le noviciat durerait trois mois, 
et avant d'être admis à co degré, une cotisation do 6 francs serait exi- 
gible. Un droit d'embauchage (de 30 c. à 75 c.) serait paj'é pjar les 
membres placés par la société que dirigerait un comité de cinq membres. 

Quant au système de Flora Tristan, système exposé dans son livre : 
l'Union ouvrière, Paris, Prévôt, 1843 {Bibliothèque Nationale, R. 52,819), il 
est beaucoup plus ambitieux et ne tend à rien moins qu'à créer une asso- 
ciation générale de tous les ouvriers de France, compagnons ou non. On 
demanderait à chaque artisan une cotisation annuelle de 2 francs, et, 
avec le produit de cet impôt, on bâtirait des palais de l'Union ouvrière 
qui rappellent de loin les Phalanstères. Les orphelins, les vieillards, géné- 
ralement tous ceux auxquels l'assistance sociale peut être utile y seraient 
reçus. Le travail serait organisé en commun et surveillé par des comités 
do l'Union ouvrière nommés par les ouvriers ; un comité central dirige- 
rait l'association et enverrait dans les diverses villes des délégués munis 
de ses instructions. 



132 LE COMPAGNONNAGE 

Moreau portèrent au compagnonnage, déjà ébranU' par les 
divisions que nous avons retracées, un nouveau coup 
et déterminèrent la défection de nombreux compagnons 
qui passèrent à rriiion. Dans toutes les villes, des ouvriers 
de toutes professions venaient se rallier sous Tétendard 
de l'Union ouvrière, chaque jour plus florissante, malgré 
toutes les difticullés que les sociétaires avaient à vaincre *. 
Une calamité nouvelle allait encore s'ajouter à toutes 
celles qui affligeaient le compagnonnage et menaçaient 
de détruire son homogénéité et sa force. Jusqu'alors, toute 
une fraction du compagnonnage, le Devoir de Liberté, était 
demeurée unie : les divisions et les schismes, qui avaient 
affaibli si gravement le Devoir de Maître Jacques, avaient 
été épai'gnés aux Enfants de Salomon. La concorde et la 
bonne entente, qui avaient toujours présidé aux rapports 
entre compagnons menuisiers du Devoir de i-iberté, 
allaient, à leur tour, être troublés. On se rappelle qu'en 
1803, la hiérarchie traditionnelle de cette société avait été 
modifiée. Jusqu'à cette date, on ne comptait que trois 
degrés d'adhérents; les af/ilics (ou novices attendant d'être 
reçus), les compagnons recm^ et les compagnons finis. En 
180:{, quelques compagnons maçons proposèrent de créer 
une dignité nouvelle, celle de compagnons inities, et malgré 
la lésistance d'un grand nombre de Gavots, il fut décidé 
que tous les membres de la société seraient réjiartis en 
quatre catégories : les affiliés et les compagnons du l''', 
du 2" et du 3*= ordre, degrés correspondant à ceux d'ap- 
prentis, compagnons, maîtres et rose-croix de la franc- 
maçonnerie. « Ce fut à ce moment, écrit Perdiguier ^, que 
notre compagnonnage fut trompé et souffrit qu'on lui 
imposât, sous les noms d'initiés et de dignitaires, une 
insupportable autorité. » Les compagnons du S'^ ordre firent 
montie d'une incroyable arrogance et tentèrent de trans- 
former le Devoir de Liberté en une société vassale de la 
maçonnerie. En 1842, les anciem de Lyon {initiés) s'arro- 



1. Notice historique sw la fondation de la Société l'Union, p. 'A. 

2. Histoire d'une scission dans te compaynonnage, Paris, 181C. \k U. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 133 

gèrent le droit de recevoir le remerciement des compa- 
gnons démissionnaires et de leur délivrer des certificats. 
Les jeM?ies [reçus et finis) s'insurgèrent contre cette préten- 
tion et, malgré les efforts de Perdiguier, une rupture s'en 
suivit '. Chez les tailleurs de pierre du Devoir de Liberté 
une scission analogue avait eu lieu dès 1839 entre les com- 
pagnons et les jeunes hommes-. 

Si désunis qu'ils fussent, les compagnons n'en demeu- 
raient pas moins très absolus et très intolérants. Malgré 
des efforts répétés, les boulangers ne parvinrent pas à se 
faire reconnaître. Il en fut de même pendant longtemps 
des cordonniers. En vain, ces derniers multi[diaient-ils 
leurs tentatives. En vain l'un d'eux, Rodez la Bonne Con- 
duite, cxécuta-t-il en 1831 un chef-d'œuvre unique en son 
genre, une botte sans pareille, travail qui lui coûta la 
vue tant il se fatigua les yeux à faire des jointures et 
des piqûres merveilleuses. En vain, en 1833, on fonda 
quelque espoir sur la découverte de prétendus manuscrits 
hébraïques qui auraient prouvé, disait-on, l'ancienneté 
de ce Devoir^; ces efforts échouèrent devant la mauvaise 
volonté irréductible des autres compagnons. 

Treize ans s'écoulèrent, pendant lesquels la situation se 
modifia profondément; le compagnonnage déclinait. « A 
Lyon, écrivait Guillaumou en 1840, le nombre de nos 
sociétaires a diminué de moitié depuis dix ans. Autrefois, 
Lyon foui^nissait au Tour de France dans ses réceptions 
annuelles soixante à quatre-vingt compagnons; tout au 
plus maintenant en avons-nous une vingtaine. Il est plus 
que probable que les autres corporations suivaient le 
même déclin. L'indifférence avait amené plus de tranquil- 
lité. Nos rixes étaient moins fréquentes [op. cit. p. 207). » 

Ces circonstances encouragèrent les cordonniers à 
renouveler leurs efforts ; les tisseurs ferrandiniers, autres 

1. Perdiguier, Histoire d'mic scission dans le coinpaijnonnnge, Paris, 
1846, p. 111. 

2. Question vitale sur le compcKpioiinarje, 1863, p. 87. 

3. On s'adressa pour la traduction de ces manuscrits à un rabbin, « qui se 
fit payer fort cher (écrit Guillaumou, Confessions d'un compagnon), sans 
doute à cause de l'importance mystérieuse que nous semblions y attacher. » 



134 LE COMPAGNONNAGE 

parias du compagnonnage, venaient enfin d'être reçus. 
Après de nombreuses démarches, les tondeurs de draps de 
Vienne (Isère) consentirent, en 1847, à présenter les cordon- 
niers à l'assemblée générale des corps du compagnonnage 
de Lyon. Toutefois la réception définitive des cordonniers 
n'eut lieu qu'en 1850, à Paris, dans une réunion tenue à 
la barrière de Charenton. 

Si déchu qu'il fût de son ancien rang, il s'en fallait 
encore de beaucoup, à la fin du règne de Louis-Philippe, 
que le compagnonnage eût perdu toute influence et tout 
crédit sur la classe laborieuse. La jeunesse lui échappait 
de plus en plus; mais parmi les ouvriers déjà parvenus à 
l'âge mûr, beaucoup lui étaient encore tout dévoués. Des 
corporations entières étaient soumises à ses lois. Il n'y a 
donc pas lieu de s'étonner si, de 1839 à 1848, il a con- 
tinué à diriger la jdupart des grèves et des coalitions 
ouvrières et si, notamment, son action apparaît comme 
prépondérante dans la grève la plus importante de cette 
période, celle qui éclata à Paris en 184o dans la corpora- 
tion des charpentiers. 

Les mêmes causes qui avaient déjà déterminé la grève 
des charpentiers en 1833, et notamment l'hostilité que les 
ouvriers de cette corporation professaient à l'égard du 
mode de travail dit marchandage, avaient amené, en août 
1840, des troubles assez sérieux à la Villette, où les com- 
pagnons étaient fort nombreux ^ De nouveaux désordres 
éclatèrent en 1843. Mais la grève de 1845^ devait être autre- 
ment grave; pendant plusieurs mois ce conflit passionna 
l'opinion et donna lieu à d'ardcnles polémiques. 

A la suite de la grève do 1833, le salaire des ouvriers 
avait été fixé à 4 francs par journée de dix heures, soit 
40 centimes par heure. Mais cette convention fut violée par 
la suite. Les gâcheurs et les ouvriers d'élite recevaient bien 
ce salaire, mais avec les auti-es on traitait de gré à gré 
à des ]irix infi'rieurs. Les compagnons réclanièrciit alors 



1. Gazcltc des Tribwiaux, '28 août 1810. 

•i. .1. Iii.\N j, La Grave des charpentiers. 1815, p. 5. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 13o 

un salaire uniforme de 50 centimes par heure. Ce salaire, 
disaient-ils, n'était pas exagéré, vu la durée de la morte 
saison (4 mois). Les patrons déclaraient injuste cette éga- 
lité des salaires; mais les ouvriers répondaient que l'ou- 
vrier habile était plus considéré, qu'il faisait rarement les 
gros travaux, qu'il était moins exposé au chômage. Même 
à salaire égal, il élait donc mieux traité qu'un ouvrier 
moins adroit. Ils réclamaient également la suppression 
du marchandage. 

Sur le refus des entrepreneurs d'accepter ces conditions 
(G juin 1845), 4 à oOOO charpentiers se déclarèrent en grève 
le lundi 9. Dans une lettre fort digne et très modérée de ton, 
leur délégué Vincent protestait des intentions pacifiques 
de ses camarades. « î\ous n'occasionnerons, écrivait-il, 
aucune espèce de trouble ; nous ne ferons pas de rassem- 
blements tumultueux et, si nous déplorons avec vous la 
gêne momentanée où vont se trouver quelques-uns d'entre 
vous, nous n'en poursuivrons pas moins notre but auquel 
nous espérons arriver avec votre concours. » 

Cette lettre n'eut aucun résultat, et les ouvriers, encou- 
ragés par la presse de l'opposition : le National, la Démo- 
cratie jiacifiquc et même la royaliste Quotidienne, décidèrent 
de continuer la lutte. Bientôt la grève des charpentiers 
devint le grand événement du jour. Le gouvernement 
ayant décidé (26 juin) de mettre des militaires à la dispo- 
sition des entrepreneurs, Ledru-RoUin l'interpella sur 
cette résolution qui, disait-il à bon droit, constituait une 
violation de la neutralité qui s'imposait aux pouvoirs 
publics. Le comte Duchâtel répondit par un sophisme : 
puisque les travailleurs civils renonçaient au travail, ce 
n'était pas, d'après lui, leur créer une concurrence que 
d'appeler au secours de l'industrie des travailleurs mili- 
taires. L'ordre du jour fut voté. 

Cependant la situation s'aggravait. La grande majorité 
des entrepreneurs se refusait à augmenter les salaires des 
ouvriers qui, de leur côté, maintenaient énergiquement 
levirs revendications. L'autorité inquiète se décida à frapper 
un grand coup. Le 19 juillet, à trois heures de l'après- 



136 • LE COMPAGNONNAGE 

midi, un commissaire de police se présente rue de Flandre, 
chez le Père et la Mère des compagnons charpentiers, 
fouille tous les meubles, brise le bureau en bois qui 
renfermait les fonds de secours. Le Père et la Mère, 
M. et M™^ Linard, sont arrêtés et conduits à la Préfecture 
ainsi que sept autres ouvriers charpentiers, parmi lesquels 
Vincent, secrétaire des compagnons bons Drilles, le 
compagnon Dublé et le rouleur. Deux jours plus tard, 
(21 juillet) le Père et la Mère étaient relâchés, mais l'ar- 
restation des autres inculptés fuL maintenue. 

Le 9 août, deux nouvelles descentes de justice avaient 
lieu simultanément chez les deux Mères des compagnons 
charpentiers. A la chaussée du Maine, chez les compagnons 
de Liberté, la pei'quisition n'eut aucun résultat. A la 
Villette, chez les bons Drilles, la jjolice fut plus heureuse ; 
elle saisit tous les registres du compagnonnage conservés 
depuis trente ans. En même temps, une ordonnance judi- 
ciaire renvoyait devant le tribunal coiTeclionnel de la 
Seine 19 ouvriers charpentiers, compagnons ])our la plu- 
part, comme prévenus des délits de coalition, coups, vio- 
lences et menaces sous condition. Les débals s'ouviir(,'nt 
le 20 août 1843 devant la 7" ciiambre correctionnelle et 
remplirent cinq audiences; ils élai)lirent jusqu'à l'évidence 
que le compagnonnage avait eu la dircclion de la grève. 
L'interrogatoire du principal accusé Vincent ne laisse 
aucun doute à cet égard. Le président l'interroge en ces 
termes : « Il existe deux sociétés d'ouvriers, celle des 
Compagnons du Devoir et celle des Renards de Liberté. Je 
vous demanderai d'abord à laquelle de ces deux classes 
vous prétendez appartenir? 

R. A celle des compagnons du Devoir. 

D. Vous êtes plus spécialement attaché à la société par 
la raison que vous en êtes le secrétaire? 

II. Oui, monsieur, j'en suis le secrétaire. 

D. Au commencement di- la grève, Iravailliez-vous 
encore? 

]{. Je ne travaillais pas. J'ai travaillé seulement cet 
hiver pour la Mère. J'ai fait un petit escalier chez elle... je 



LA MONARCHIE DE JUILLET 137 

vais VOUS donner connaissance des faits. En 1841, il y avait 
Leaucoup de singes (patrons) qui payaient les ouvriers de 
3 fr. 50 à 3 fr. To, contrairement à ce qui avait été dit en 
1833. Les ouvriers ont murmuré; ils ont été près des com- 
pagnojis qui ont fait ce qu'ils ont pu pour éviter la grève. En 
1842, les maîtres ont encore payé des ouvriers qui valaient 
bien 4 francs seulement 3 fr. 50. Les ouvriers se sont 
adressés aux compagnons pour leur faire part de leur posi- 
tion malheureuse ; les compagnons les ont encore empêchés 
de faire grève. En 1845, la même chose s'est renouvelée. 
Alors, ils ont examiné leurs plaintes; ils ont reconnu 
qu'elles étaient, de nouveau, bien fondées. Les ouvriers 
voulaient quitter presque immédiatement les travaux; les 
compagnons leur ont dit qu'il était plus sage de faire tout 
ce qui était nécessaire pour arriver à un arrangement 
amiable. » 

Les débats mirent également en évidence la parfaite 
entente des deux compagnonnages : celui de Liberté et 
celui du Devoir entre lesquels existaient cependant de 
vieilles rancunes. Comme le président s'étonnait de cet 
accord subit et en demandait la raison, Vincent répondit 
que les deux sociétés s'étaient trouvées d'accord en cette 
circonstance sans qu'il fût besoin d'une convention ou 
d'un mot d'ordre, parce qu'elles avaient compris que l'in- 
térêt général devait passer avant tout. 

Les accusés furent défendus par Berryer, qui prononça en 
cette occasion une de ses plus belles plaidoiries et reven- 
diqua éloquemment pour les ouvriers le droit de s'associer. 
<i L'Union, s'écriait-il, est le premier besoin des hommes, 
le droit le plus légitime de ceux qui ont un intérêt com- 
mun, le droit de l'intelligence. Ce droit est sacré; ce droit 
est inviolable; ce droit, il est respecté par les lois qui nous 
régissent; Je ne ferai pas ci nos lois V injure de dire qu'elles 
lui sont contraires. » En pure équité, cette thèse était inat- 
taquable ; mais la loi n'est pas malheureusement toujours 
en harmonie avec le droit. La grève des charpentiers, bien 
([u'elle ne fût autre chose que l'exercice d'un droit primor- 
dial, constituait évidemment une infraction aux dispositions 



138 LE COMPAGNONNAGE 

de l'art. 415 du Code pénal qui déclarait illicite de la part 
des ouvriers « toute coalition pour faire cesser en mèmie 
temps de travailler... » Il y avait eu incontestablement de 
la part des ouvriers coalition en vue d'amener la cessation 
du travail. Un mot d'ordre avait été donné; des cartes ou 
permis de travailler chez certains patrons adhérents aux 
tarifs avaient été délivrés; une commission avaitété chargée 
de relever les noms des ouvriers qui travaillaient et aux- 
quels plus tard le séjour dans le département de la Seine 
(levait être interdit : il n'eu fallait pas davantage dans 
l'état de la législation d'alors pour motiver une condam- 
nation. Elle fut terrible. Par jugement du 20 août, Vincent 
et Dublé, les deux chefs de la grève, contre lesquels aucun 
acte de violence n'était établi et qui, au conli'aire, avaient 
donné mainte preuve de leur sagesse et de leur modération, 
furent condamnés à trois et deux ans de prison. Sept autres 
accusés s'entendirent infliger des peines de quatre et de 
huit mois d'emprisonnement. En appel (9 octobre) toutes ces 
condamnations furent confirmées, sauf en ce qui concer- 
nait le nommé Arrivière, qui fut acquitté. Ce fut là du 
reste pour les patrons une satisfaction platonique. Nombre 
d'entre eux avaient, dès le mois d'août, accordé l'augmen- 
tation demandée. Les plus opiniâtres finirent par céder 
et, le 5 novembre, le travail reprit dans tous les chan- 
tiers. 

Les charpentiers attirèrent encore deux fois sur eux 
l'attention du public avant la fin du règne de Louis-Phi- 
lippe. Le 23 avril 1840, un certain nombre de bons Drilles 
ayant appris que l'un d'eux travaillait comme ouvrier 
menuisier-parqueteur au fort de Bicêtre s'y rendirent en 
troupe pour le contraindre à abandonner ce travail que 
leurs usages interdisaient à un charpentier. L'atelier fut 
cerné et le réfractaire grièvement blessé. Les auteurs de 
ces voies de fait furent condamnés à trois ans et un an de 
prison '. 

Quelques mois plus tard, la vicilb; aniniosité quï divisait 

1. Gazelle des Trihtmnux, 31 octobre lf<16. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 139 

bons Drilles el compagnons de Liberté se réveillait et met- 
tait une fois de plus les deux partis en présence. Un patron 
de la Chapelle ayant engagé des libertins, en dépit de 
l'accord tacite qui assurait aux Drilles le monopole du tra- 
vail dans les quartiers de Paris situés sur la rive droite de 
la Seine, les Drilles se présentèrent en nombre (5 octobre 
1846) devant son chantier dont la porte fut brisée. Les 
gendarmes durent intervenir : plusieurs Drilles furent 
arrêtés et condamnés à diverses peines *. 



in. Causes économiques de la décadence du compagnonnage. 
— Le machinisme. — Ses progrès rapides dans certaines indus- 
tries sont moins sensibles dans les corps d'état affiliés au com- 
pagnonnage. — Revue des diverses industries. — Les chemins 
de fer. 

Pour achever cet historique du compagnonnage sous le 
règne de Louis-Philippe, il nous reste à rechercher si, en 
dehors des divisions intérieures, qui ont contribué si acti- 
vement à sa désorganisation, d'autres causes, d'ordre éco- 
nomique, n'ont pas concouru à accélérer cette décadence 
et à la rendre irrémédiable. Une double cause paraît sur- 
tout avoir agi dans ce sens et avoir exercé une influence 
encore très restreinte, il est vrai, mais cependant déjà 
appréciable, sur les destinées du compagnonnage : nous 
voulons parler de l'évolution industrielle caractérisée par 
les progrès du machinisme et de la construction des pre- 
miers chemins de fer. 

L'évolution industrielle, encore à ses débuts sous la 
Restauration, s'aftlrme et s'accentue sous la monarchie 
de Juillet; elle entraîne la transformation progressive d'un 
grand nombre d'industries et, en premier lieu, des indus- 
tries textiles, celles qui profitaient le plus du progrès des 
machines. « Non seulement les filatures étaient toutes mues 
par l'eau ou la vapeur, mais leur outillage s'était succes- 
sivement amélioré et le tissage lui-même, armé de meil- 

L Gazette des Tribunaux, 7 janvier 1847. 



140 LE COMPAGNONNAGE 

leures machines de préparation, était entré dans la période 
de fabrication mécanique. » (F.EVASSErR, Histoire des classes 
ouvrières de 1789 jusqu'à 7ios Jours, II, p. 125.) Le développe- 
ment pris subitement par le tissage et la filature méca- 
niques des divers textiles, par l'industrie de l'impression 
sur étoffes était déjà remanjuable. La métallurgie, en 
quelque sorte renouvelée par la découverte du procédé 
de la fabrication de la fonte à la bouille prend une exten- 
sion considérable. Nous reviendrons par la suite sur 
cette transformation radicale dés lors en voie de s'opérer 
dans l'organisation industrielle de notre pays, transfor- 
mation qui correspond à une modification profonde de 
l'outillage attestée par cette simple constatation : en 1830 
on comptait en France GiG machines à vapeur re|)résen- 
tant une force de 10 000 chevaux-vapeur; en 1847, il exis- 
tait déjà 4 8i)3 machines avec 61 830 chevaux-vapeur. 

L'évolution industrielle déjà commencée devait exercer 
une grande influence sur les destinées de notre institution. 
Il est évident en efTet que les progrès de la fabrication 
mécanique et la division du travail ont simplifié la tâche 
de l'ouvrier et restreint, en même temps que sa dépense 
d'effort musculaire, sa |iart (Finitialive personnelle. Or le 
compagnonnage étant, avant tout, une école d'éducation et 
de perfectionnement professionnels, l'évolution (jui ouvrait 
au premier venu, à l'ouvrier non qualifié, l'accès d'une 
carrière autrefois fermée, condamnait à mort une institu- 
tion dont elle supprimait la raison d'être. On se faisait 
recevoir compagnon jadis pour apprendre à fond son 
métier, pour en pénétrer tous les secrets, pour en vaincre 
tnulcs les diflicultés. Désormais tant de savoir devient 
inutile. On ne demande plus à l'ouvrier qu'un travail 
presque machinal, exigeant plus d'attention que d'expé- 
rience, plus de ponctualité que d'adresse. 

Qu'irait du reste chercher l'ouvrier p;ir touti; la France? 
Autrefois, lorsqu'il était le véritable auteur de son œuvre, 
lorsque l'objet par lui façonné reflétait sa pensée, tradui- 
sait en acte sa pensée créatrice, les procédés d'exécution 
variaient de province à province, d'individu à individu. Il 



LA MONARCHIE DE JUILLET 141 

y avait la manière de Bordeaux, le tour de main de Pro- 
vence, le faire nantais ou parisien. Voyager, c'était s'ins- 
truire, s'initier à des méthodes nouvelles, comparer et 
juger des produits différents. Or toutes ces particularités 
ont disparu ou tendent à disparaître sous l'influence de 
l'évolution industiùelle. Quelques grandes entreprises 
monopolisent nombre de fabrications, et ces fabrications 
elles-mêmes sont le résultat d'un travail mécanique cons- 
tant et uniforme. Partout on trouve en fonction le même 
outillage; partout la même machine exécute les mêmes 
mouvements automatiques, surveillée et servie dans son 
prodigieux et inconscient labeur par des êtres humains, 
ses satellites, pour ne pas dire ses esclaves. A quoi bon dès 
lors voyager? les temps sont passés ori l'ouvrier était le 
maître et en quelque sorte le père de son œuvre. Qu'il 
s'emprisonne dans une usine, qu'il s'hypnotise et finale- 
ment s'abêtisse par l'éternelle répétition d'actes routiniers, 
qu'il tourne toute sa vie la roue d'ixion. Le progrès indus- 
triel est à ce prix. 

Il importe cependant de ne pas s"y tromper. L'évolution 
industrielle — qui du reste n'est pas terminée — ne se fit 
pas sentir à la fois et dans toutes les directions avec la 
même force. L'irruption foudroyante du machinisme dans 
la grande industrie — notamment dans les industries 
textiles et métallurgiques — n'eut aucune répercussion 
immédiate sur nombre de métiers appartenant à la petite 
et à la moyenne industrie, notamment sur ceux du bâti- 
ment qui sont, on le sait, les corporations mères du compa- 
gnonnage, celles qui lui ont fourni de tout temps son plus 
fort contingent. Le travail du charpentier, du menuisier, 
du couvreur s'exécutait encore sous Louis-Philippe d'après 
les procédés traditionnels; il en était de même chez les tail- 
leurs de pierre, et on vit encore la société des compagnons 
étrangers de cette profession, dont le siège était à Paris, 20, 
rue du Roi-de-Sicile, envoyer à l'Exposition de 1844 un 
modèle en plâtre oîi se trouvaient réunies toutes les diffi- 
cultés architecturales d'un édifice romain, toutes les diffi- 
cultés que pouvait offrir la coupe de pierre. « Ces difficultés, 



142 LE COMPAGNONNAGE 

est-il dit dans le rapport du jury, ont été vaincues avec une 
supériorité qui annonce des études faites avec conscience 
et une connaissance approfondie de l'art du tailleur de 
pierre. Le jury félicite les ouvriers pour ce beau travail et 
il vote avec empressemcnl à M. Ainaiid, leur représentant, 
une mention honorable. » 

Pour d'aulres industries, la liaiisloniialion de rdiililiatie 
et des procédés techniques commence sons Louis-Philippe. 
En 1830 la cordonnerie échappe encore à l'évolution indus- 
trielle; mais pendant les cinq années suivantes la situation 
se modille. A l'Exposition de 1844 apparaissent les chaus- 
sures sans couture; les semelles et l'empeigne sont jointes 
par des clous. Ces opérations s'exécutent à la mécanique 
dans de grandes usines comme celle de M. Suser (de 
Nantes), qui fabrique annuellement "iO 000 paires de chaus- 
sures *. En 1841), la fal>rication à la machine s'est généra- 
lisée et tend à se substituer au travail à la main. Dans jdu- 
sieurs établissements, l'ouvrier ne confectionne plus que 
l'empeigne de la chaussure qui est ensuite traitée par une 
série d'opérations mécaniques, mise sur la forme et liée à 
la semelle par des petits clous. Le talon est découpé jiar 
une machine à l'emporte-pièce, puis appliqiii' ;'i la chaus- 
sure et vissé par le même procédé que la semelle -. 

L'industrie de la tannerie (corporation comprise dans les 
cadres du compagnonnage), progresse elle aussi et se trans- 
forme sous le règne de Louis-Philippe. On commence à 
faire usage du marteau mécanique pour battre les cuirs forts 
que l'on battait auparavant à bras avec de forts rouleaux; 
on invente les premières machines à refendre le cuir, c'est- 
à-dire à amincir les cuirs tannés de bœuf pour les ramener 
au degré d'épaisseur voulue, opération qui s'exé(nitait 
autrefois à la main '. 

La sellerie et la bourrellerie, deux coi'ptiralidiis (pii appi>i- 
taiiMit jadis leur coiilingcnt au (iimiiagndnnagc, déclincul 

1. Exposition des produits de l'industrie française en ISii. Hniipurt du 
jury central, t. III, p. '72. 

2. Exposition de 1849. Rapport du jury, t. III, p. 005 et suiv. 

3. Voir Exposition de IS44. /{apport du jury, l. II, p. 291, et Ladoulayk, 
Dictionnaire des arts et 7nanu factures, art. Tanneiue. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 143 

sensiblement de 1840 à IS'i'.i. I/rquilatioii est de plus en 
plus délaissée et la consUucLioit des premiers chemins de 
fer cause déjà un pi'éjudice sensible au roulage. 

Industries textiles. Les corporations suivantes du groupe 
des industries textiles étaient organisées en compagnon- 
nages : cordiers, toiliers, teinturiers, tondeurs de drap, 
tisseurs ferrandiniers. 

Chez les cordiers le travail manuel continue à avoir une 
large part dans Tœuvre de la fabrication. On continue à 
liler le chanvre au rouet et c'est à peine si, à l'Exposition 
de 1849 apparaît une machine à commettre, c'est-à-dire à 
tordre ensemble les fils de caret pour les assembler '. 

Les compagnons toiliers appartenaient à la catégorie 
des fdeurs et tisseurs à la main qui ont été de nos jours 
dépossédés par la fabrication mécanique et par la con- 
centration dans des grands établissements industriels de 
la production jadis dispersée dans les campagnes. Cette 
évolution commençait à peine en 1840. Le rapporteur du 
.jury riulial à l'Exposition de 1839 (t. I, p. 287) constate que 
« le peignage se fait encore généralement à la main. Le 
filage à la main du lin et du chanvre existe encore dans 
toutes les parties de la France ; sera-t-il entièrement 
abandonné pour le tissage à la machine? » (se demande 
le rapporteur) et il répond : « Nous ne le pensons pas; 
nous croyons qu'il est quelques emplois tels que le tissage 
des batistes, la fabrication des dentelles qui réclameront 
toujours du lil à la main pour le brillant et la finesse ». 
Quant au tissage à la machine, il n'avait encore donné de 
résultats satisfaisants en 1839 que pour des toiles d'une 
certaine qualité : « les fortes toiles ordinaires et les toiles 
Unes ont continué d'être tissées à la main ». 

Mais de 1839 à 1844 la situation se modifie. Le nombre 
des broches mécaniques à filer double en cinq ans : on en 
compte 120 000 en 1844. Toutefois la filature à la main 
représente encore une production de al 260 000 kilogr. con- 
tre 6 000 000 de kilogr. de fil ouvré à la mécanique ^. 

1. Exposition de IS49, t. II, p. 223. 

2. Exposition de 1844, t. I, p. 453. 



144 LE COMPAGNONNAGE 

Le lissage mécaniqiu' est encore 1res en relard; quelques 
centaines de métiers cependant fonctionnent déjà. 

En 1840, la filature mécanique a encore progressé. On 
compte 2oO 000 broches mécaniques et la production a 
triplé. Mais la filature h la main prédomine encore : elle 
met en œuvre 122 220 000 kilogrammes de filasse contre 
23 000 000 seulement appliqués à la filature mécanique. Le 
lissage à la mécanique est encore très exceptionnel. 

Les tondeurs de drap nous offrent l'exemple d'une corpo- 
ration tuée par le machinisme. Sous l'Empire et la Restau- 
ration, ces artisans tondaient encore les draps aux ciseaux 
comme au moyen âge. Mais l'invention des machines dilcs 
tondeuses Aeviùl entraîner l'élimination du travail manuel '. 
En 18i-8 déjà le nombre des com])agnons tondeurs est fort 
restreint ainsi que le constate Guu.lau.mou dans ses Confes- 
sions d'un compar/non. 

Les teinturiers en drap fixaient autrefois sur l'étofTe des 
matières colorées stables {grand teint) ou susceptibles de 
s'altérer sous l'influence des agents atmosphériques (p^^//; 
teint). Mais l'invention des machines à dégraisser, à foulci-, 
à cylindrer, à presser opéra dans celte industrie une révo- 
lution fatale au compagnonnage on assurant au travail 
mécanique la prépondérance sur le tiavail ouvriei' et en 
amenant la concentration de la piodudion dans de grandes 
teintureries à vapeur. 

Les tisseurs f'errandiiiiers, forinés en compagnonnage à 
Lyon en 1834, travaillaient la suie à domicile avec des 
métiers Jacquard. Cette industrie domestique, qui aujour- 
d'hui végète et n'occupe plus à la Croix-Rousse et à Tours 
qu'une population peu nombreuse d'arlisans, était encore 
très florissante sous le règne de Louis-Philippe. Le rapjHir- 
leur du jury à l'Exposition de 1844 évalue le nombre des 
métiers battants pour la région lyonnaise h 50 000; dans le 
reste de la France, on comptait 20 000 métiers tissant la 
soie pure en étolTes ou en passementerie et l^lOOO mélicis 



1. Lo rnpiiiirl (lu jurij à 1' /''.rpo-^ition tic ISl!, t. II, j). 907, signale «no 
niacliiiif à t.jniin; les diups du système Pauilliac. 



LA MONARCHIE DE JUILLET 145 

tissant la soie mélangée, plus 20000 métiers employés à la 
rubanncrie de soie dans la région stéphanoise. Ces 
IOjOOO métiers mettaient en œuvre pour 200 millions de 
francs de soie brute et leur production en soie raffinée 
représentait en 1844, 300 millions de francs. Le même rap- 
porteur, M. Arles Dufour (t. I, p. 277), constate comme un 
fait récent l'établissement de nouveaux ateliers à métiers 
mécaniques pour le tissage de la soie, et il se montre bon 
prophète en prédisant la généralisation de cette transfor- 
mation '. 

Résumons-nous en ce qui concerne les industries 
textiles. En 1848 l'évolution industrielle caractérisée par 
les progrès du machinisme et la concentration du travail 
commence à peine pour les industries de la soie (compa- 
gnons tisseurs ferrandiniers) ; elle est encore relativement 
peu avancée dans l'industrie linière (compagnons cordiers 
et tuiliers). Par contre, elle a déjà exercé une profonde 
inlluence sur les corporations des tondeurs et teinturiers 
en drap. 

Industries du fer. Ace groupe se rattachent: 1° les Quatre 
Corps : compagnons ferblantiers, couteliers, poèliers et 
fondeurs ; 2° les compagnons serruriers; 3° les compagnons 
cloutiers; 4° les compagnons maréchaux ferrants. 

Couteliers et fondeurs. Dans un rapport remarquable par 
la justesse et la profondeur des vues qu'il renferme, 
M. Amédée Durand, rapporteur du jury à l'Exposition de 
1839 pour la section des métaux-, décrivait très exactement 
le travail de transformation qui s'opérait alors dans l'in- 
dustrie de la coutellerie. 

A une époque reculée, disait-il, la difficulté des communica- 
tions forçait chaque localité à se suffire à elle-même; peu de 
villages manquaient alors d'un coutelier plus ou moins habile 



1. En 1849 cependant, la situation no s'était pas très sensiblement modi- 
iicc. « Les métiers mécaniques (écrivait M. Arles Dufour, de nouveau 
rapporteur à l'Exposition de cette année) ont peu participe au mouve- 
ment ascendant. Leur substitution aux métiers ordinaires marche très 
lentement. » 

2. T. I, p. 461. 

LE COMPAGNO.XNAGE. 10 



146 LE COMPAGNONNAGE 

qui faisait par lui-même toutes les parties de ses produits. A 
mesure que le commerce devint plus habile à transporter la 
marchandise, la fabricalion se concentra et le travail au con- 
traire se divisa ; peu à peu la haute direction de la coutellerie 
passa forcément à celui qui en payait l'exécution. Des lors, on 
put être coutelier sans savoir faire un couteau et le meilleur 
moyen de l'avoir au meilleur tnurché possilAe (ut que personne ne 
fût 7nis en e'iat de le faire enlii}rcment. 

Celte observation précise à meiveille la portée de Tévo- 
lulion industrielle contemporaine, en même temps qu'elle 
explique la disparition graduelle du compagnonnage chez 
les couteliers, chez les fondeurs et aussi, bien qu'à un 
moindi'o degré, chez les poèliers. Dans les grands établis- 
sements industriels qui monopolisent ces diverses l'abrica- 
lions ou qui tout au moins ont relégué au second idan la 
petite industrie locale, la division du travail et par suite 
l'inutilité et l'impossibilité d'une éducation professionnelle 
intégrale chez l'ouvrier sont la règle et la condition même 
de la production. Quelle pourrait donc être dans un tel 
milieu le rôle du compagnonnage, cette école supérieure 
d'instruction et de perfectionnement techniques du tra- 
vailleur? 

Avant 1848 les corporations des serruriers et des 7narc- 
chaux ferrants échappaient encore presque comi)lètement 
à ces influences. Les serruriers d'alors n'avaient pas cessé, 
du moins pour la plupart, d'être des ounùers qualifiés, 
sinon des ouvriers d'art. A rExposition de 18i9 figurent 
encore nombre de serrures confectionnées par de simples 
ouvriers travaillant à leur compte. La. marcchalcric, bien que 
périclitant pour des causes analogues à celles qui affectè- 
rent la prospérité de la sellerie, demeuiait encoi'c à l'abri 
de l'évolution industrielle. 

Comme les tondeurs de drap, les compagnons clouliers 
étaient peu à peu évincés par la machine. Déjà en 1844 le 
rapporteur de l'Exposition remarqu(! que la vis qui se for- 
geait et se taraudait autrefois à la main est actuellement 
découpée, emboutie et taraudée à la machine '. En 1844, 

1. yi.r/,„ï;/;M„ <le 1814. liu/ijiort 'la jury, t. 1, \>. 819. 



i 



LA MONARCHIE DE JUILLET 147 

toutes les grandes entreprises font exclusivement usage 
de proctklés mécaniques pour la fabrication des clous 
et pointes de cuivre '. 

Quant aux autres corporations non mentionnées dans 
cette revue (vanniers, vitriers, boulangers, doleurs, chapeliers, 
charrons, tourneurs), l'influence du machinisme en ce qui 
les concerne était encore, en 18 i8, sinon nulle, tout au 
moins très restreinte. 

En résumé l'évolution industrielle, à peine sensible sous 
la Restauration, s'accentue sous la monarchie de Juillet et 
transforme peu à peu les conditions du travail et de la 
production. Cette évolution toutefois est plus ou moins 
rapide selon les professions. Tandis qu'elle est déjà relati- 
vement avancée dans les industries textiles et métallur- 
giques, elle commence à peine dans d'autres corporations, 
telles par exemple que celles du bâtiment. Dans un même 
gi'oupe d'industries similaires les phénomènes économi- 
ques sont loin d'avoir une force de pénétration constante 
et identique. Tandis que la filature et le tissage de la 
laine sont conquis par la fabrication mécanique, le travail 
à la main demeure la règle dans les filatures et tissages du 
chanvre et du lin. Mais l'impulsion est donnée et le mou- 
vement un instant enrayé par la révolution de février va 
reprendre et s'accélérer sous le second Empire. Un nou- 
veau régime économique et social se crée peu à peu. La 
concentration de l'industrie, le machinisme, la division du 
travail réduisent progressivement la part de l'ouvrier dans 
l'œuvre de production. Le travail se fait impersonnel et se 

1. Exposition de IS49, ihicL, t. II, p. %5. p La société des compar;nons 
cloutiers a été autrefois très nombreuse. Ses membres portaient la barbe 
longue et les clieveux tressés sur la tête en forme de fers à cheval... Les 
compagnons cloutiers étaient bien vus de la plupart des Devoirs et souvent 
choisis par eux pour arbitres dans les litiges qui les divisaient. Ils prati- 
quaient la fraternité. Tout ouvrier cloutier de passage dans une ville 
avait droit à la table, au fou et au coucher... Quand un chômeur se pré- 
sente dans un atelier, on lui fait le bien, c'est-à-dire qu'on lui donne à 
boiro et à manger... Si un ouvrier cloutier est malade, on fait pour lui des 
souscriptions d'atelier; parfois il a droit au sabot humanitaire (secours 
payé par une caisse spéciale alimentée par des cotisations, une part du 
produit des droits d'embauché, etc.). » (Bakberkt, Monoy rapides profession- 
nelles, t. IV, p. 180, citation d'un rapport d'E. Tartaret.) 



148 LE COMPAGNONNAGE 

matérialise. Le comjiagnonnage, qui correspondait à un 
régime industriel tout différent, perd sa raison d'être et 
s'achemine vers sa fin. 

Un autre fait économique d'une importance considérable 
devait contribuer à accélérer encore cette décadence de 
notre institution : ce fait n'est autre que la construction 
des premiers chemins de fer français. L'antique coutume 
du Tour de France tombai! sans doute peu à peu en désué- 
tude dans les corps d'état influencés par l'évolution indus- 
trielle. Mais un usage aussi général consacré par une 
longue tradition ne disparaît pas brusquement et on a vu 
au surplus que le machinisme était loin encore, en 1848, 
d'avoir conquis tout le domaine de l'industrie. Si donc les 
grandes routes et les cours d'eau étaient demeurés les 
seules voies de communication, il est à présumer, les 
mêmes causes étant génératrices des mêmes effets et le 
compagnonnage continuant à offrir de précieux avantages 
aux ouvriers voyageurs, que la décadence de notre institu- 
tion eût été retardée. Mais ce dernier point d'appui allait 
manquer au compat^monnage et les temps étaient proches 
où l'artisan pourrait aisément faire son Tour de France 
sans être obligé de recourir à l'assistance d'une société. 
Les chemins de fer devaient opérer à ce point de vue dans 
les mœurs une révolution comparable à celle que la con- 
centration de l'industrie et la division du travail avaient 
déjà introduite en partie dans la fabrication. Avec les che- 
mins de fer s'ouvrait une ère nouvelle en même temps que 
disparaissaient, comme par un changement de décor, des 
coutumes et des habitudes de vie séculaires. C'en est fait 
désormais pour l'ouvrier des longues marches sur la grande 
route dont le ruban poudreux s'allonge entre deux rideaux 
de p<'U|iliors; c'rn est fait des (b'parts matinaux, des haltes 
en pli'in miili dans le cabaret où l'on (rimiuail avec les 
nmliers, des arrivées tardives à la luiine. On n'entendia 
plus retentir le strident ap[iel du to[)age; on n(! verra plus 
sortir des villes ces longues théories il'aitisans ((ui, por- 
teurs de cannes et de rubans, s'en allaient faire la einuluitc; 
au partant. L'ouvrier voyagera désormais par la voie ferrée, 



LA MONARCHIE DE JUILLET 149 

plus laiMilemenL et aussi plus écoiiomiqucuiciiL qu'aulre- 
l'ois, car il évitera tous les frais de route et de séjour dans 
les lieux d'étapes où il lui fallait auparavant s'arrêter. Au 
lieu de battre l'estrade, il prendra le train qui le trans- 
portera en quelques heures dans la grande ville où il 
désire travailler. Trois ou six mois plus tard, un autre 
train le conduira ailleurs, et il ira ainsi, de ville en ville, 
sans avoir connu les hasards, mais aussi sans avoir goûté 
le charme de la vie errante. Son Tour de France ne sera 
en réalité qu'un tour des principales villes. Il aura visité 
Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, mais il ne 
connaîtra ni le Lyonnais, ni la Provence, ni le Languedoc, 
ni la Gascogne, ni la Bretagne. Il n'aura jamais été comme 
son ancêtre, le compagnon d'autrefois, le vagabond artiste, 
lepa.ssrtîii insoucieux du lendemain qui parcourt joyeux et 
la chanson sur la lèvre, les chemins de la patrie, qui 



Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué. 
Va toujours et n'est pas encore fatigué. 



L'ancien client obligé du compagnonnage ne s'affiliera 
plus désormais à une société du Devoir que si son incli- 
nation l'y pousse; mais aucune nécessité majeure ne le 
contraindra plus à prendre ce parti. Il ne redoutera plus 
les mauvaises rencontres puisqu'il voyage par la voie ferrée 
et ne s'arrête que dans les grandes villes où il est assuré de 
trouver sans difficulté une chambre garnie et une pension 
à des prix relativement modérés; d'autre part les sociétés 
de secours mutuels, puis les syndicats et les bourses du 
travail avec leurs offices de placement, leurs caisses de 
secours de route [viaticum] et leurs multiples services 
d'assistance se sont fondés en grand nombre, depuis cin- 
quante ans. Il suffira donc à l'ouvrier de s'athlier à l'une 
ou l'autre de ces associations pour trouver auprès d'elle 
l'appui matériel et moral qui fait défaut au voyageur isolé. 

La concentration industrielle, les chemins de fer, tels 
sont les deux grands facteurs économiques de la décadence 
du compagnonnage. Mais tandis que la première de ces 



150 LE COMPAGNONNAGE 

deux causes exerce dî-s 1830 sur les destinées de notre 
institution une influence qui ira toujours grandissant, la 
seconde, nous voulons dire la construction de notre 
réseau de voies ferrées, est encore peu sensible sous le 
règne de Louis-Pliilippe. Si en effet la première voie ferrée, 
celle de Saint-Élienne à Andrezioux, fut concédée eu 1823 
et livrée dès 1828 à la circulation de trains remorqués par 
des chevaux; si en 1832, sur la ligne nouvelle de Roanne à 
Saint-Etienne, fut lancée la première locomotive, la résis- 
tance d'une partie du public et le mauvais vouloir des 
Ciiambres retardèrent longtemps l'exécution des grands 
travaux d'utilité publi(iue projetés dès alors. Au commen- 
cement de l'année 18i8, c'est-à-dire au moment où s'écroula 
le trône de Louis-Philippe, si 4702 kilomètres de chemin de 
fer étaient en construction, 1830 kilomètres seulement 
étaient terminés et exploités. La révolution économique et 
sociale qui devait être la conséquence de la transformation 
survenue dans le régime des voies de communication était 
inévitable et imminente; elle n'était pas encore accomplie. 



CHAPITRE V 



SECONDE RÉPUBLIQUE (1848-1852) 



L'œuvre sociale du Gouvernement provisoii-e. — Réconci- 
liation éphémère des compagnons. — Le livre de Sciandro : 
Le compar/no)inage. Ce qu'il a été. Ce qu'il est. Ce qu'il devrait 
être (1S50). — Réception des cordonniers. — Nouvelles discordes. 



Les ('vc'nemeats de février furent pour la France entière 
une immense surprise, joyeuse pour les uns, douloureuse 
pour les autres. Accueillie avec stupeur par la bourgeoisie, 
avec méfiance par le peuple des campagnes, la proclama- 
tion de la République fut au contraire saluée avec enthou- 
siasme par la classe ouvrière, désabusée des promesses 
de 1830, travaillée par les sociétés secrètes et animée 
contre le régime de juillet d'une haine née des exécutions 
sanglantes du cloître Saint-Merri et de la rue Transnonain. 
A ces griefs d'ordre politique, s'en ajoutaient d'autres d'une 
nature différente. Issu d'une émeute populaire, le gouver- 
nement de Louis-Philippe avait vite oublié cette origine et 
avait traité la classe laborieuse avec plus de rigueur que la 
Restauration, déférant aux tribunaux les promoteurs de 
coalitions ouvrières et se désintéressant presque entière- 
ment des problèmes sociaux dont les régimes qui suivirent : 
la seconde République, le second Empire et le régime 
actuel, ont tenu à honneur de rechercher la solution. C'est 



152 LE COMPAGNONNAGE 

à peine si, peiulant les dix-huit ans du x'èyne, l'historien a 
l'occasion de mentionner dans cet ordre d'idées deux ou 
trois réformes dont la plus importante fut réalisre par la 
loi du 22 mars 1841 sur la protection du travail des enfants 
dans les manufactures, rt'forme encore bien insuffisante 
puisqu'elle permettait d'imposer à un enfant de douze ans 
un travail d'une durrc de douze heures par joui! l/opi- 
nion des classes dirigeantes s'inspirait alors directement 
des théories de l'école du laisser faire et condamnait 
impitoyablement toute intervention législative dans les 
rapports entre employeurs et salariés '. 

S'il est au contraire un reproche qui ne puisse être 
adressé aux hommes de 1848, c'est celui de s'être enfermés 
dans un lâche égoïsme et d'avoir assisté indifférents au 
spectacle des misères sociales. Le froid dédain des raison- 
neurs, les railleries des sceptiques ne peuvent empêcher 
l'historien de rendre à cette génération et à ce régime le 
tribut d'éloges auquel ils ont droit. Un grand souflle de 
bonté vraie, de pitié attendrie traversa cette époque si 
troublée. On se prit à rèvcr d'une humanité meilleure, 
d'un monde où le riche serait le soutien du pauvre, où le 
fort prêterait au faible le secours de son bras, où, réconci- 
liés dans un môme embrassement, toutes les créatures de 
Dieu s'uniraient et marcheraient, la main dans la main, par 
les chemins de la vie vers le bien, vers le beau enfin tangibles 
et réalisés. Cette immense aspiration vers un idéal social, 
cette communion de toutes les intelligences et de tous les 
cœurs durèrent peu, il est vrai, et le tonnerre des journées 
de juin réveilla en sursaut la France du sommeil où de si 
doux songes l'avaient visitée. iMais cette faillite des expé- 

1. Un ccoiioinisle coiilcniiioraia, Duuoycr, rcllùtait liicii cet état d"es[)rit 
lorsque, dans son livre sur la lAberté du travail paru peu d'années après la 
llévolution do 1818, il iio craignait pas de condamner le iirincipo de la loi 
du •.'■.' mars 1811 sur la jjrotcction du travail des enfants. « Ce qu'il faut 
souhaiter, écrivait-il à co propos, ce n'est pas ([ue le léyislatonr intervienne 
ainsi arbitrairement et se mette à. régler des heures de travail, dont il no 
lui appartient pas do déterminer la durée et le prix, c'est que la classe 
ouvrière sache, en limitanl le nombre des nainsances, prévenir le trop (/rand 
accroissement de celui des ouvriers et l'avilissement du prij: de la main 
d'œuvre! » 



SECONDE KÉPUBLIQUE 153 

riences et des espérances do 1848 ne doit jias faire mécun- 
naître la beauté d'un tel elToit. 1848 demeure, malgré tout, 
une grande date dans l'histoire morale de notre pays. 
En 1848, pour la première fois les grands problèmes sociaux, 
dont une élite de penseurs était jusqu'alors seule préoc- 
cupée, furent mis en quelque sorte officiellement à l'ordre 
du jour de l'opinion, et soumis aux délibérations des pou- 
voirs publics. Sans doute le législateur de cette époque se 
montra souvent malheureux dans ses efforts pour remédier 
à des maux trop réels. Mais du moins, il monti'a du doigt 
le but à atteindi'e ; l'histoire de notre législation ouvrière 
ne commence à vrai dire qu'en 1848 ^ 

Comme toute la classe ouvrière, le compagnonnage 
salua avec enthousiasme l'aurore de la République de 1848. 
A la suite des événements de février, de nombreux clubs 
s'étaient fondés. Les compagnons voulurent avoir le leur 
qui prit le titre de Club des compagnons de tous les Devoirs ^. 
Cette assemblée, nous dit Guillaumou, s'occupa active- 
ment de politique et lit choix, en vue des élections d'avril, 
d'une liste de candidats fort bariolée. « Il y avait de tout : 
des grands seigneurs et des ouvriers, des royalistes et des 
républicains. » {Confessions d'un compagnon.) Le compa- 
gnonnage obtint au surplus un véritable succès dans la 
personne de Perdiguier, qui fut nommé député de Paris, 
le 29e sur 34^ par 117 292 voix. Le premier élu de Paris, 
Lamartine, avait obtenu 259 808 voix, et le nom de Lamen- 
nais, élu le dernier de la liste, avait groupé 104 871 suffrages. 

1. Citous notamment le décret du 3 mars 1848 qui fixa à dix heures le 
maximum légal do la journée de travail. Bien que les conséquences immé- 
diates de ce décret rendu à un moment inopportun (au lendemain même 
de la révolution de février), aient été, il faut l'avouer, des plus fâcheuses, 
il demeure cependant comme la première affirmation publique du devoir 
de protection de l'État envers les travailleurs. Citons encore la loi du 
18 juin 1S50 sur les caisses de retraites, celle du 15 juillet 1850 sur les 
sociétés de secours mutuels, celle du 22 février 1851 sur l'apprentissage, etc. 
Si le délit de coalition no fut pas supi)rimé, la loi du 27 novembre 1849 
mit fin à une choquante inégalité en punissant des mêmes peines les 
patrons et les ouvriers autours de ces coalitions. 

2. Le journal la Comumne de Paris (11 mars 1848) publie cependant une 
liste des clubs de Paris oii n'est pas cité celui des compagnons dont les 
séances n'étaient sans doute pas publiques. 



134 LE COMPAGNONNAGE 

On i>ut croire un instant que l'inslitulion du compagnon- 
nage allait refleurir et reprendre une force nouvelle. Sous 
l'influence des idées de fraternité universelle et d'union 
ouvrière que Ton entendait proclamer de toutes parts, 
les compagnons avaient, dans un premier élan, voté par 
acclamation un projet de fusion de tous les rites. Le com- 
pagnonnage ne devait plus former qu'une grande famille. 
Un comité qui siégeait rue Saint-Germain-rAuxerrois avait 
été nommé en vue d'élaborer une constitution fédérale. 
Un tailleur de pierre, enfant de Salomon, Denot, dit la Fran- 
chise de Castelnaudary, en était le président'. Il fut décidé 
que l'on rendrait publique cette réconciliation de tous les 
compagnons et une grande manifestation fut organisée; 
elle eut lieu le 2i mars 1848. « Hier, est-il dit dans la 
Gazette des Tribunaux du 22 mars, s'est accompli un des 
plus grands actes de l'histoire du compagnonnage. Dès 
huit heures du matin, 8 à 10 000 compagnons de tous les 
Devoirs et de tous les états, tous en habits de fête et por- 
tant les riches insignes de tous les Devoirs, se trouvaient 
réunis place de la République, au Marais. » Après avoir 
rappelé les vieilles divisions qui avaient existé entre les 
diverses sociétés, le journal ajoutait : « Une réconciliation 
solennelle s'est opérée sous l'empire de la devise inscrite 
sur nos temples et nos monuments : Lihe)ic,É:jalitc, Frater- 
nité. Ces S ou 10 000 frères réconciliés par un saint et 
solennel serment ont voulu rendre tout Paris témoin de ce 
grand acte. Ils se sont organisés en colonne et ont passé 
par les quais, la rue Montmartre, la jjlace de la Bourse et 
les boulevards pour se rendre à Tllôtel de Ville faire bom- 
mage de leur respectueux et cordial dévouement à la 
République. Là, devant les membres du gouvernement 
provisoire, la sainte et solennelle réconciliation a été 
scellée. » Malheureusement cette réconciliation fut éphé- 
mère, ff Les journées de juin, dit (luillaumou, empor- 
tèrent ce beau rêve d'union et tous les compagnons se 

1. Nous puisons co renseignement dans l'iiistoriquo qui précède le 
lièglement de la .tociéti; des compaynons boulniir/crs du Dfvoir, p. 4. Ce 
règlement, lithographie, a un caractère secret. 



SECONDE REPUBLIQUE 155 

retrouvèrent, comme par le passr, divisés en sociétés 
ennemies '. » 

Les compagnons participèrent, comme tous les ouvriers, 
aux grandes manifestations populaires du 16 mars et 
du IG avril. Mais ce fut surtout à la fête du 21 mai que le 
compagnonnage déploya toutes ses pompes. Comme aux 
jours de la Révolulion, des délégations des municipalités 
et de toutes les associations de Paris et des départements 
défilèrent au Champ de Mars devant les membres de l'As- 
semblée nationale et le gouvernement provisoire. On vit 
paraître dans cette manifestation les bannières de l'Al- 
gérie, des vétérans de la vieille garde, de l'Italie, de la 
Pologne et de l'Irlande, puis celles des corporations. « Les 
divers corps de métiers, dit la Patrie du 22 mai, portaient 
leurs chefs-d'œuvre ; beaucoup n'étaient pas indignes de ce 
nom. On a remarqué le plan en relief du dôme des 
Invalides par les maçons, le labyrinthe du jardin des 
Plantes par les charpentiers... Les ouvriers menuisiers, 
compagnons du Devoir de Liberté, portaient le temple de 
Salomon, les tailleurs de pierre un projet de Palais datant 
de 1844. .. 

Il ne semble pas que le compagnonnage ait pris une 
part directe aux événements auxquels donnèrent lieu la 
création et le fonctionnement des ateliers nationaux, non 
plus qu'au mouvement coopératif auquel le décret du 
;j juillet 1848 venait d'accorder un encouragement officiel 
en ouvrant aux sociétés ouvrières un crédit de 3 millions^. 
Sans doute des compagnons participèrent individuellement 
à ces entreprises : mais les Devoirs s'abstinrent de les 
encourager ou de les combattre. 

Le projet de fusion entre tous les Devoirs, cet éternel et 



1. Moins de deux mois aprcs la fête de la réconciliation, une rixe ter- 
rible éclatait dans l'Indre entre compagnons employés à la construction 
du chemin de fer de Cliâteauroux à Argcnton. Les tailleurs de pierre com- 
pagnons étrangers (loups) attaquèrent les compagnons du même métier 
enfants de Maître Jacques (loups garous). Un de ces derniers fut très griève- 
ment blessé. Voir la Gazctle dex Tribunaux du -11 décembre 1818. 

'.?. A I^'on, la société coopérative des menuisiers, fondée en 18-lS, comp- 
tait parmi ses membres des compagnons des divers Devoirs. Ce libéra- 



156 LE COMPAGNONNAGE 

insaississabli' idral du compagnonnage, l'ul <le nouveau 
mis en avant dans une réunion tenue à Paris le 25 octo- 
bre 1848. On élabora un plan de Constitution compagnon- 
nique fraternelle et sociale qui fut soumis le 3 avril 1849 
à la ratification de 3'i sociétés. « Désormais, élait-il dit^, 
toutes les corporations et tous les Devoirs seront unis par 
les liens de la fraternité. Le topage sera remplacé par un 
salut fraternel connu de tous les compagnons des Devoirs 
réunis... Le plus fort aidera le plus faible, le plus riche 
aidera le malheureux... Désormais i)lus de haine, plus de 
rivaux!... etc. » Beau programme assurément, mais qui 
avait le défaut capital d'être trop vague et de laisser de 
côté toutes les difficultés pratiques dont l'examen eût dû 
précéder toute tentative de ce genre. Lorsque le Tour de 
France fut consulté, huit corporations seulement se pro- 
noncèrent en faveur de l'Union que toutes les autres 
repoussèrent, sept par un vote explicite et vingt par une 
abstention significative. Le seul résultat de ces pourparlers 
fut la création, sans grande portée, d'une société dite des 
Devoirs réunis qui groupa h. Paris un certain nombre d'an- 
ciens compagnons. 

Ce même désir de réconciliation inspira à un simple com- 
pagnon passant tailleur de pierre, Sciandro dit la Sagesse, 
l'idée d'adresser un nouvel appel aux compagnons. Il com- 
posa dans ce but un livre qui parut à Marseille en 18'j0 
sous ce titre : ■■ Le compagnonnage. Ce quHl a été. Ce quil 
est. Ce qu'il devrait être. » L'auteur invitait ses camarades 
à mettre leurs usages en harmonie avec les idées du siècle. 
« Faisons, disait-il, que le compagnonnage soit l'arche sainte 
des ouvriers où ils puissent trouver vertus, talents et des 
ressources certaines. » 11 engageait les compagnons à 
renoncer aux cannes et aux rubans; il les suppliait d'ad- 
mettre parmi eux les cordonniers, les boulangers. « C'est 



Usine faillit la perdre : les vieilles rivalités no tardèrent pas à so réveiller 
et anicncrcnt une scission dans la société. IIlueht Vallkhoux, Les Asso- 
ciations coopi'rrativcs en France et à l'rlriini/er, p. 05. 

I. Voir la publication do I'Office du Tiiavail : Les Assocititions p,-ofes- 
sionnclles ouvrières, 1899, p. 1C9. 



SECONDE RÉPUBLIQUE 157 

faire injure à la Providence que de mépriser des états si 
nécessaires. » Ce dernier conseil fut entendu en partie. 
Le 10 novembre I80O, les cordonniers, déjà reçus à Lyon 
en 1847 par divers corps d'état sur la présentation des 
tondeurs de drap de Vienne, furent reconnus par neuf 
corporations. 

Quelques autres reconnaissances eurent encore lieu 
de 1848 à 1852. Les compagnons de Salomon reconnurent 
les compagnons tonneliers du Devoir de Liberté. Les com- 
pagnons vanniers du Devoir prirent pour enfants les com- 
pagnons sabotiers fondés à Blois en 1809 elles furent recon- 
naître (du moins, d'après le règlement intérieur de la société 
des compagnons boulangers, p. 4, car une autre version ne 
fait dater leur réception que du second Empire). Les bou- 
langers sollicitèrent vainement la même faveur. 

Bien mieux encore que le vote des sociétés du Tour de 
France (jui avait rejeté le projet de fusion générale des 
corps et rites du compagnonnage, les faits se chargèrent 
de démontrer le caractère ulopique d'une telle conception. 
En même temps que s'élaborait le plan de la Constitution 
fraternelle dont il a été question, peu de mois avant la 
publication du livre de Sciandro, survenait à Marseille, puis 
bientôt dans toutes les villes du Tour de France (1849), une 
très grave scission entre les compagnons et les aspirants 
menuisiers du Devoir. Ces derniers, mécontents de ne pou- 
voirobtenir certaines réformes, se retirèrent de l'association 
et fondèrent une société dite de Bienfaisance qui fusionna 
en 18o8 avec VUnion *. En 1852, de nouvelles divisions écla- 
taient encore à Marseille parmi les compagnons et les aspi- 
rants de cette même société qui s'émietta de plus en plus. 

La société des compagnons serruriers du Devoir n'était 
pas plus unie. En 1849 les aspirants serruriers se séparent 
des compagnons qui persistaient à exiger d'eux une taxe 
de 3 francs à chaque embauchage; ils fondent eux aussi 
une socii'té qui bieutùt fusionne avec l'Union 2. 

1. Voir Le Conseiller des compagnons, par Chovin, de Die, p. 110. 

2. Voir la Notice historique sur la fondation de l'Union des travailleurs 
du Tour de France, par Marquet, p. 95. 



158 LE COMPAGNONNAGE 

L'histoire du compagnonnago de 1848 à 18o2 petit se 
résumer ainsi. Au début, cflervcscence et enthousiasme, 
rêves de réconciliation et de fraternité; manifestations 
pompeuses mais vaines du 21 mars et du 21 mai. Puis après 
les journées de juin, après l'envol des illusions et le retour 
à l'état normal, le réveil de l'esprit de corps avec ses 
défiances et ses jalousies, la résurrection des querelles des 
sociétés, les divisions entre compagnons et aspii'ants, les 
schismes qui s'ensuivirent. Un instant, on a pu croire à 
une renaissance du compagnonnage; un instant on a pu 
espérer le voir s"o)-ienter vers des voies nouvelles, vei's 
des horizons lumineux. Mais la force qui le précipite à 
sa perte l'a bientôt ressaisi; la course à l'abîme cnniimie. 



CHAPITRE VI 



LE SECOND EMPIRE (l8a2-1870) 



I. Dernière phase de la décadence du compagnonnage sous 
l'influence persistante des mêmes causes : r Divisions intestines, 
schismes nouveaux. — 2" Progrès de la concentration indus- 
trielle et de la division du travail. L'éducation technique, but 
essentiel du compagnonnage, de moins en moins nécessaire. 
Le travail de la machine se substitue de plus en plus au travail 
humain. — 3° Les chemins de fer; achèvement des grandes 
lignes. Disparition des usages du ïour de France. — 4" Évolution 
dans les croyances et les mœurs de la classe ouvrière. AfTaiblis- 
scment du sentiment religieux. 



Dernière p/mse de la décadence du compagnonnage. — • 
Nous avons vu le compagnonnage, encore tout-puissant 
sous la Restauration, s'affaiblir et décliner ù partir de 1830, 
mais surtout de 1840, et la décadence de l'institution, peu 
sensible au début, s'accélérer et se manifester par des 
signes irrécusables pendant les huit dernières années du 
règne de Louis-Philippe. Après la réconciliation factice 
qui suivit la révolution de février, cette décadence se 
poursuit sans relâche jusqu'en 1852; mais c'est seulement 
sous le second Empire que s'achève l'œuvre lente de 
désorganisation et de dissolution dout nous avons décrit 
la marche et noté les premiers ravages. Il importe en effet 
de ue pas s'y tromper. Après 1870 et jusqu'à nos jours, 



160 LE COMPAGNONNAGE 

nous rencontrerons encore des sociétés de compagnons, 
mais il n'existe plus, pour ainsi dire, un compagnonnage. 
Si, cependant on conserve ce nom générique aux associa- 
tions qui se sont perpétuées jusque notre époque, on est 
forcé de convenir que ce compagnonnage n'est plus guère 
aujourd'hui qu'un fantôme. 11 a perdu toute vitalité, toute 
influence sur la masse ouvrière. Dans la grande majorité 
des corporations, son nom est inconnu. Celles-là. même 
qui lui étaient entièrement inféodées il y a cinquante ou 
soixante ans, se sont presque toutes émancipées et ont 
abandonné ses coutumes et ses rites. A l'exception de trois 
ou quatre corporations — les charpentiers, les maréchaux 
ferrants, les charrons — où la tradition s'est conservée, 
les rares sociétés professionelles de compagnons qui ont 
survécu ne sont que des groupements sans consistance 
auxquels leur i'aijdesse numérique et l'exiguïté de leurs res- 
sources interdisent toute action sur le terrain de la défense 
des intérêts généraux de la profession. En un mot, le compa- 
gnonnage subsiste encore comme fédération de (juelqucîs 
sociétés professionnelles demeurées fidèles à certains usages 
et à certains rites; comme organisation économique et 
comme force sociale, il est depuis longtemps anéanti. 

Les précédents chapiti'cs ont mis en évidence les caus(>s 
profondes de la décadence du compagnonnage. Nous avons 
signalé comme la plus importante de ces causes les divi- 
sions entre compagnons et les schismes qui en avaient élé 
la conséquence. Ces divisions s'accentuèrent et s'enveni- 
mèrent plus que jamais sous le second Empire. 

1» Divisions inleslines . Schismes nouveaux. — En 185:!, 
des troubles éclatent à Bordeaux entre les compagnons et 
les aspirants menuisiers du Devoir. Ces derniers, mécon- 
tents de la nouriiture (pic leur donnait la ]Mrri\ récla- 
mèrent son changemcnl, et sur le rrtus des ((impagiions, 
se retirèrent de la société. 

En décembre ISLii, une vive agitation se manifesta paiiiii 
ceux des aspirants menuisiers qui jusqu'alors étaient 
demeurés fidèles au Devoir de Maître Jacques. Désireux 
d'éviter une scission, les compagnons proposèrent aux 



LE SECOND EMPIRE 161 

ini'contents do irdiger un nouveau règlement que ceux-ci 
acceptèrent après quelque hésitation (24 février ISy'l). Les 
nouveaux aspirants paieraient un droit d'entrée de 1 fr. ;iO 
et une cotisation de 75 centimes chaque mois. En échange 
ils recevraient, en cas de maladie, un secours de 75 cen- 
times par jour pendant un mois et de 50 centimes pendant 
les deux mois suivants. Un viaticum de 35 centimes par 
myriamètre était accordé à chaque aspirant malade retour- 
nant chez lui. Un registre d'embauchage spécial aux aspi- 
rants serait tenu. La direction de chaque société d'aspi- 
rants était confiée à un comité nommé par eux et composé 
d'aspirants ^ 

Ce règlement fut appliqué sans difficulté pendant deux 
ans. Mais en 1857, à la suite d'une rixe survenue à Marseille 
entre compagnons et aspirants, un nouveau schisme éclata. 
Une société dite des aspirants fut fondée en 1858. 

Telle était la situation lorsque parut (1860) Le Conseiller 
des compagnons, parChovin,de Die, compagnon menuisier 
du Devoir. Ce livre, que nous analysons plus loin, renferme 
un historique assez partial en faveur des compagnons, des 
démêlés survenus entre ces derniers et les aspirants. 
« Ceux qui ne connaissent pas notre société, écrivait 
Chovin, doivent se demander comment, après tant de 
révoltes successives et un démembrement pareil, elle existe 
encore. C'est qu'elle a été jadis la plus florissante et la 
plus nombreuse. Nous avons l'espérance de la voir triom- 
pher de ses malheureuses secousses et reconquérir sa 
prospérité d'autrefois . » Cette espérance devait être 
trompée; la société des compagnons menuisiers a continué 
à péricliter. Il existe bien encore de nos jours une société 
dite des compagnons menuisiers du Devoir; mais elle 
compte peu de membres et n'exerce aucune influence sur 
les destinées de cette corporation. 

La société des cordonniers, admise depuis peu aux hon. 
neurs du compagnonnage, n'était pas moins divisée. Un de 
ses membres, qui devait être le chef des dissidents, Guil- 

1. Chovin, Le Conseiller des Compai/iwns, 1860, p. 160 à 171. 

LE COMPAGNONNAGE. H 



162 LE COMPAGNONNAGE 

launiou, a retracr- l'hisloriquo de la scission qui a portt' 
un coup niovlel à cette société. La cause immédiate de ce 
schisme fut une accusation de vol portée faussement contre 
un compagnon et un aspirant; mais depuis longtemps, il 
existait dans cette association deux partis ennemis. Le 
16 février 1834, Guillaumou se retira de la société avec 
21 compagnons et 73 aspirants qui fondèrent un groupe 
séparé (UiVÈre nouvelle. Ce groupe s'unit aux cordonniers 
sociétaires (dissidents depuis 1811), aux indépendants (1827) 
et aux compagnons de Liberté (184o) pour combattre le 
compagnonnage du Devoir. Les sociétaires de l'Ère nou- 
velle ne purent longtemps s'entendre entre eux; quelques 
mécontents fondèrent à leur tour un groupe nouveau dit 
de l'Alliance. Ce fut sans doute l'Alliance qui publia la 
brochure intitulée u Le secret des compagnons cordonniers 
dévoilé par les compagnons du Devoir, les Sociétaires, les 
Indépendants, les compagnons de Liberté et ceux des 
Devoirs réunis en Société de Secours mutuels à Paris, 
Payrard, 29, quai Napoléon '. » Ce curieux recueil renferme 
le formulaire des rituels secrets des divers compagnon- 
nages de cordonniers; le but des éditeurs est évidemment 
de porter un coup aux socii'-tés énumérées dans le litre, 
sociétés dont assurément et contrairement à ce qu'ils 
semblaient prétendre, ils ne faisaient plus partie. 

2" Progrès de la concentration industrielle et de la division 
du travail. — Dans un remarquable rapport présenté au 
nom du jury international de l'Exposition Universelle de 
1867, Michel Chevalier constatait les progrès de la méca- 
nique en môme tem[)sque son introduction continue dans 
l'industrie. « C'est, écrivait-il, un des caractères domi- 
nants de l'industrie moderne, h; [dus saillant de tous, 
pcut-éli-i', (pic la méc;mi(iue la pénètre de (oute paît. 
Toutes les brandies de l'industrie éprouvent, les unes 
après les autres, cette sorte d'invasion qui est pour le bien 
général, malgré l'effroi qu'elle a inspiré à un écrivain 
généreux et d'ailleurs fort éclairé, Sismondi, et malgré la 

1. L'exemplaire Je la /lil/liotlii''fpie Nationnln est cote R, r)()005. 



LE SECOND EMPIRE 103 

défaveur avec laquelle elle est envisagée par les po|nila- 
tions ouvrières. Par la vertu de la mécanique, des fabrica- 
tions qui naguère formaient le lot de quelques artisans 
peu et mal outillés, élalilis dans une petite boutique ou 
une cluimbre, passent successivement à l'état de grande 
industrie. Presque tout s'y faisait à la main ou avec un 
petit nombre d'instruments d'une grande simplicité. Aujour- 
d'hui, elles ont un nombreux outillage mis en mouvement 
parla vapeur ou par des chutes d'eau et on peut y observer 
d'une manière très accentuée la division du travail mar- 
chant de front, ainsi que c'est la règle, avec l'introduction 
des machines et des outils perfectionnés. » Longtemps les 
industries du bâtiment, celles qui fournissaient au compa- 
gnonnage son plus fort appoint et ses réserves, avaient été 
épargnées par le machinisme. On n'employait les machines 
pour le travail du bois que dans quelques cas particuliers 
et dans un petit nombre de chantiers*. Le menuisier ache- 
tait les bois en grume et les débitait lui-même avec une 
scie à main. De même le charpentier recevait des bois 
bruts qu'il lui fallait tailler. (( On lui donnait un arbre, 
nous disait un homme du métier, il devait l'équarrir. » 

Déjà, en 18o3, cette situation s'était considérablement 
modifiée. Les rapports du Jury international de la pre- 
mière Exposition universelle constatent, à cette date, que 
les machines-outils pour le travail du bois se sont multi- 
pliées au point que leur emploi tend de plus en plus à se 
généraliser. « C'est une voie toute nouvelle dans laquelle 
entre l'industrie, et comme les outils pour le travail des 
métaux avaient donné lieu à de longues et laborieuses 
études avant d'atteindre le degré de perfectionnement que 
nous voyons aujourd'hui, ceux qui sont employés au tra- 
vail du bois ont fait, dans ces dernières années, des progrès 
excessivement rapides- ». On voit figurer à cette Exposi- 
tion des machines à scier ou à débiter les bois, notamment 

1. Exposition iiniversella de IS55. Rapport du jury mixte international, 
Paris, Imprimerie Impériale, 1856, p. 2"0 (Rapport de M. Blondcau, 
!"■ groupe, 6" classe, 1" section.) 

2. Exposition universelle de iS55. /{apports, p. 270. 



164 LE COMPAGNONNAGE 

une scie droite verticale pour cli'biler les bois en grume, 
et une scie verticale à Ji'biler les bois suivant des cour- 
bures, des épaisseurs et des équcrrages; le mouvement des 
cylindres qui guident cette dernière machine s'obtenait au 
moyen d'un gouvernail manié par un ouvrier et permettant 
de produire toutes les courbures possibles. On exposa 
même des machines à ouvrer ou à travailler le bois tout 
débité, à mortaiser, à fraiser, à rainer, à raboter, à ouvrer 
les bordages des navires, etc. Toutefois, il importe de ne 
pas s'y tromper : ces procédés mécaniques n'étaient encore 
usités, en 18u3, que dans les grands chantiers de construc- 
tion et leur invention était trop récente pour que les con- 
ditions du travail aient été gravement affectées dans les 
corporations du bâtiment par cette transformation encore 
peu avancée de l'outillage. Le prix des machines primées 
était, du reste, fort élevé : la scie droite, système Normand, 
coûtait 2o 000 francs et la scie à débiter le bois suivant 
courbures, 30 000 francs. Mais, au cours des douze années 
qui suivirent, le machinisme poursuivit ses conquêtes dans 
les industries de la charpente et de la menuiserie. Le rap- 
port de Michel Chevalier à l'Exposition de 1807 ' constate 
qu'à cette date « on se servait des machines-outils dans 
tous les ateliers de construction; l'atelier qui tenterait de 
s'en passer n'aurait plus qu'à fermer; personne ne vou- 
drait d(; sa fabrication » vl il ajoutait : « la menuiserie 
se fait à la mécanique. On façonne mécaniquement les 
charpentes. On fabrique à la mécanique des chalets tout 
entiers en pièces numérotées pour être expédiées par les 
chemins de fer aux départements et au delà des mers à 
l'étranger, sur le modèle de ceux de la Suisse, non sans y 
joindre des enjolivements ou découpures que les chefs de 
famille auraient considérés autrefois comme un luxe 
inquiétant, mais qu'aujourd'hui le petit bourgeois peut se 
peinietlre parce que la machine les exécute à vil prix ». 
Ces constatations sont reproduites, avec exemples à 



1. Jiajiports du jury international. Introductiun, Paris, p. 118, P. Dupont, 
18G8. 



LE SECOND EMPIRE ICb 

l'appui, dans le rapport de M. Viollel-le-Duc '. « Depuis les 
huisseries jusqu'aux parquets, la mécanique s'est décidé- 
mont emiiaréo de la façon des bois. Les machines à 
découper, notamment, ont pris une extension considérable 
et livrent des produits irréprochables à des prix très bas. 
Des maisons entières en bois sont aujourd'hui façonnées à 
la mécanique et plusieurs usines emploient des moteurs 
très puissants et un grand nombre d'ouvriers. Des bois 
découpés, l'industrie actuelle est arrivée aux menues char- 
pentes sciées et taillées à la mécanique. » 

Qu'allaient devenir, dans ces conditions, les métiers de 
charpentier et de menuisier? Ils étaient condamnés, sinon 
à disparaître, — car évidemment, la machine ne pouvait 
encore prétendre, de longtemps, supprimer complètement 
l'ouvrier, et l'exemple des chalets construits pièce à pièce, 
à la machine, devait rester une exception — du moins 
à se subordonner de plus en plus à la grande industrie 
et à lui abandonner la meilleure part des travaux dont 
ils avaient autrefois le monopole. A la grande industrie, 
pourvue d'un outillage perfectionné, appartiendrait désor- 
mais sans conteste les opérations de taille et de débitage 
du bois; l'ouvrier des industries du bois ne serait plus 
chargé que du finissage, parfois même d'une besogne 
purement matérielle d'assemblage des pièces de bois à lui 
livrées. Cette transformation a surtout été sensible dans la 
menuiserie. « Autrefois, nous disait un architecte particu- 
lièrement expert dans ces matières, un menuisier parisien 
ou lyonnais exécutait lui-même tout travail à lui confié. 
Si, par exemple, on lui demandait de confectionner une 
croisée, il choisissait un morceau de bois convenable à cet 
usage, puis poussait la moulure avec son rabot. Aujourd'hui, 
un industriel auquel l'architecte a remis le dessin et les 
dimensions de la croisée, taille la pièce de bois et jjousse 
la mouluration à la machine. L'ouvrier n'a plus qu'à ajuster 
la pièce. » 

En ce qui concerne spécialement la charpenterie, 

1. Rapiiorts du jury iiHernalional, t. X, VI' classe, Or), p. 113. 



166 LE COMPAGNONNAGE 

l'action directe du machinisme a rté moindre et surtout 
moins rapide que pour la menuiserie. Le charpentier ne se 
borne pas à assembler les bois; il continue grnrralement 
à les ouvrer. Mais une autre cause vint activer la déca- 
dence de cette corporation, la première du compagnon- 
nage : la concurrence qu'elle eut à subir de la part de la 
charpenterie métallique. 

Dès les dernières années du règne de Louis-Philippe, 
l'usage des charpentes en fer, jusqu'alors inconnu, avait 
commencé à s'introduire dans la construction. Divers 
motifs avaient engagé les architectes et les entrepreneurs 
à tenter cette innovation : les exigences des ouviicrs char- 
pentiers et la hausse des salaires d'une part, les mécomptes 
éprouvés par suite de l'emploi des charpentes en bois non 
flotté d'autre part*. 

Ces diverses causes jointes à l'abaissement du prix des 
fers ouvrés par suite des progrès de l'industrie métallur- 
gique et de la concurrence étrangère eurent pour consé- 
quence la généralisation progressive de l'usage des char- 
pentes métalliques. L'industrie du fer s'ouvrit peu à peu 
d'importants débouchés, notamment à l'occasion de la 
construction des gares de chemins de fer et des grands 
marchés publics dont les halles de Paris offrent un modèle. 
Les ingénieurs et les architectes du second Empire se firent 
un point d'honneur de ne plus employer que la tôle pour 
les combles et planchers, la fonte pour les supports résis- 
tants et les revêtements. « Il semble, écrivait non sans quel- 
que exagération, Michel Chevalier, que l'art du charpentier 
ne soit plus destiné qu'à élever des échafauds et des cons- 
tructions provisoires » : telle était, du moins, l'opinion qui 
dominait en 1807. 

Le machinisme envahissail en même temps la serrurerie. 
Autrefois le serrurier forgeait lui-même les clefs et les ser- 

1. « I/O bois de cliarpontc en cliènc non flotté domo\iro en effet iiiiprégné 
lie sa sôve et pourrit rapidement lorsqu'il est emprisonné dans du plâtre. » 
(Rapport de VioIlot-le-I)uc, t. X des Itapports <(itjury international de 1867, 
p. 112). Ij'excellenlo coutume d'employer du bois flotté fut abandonnée 
depuis la Révolution jusqu'en 1800 environ. D'où la mauvaise qualité des 
bâtiments construits à cette époque. 



LE SECOND EMPIRE 167 

rures au marteau cL à la limo. Dî'sormais la grande indus- 
trie tend à accaparer celle fabrication. Les serrures, les 
verrous, les crémones, les espagnolettes sont confectionnés 
dans de puissantes usines; l'ouvrier n'a plus qu'à assembler 
et à monter les pièces. Cette transformation ébaucbée des 
1867 n'atteignit son terme qu'après 1870. 

Par contre, l'industrie de la taille de la pierre échappait 
encore à la mécanique. A l'Exposition de 1855 ne figure 
qu'une seule machine à tailler la pierre; encore n'est-cUe 
pas employée industriellement. Viollet-le-Duc constate en 
1867, dans son rapport du Jury de l'Exposition, qu'à cette 
date encore, dans tous les chantiers, « les pierres dures 
étaient sciées à bras ». 

Ainsi peu à peu, bien que plus lentement en ce qui con- 
cerne les corporations du bâtiment , le machinisme 
conquiert l'industrie. Cette transformation qui implique 
une division de plus en plus grande du travail, a-t-elle 
accru la production, a-t-elle eu pour conséquence la dimi- 
nution des prix de revient et de vente des marchandises? 
l'affirmative n'est pas niable. A-t-elle contribué de même à 
élever le niveau intellectuel et moral des classes ouvrières? 
c'est là une autre question que nous serions tenté de 
résoudre dans le sens de la négative'. La division excessive 
du travail a diminué, à notre avis, l'activité cérébrale de 
l'ouvrier. Le goût, l'imagination, l'expérience profession- 
nelle ont cessé, dans toutes les industries envahies par la 
mécanique, d'être nécessaires à l'ouvrier, de lui constituer 
un titre à un traitement plus avantageux, à plus de consi- 
dération, à un plus haut salaire. A quoi bon posséder 
toutes ces qualités puisqu'il n'en sera tenu aucun compte, 
puisque la ponctualité, la force d'attention, l'aptitude à 
poursuivre sans se lasser le même travail uniforme sont 
les seuls mérites appréciés et récompensés chez l'artisan? 
Bien au contraire, l'intelligence, sous un tel régime indus- 

1. Voir en sens contraire le beau livre de M. André Liesse : Le travail 
aux points de vue scientifique, industriel et social. Voir aussi, dans V Associa- 
tion catholii/}ie du 15 avril 1900, notre article renfermant un examen et une 
discussion de la thèse de M. Liesse. 



168 LE COMPAGNONNAGE 

triel, est presque un don funeste pour un ouvrier. Il ne faut 
pas que son esprit vagabonde pendant que sous ses yeux 
la machine accomplit pour la dix millième fois depuis le 
début du jour son éternelle évolution. L'idéal de l'industrie 
moderne serait de pouvoir placer sous les ordres de ses 
ingénieurs une armée de machines ouvrières de fer ou de 
fonte, susceptibles, après avoir reçu une impulsion initiale, 
après avoir été dûment remontées, de mettre en œuvre les 
machines déjà existantes, d'accélérer ou de modérer leur 
allure, de leur servir de régulateui^s et de guides. L'évolu- 
tion aurait ainsi parcouru son cycle entier, et à quelles 
destinées ne pourrait prétendre une industrie qui aurait 
écarté de sa route ces éléments perturbateurs dont l'inter- 
vention compromet si souvent l'équilibre parfait des forces 
économiques, nous voulons dire : la pensée, la volonté 
humaines? 

3<* Chemins de fer. Achèvement des grandes lii/ncs. Dispa- 
rition de vieux usages du Tour de France. — Tandis que 
les progrès du machinisme et la division du travail con- 
damnaient à mort certaines corporations et modifiaient 
profondément les conditions du travail dans la plupart 
des autres, l'établissement de communications par voie 
ferrée entre Paris et les principales villes de France por- 
tait un dernier coup au compagnonnage. Nous avons 
indiqué dans un précédent chapitre l'étroite connexité qui 
existait enli'e la construction des chemins de fer et la 
disparition des antiques coutumes du Tour de France. 
Cette transformation radicale dans les mœurs et les usages 
de la classe ouvrière, qui fut la conséquence de l'établisse- 
ment des voies de communications rapides, s'accomplit 
presque toute entière au cours des dix-huit années du 
second Empire. C'est sous le règne de Napoléon III que 
la plupart des grandes lignes de chemins de fer furent 
construites. A la lin de l'anm'e I80I, on no comptait 
encore que 3554 kilomètres de voie ferrée en exploita- 
lion, divisés en une série de tronçons encore inachevés. 
En J870 le réseau français présentait un dével()p[)ement 
de 16 038 kilomètres do voie ferrée en exploitation. Toutes 



LE SECOND EMPIRE 169 

les grandes villes situées sur le parcours de rancicn 
Tour de France : Paris, Lyon, Marseille, Nimes, Montpel- 
lier, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Orléans étaient reliées 
entre elles et la distance qui les séparait pouvait désor- 
mais être franchie en quelques heures. En vingt ans, le 
prix dii transport des voyageurs avait diminué d'un 
quart : le tarif moyen ne s'élevait plus qu'à 5 centimes 
44 par kilomètre. Le chemin de fer était devenu pour la 
classe ouvrière comme pour la bourgeoisie presque l'unique 
mode de locomotion. 

4'' Évolution des croyances et des mœurs. Affaiblissement 
du sentiment religieux. — En même temps que le machi- 
nisme pénétrait profondément dans l'industrie et que les 
chemins de fer créaient entre toutes les villes de France 
des facilités de communication jusqu'alors inconnues, les 
idées et les croyances de la classe ouvrière se transfor- 
maient sous l'empire d'une évolution morale dont les con- 
séquences devaient être non moins graves que celles de la 
révolution économique alors en voie de s'accomplir. L'ou- 
vrier des villes, demeuré jusqu'en 1848 idéaliste, déiste 
même, sinon chrétien pratiquant, se laisse peu à peu con- 
quérir par les doctrines matérialistes. Prétendre analyser 
les causes profondes de cette diminution du sentiment 
religieux dans la classe laborieuse serait tenter une étude 
complexe et délicate, étrangère du reste à notre sujet. 
On a voulu rechercher l'explication de cette évolution 
dans la propagande du parti avancé devenu sous le second 
Empire très anti-clérical, en haine de l'adhésion donnée 
par le clergé au régime impérial. Il existe, croyons-nous, 
d'autres causes de ce mouvement d'opinion auquel n'a du 
reste point participé la classe agricole. Tout mouvement 
avorté détermine presque fatalement une réaction en sens 
contraire, réaction dont l'intensité est en raison inverse de 
l'effort dépensé en pure perte pour l'action. L'échec de la 
révolution de 1848, qui fut, par excellence, un mouvement 
idéaliste et la faillite des espérances dont s'était bercée 
l'imagination populaire, devait avoir pour première con- 
séquence de décourager le prolétariat et de le porter, par 



170 LE COMPAGNONNAGE 

une généralisation injuste, mais trop naturelle, à douter 
de tout, à considérer comme de pures chimères tous les 
dogmes, tous les principes moraux ou sociaux qui avaient 
été jusqu'alors la règle de sa vie. — Sans doute aussi la 
concentration industrielle *, la division du travail, le machi- 
nisme exercèrent à la longue une influence sur la forma- 
tion des générations nouvelles, les accoutumèrent à ne 
voir dans la production, le principe de l'invention une fois 
établi, que l'œuvre d'une force purement mécanicjue où 
elles avaient appris, jusqu'alors, à reconnaître et à saluer 
le résultat d'un effort continu et intelligent. F^e compa- 
gnonnage, cette austère école du devoir, ce conserva- 
toire des grandes traditions, apparut alors comme une 
institution dénuée de toute raison d'être, comme un de 
ces temples déserts autrefois consacrés à un culte qui n'a 
plus de fidèles. On s'en prit d'abord et non sans raison 
aux préjugés barbares qui si souvent avaient armé les uns 
contre les autres les travailleurs d'un même métier, mem- 
bres de Devoirs ennemis. Mais bientôt les attaques visèrent 
plus haut. Les réformateurs firent le procès du compa- 
gnonnage tout entier. Ses rites, ses coutumes, ses mœurs 
étaient tournés en dérision ; des plaisanteries faciles 
accueillaient sur les chantiers et dans les ateliers les rares 
ouvriers demeurés fidèles à cette religion populaire. Dai- 
gnaiton discuter avec eux c'était pour leur reprocher de 
s'attarder à de grossières superstitions, de se montrer les 
ennemis du progrès et par ce mot on entendait l'accroisse- 
ment du bien-être matériel et non cette ascension morale 
sans laquelle il n'est pour un peuple ni dignité, ni vrai 
bonheur. La masse ouvrière était devenue ou du moins se 
piquait d'être profondément indifférente et insoucieuse. 
Vivre pour soi, s'efforcer de se faire une vie agréable, sans 

1. Nous rapprllorons ici iioup nuMnoirc ces cocscqucuccs do la loiÉrciil ra- 
tion industrielle qui sont évidenimcnt des agents très actifs de démorali- 
sation : la réunion de centaines et souvent de milliers d'ouvriers dans des 
usines où la contagion des doctrines antireligieuses et antisociales n'est 
pas moins à craindre que l'alcoolisme et la dc'-hauche, ces fléaux des grandes 
agglomérations; le travail industriel de la femme et de l'enfant; la dispa- 
rition di> la vie île famille, etc. 



LE SECOND EMPIRE 171 

s'inquiéter des intérêts généraux, telle semblait être la 
devise universelle. 



II. Eiïorts tentés pour relever le compagnonnage. — Le Con- 
seille)' des compagnons de Cftovin (1860). — Nouveaux écrits de 
Perdiguier. — Fondation des Devoirs réunis. — Reconnaissances 
de sociétés. 

Une institution aussi puissante que l'avait été le compa- 
gnonnage ne pouvait cependant périr sans que des e (Torts 
fussent tentés pour la sauver; elle trouva en effet des 
défenseurs et le projet d'une fusion générale des sociétés 
et des rites fut agité de nouveau. 

Un compagnon menuisier du Devoir, Cliovin, de Die, dont 
nous avons déjà cité le nom, jeta le premier cri d'alarme. 
Dans une lettre adressée le lij juin iSSo aux compagnons 
de sa profession, il montrait le compagnonnage désuni, 
miné par ses divisions, prêt à disparaître si tous ses enfants 
ne se réconciliaient. 11 demandait en conséquence la réu- 
nion en une seule association des deux sociétés de menui- 
siers du Devoir et de Liberté. Gavots et Dévorants n'au- 
raient plus qu'une même Mère ; les affiliés et les aspirants 
seraient traités avec égards. La devise unique serait : Fra- 
ternité des compagnons '. 

Cette motion fut rejetée ; mais Chovin ne se découragea 
pas et publia en 1860 son Conseiller des compagnons, qui est 
à la fois un historique de la société des menuisiers du 
Devoir et un plaidoyer en faveur de l'union. Afin de pré- 
parer la fusion, Chovin demandait la nomination de délé- 
gués de chaque société qui arrêteraient les bases d'un 
projet d'union; ce projet devait être ensuite soumis à une 
assemblée générale. La nouvelle oi-ganisation devait avoir 
pour fondement le principe religieux qui consiste à 
« s'aimer les uns les autres ». 

Chovin ne se dissimulait pas les difficultés que pouvait 
présenter l'exécution d'un UA plan, mais il tentait de 

1. Le Conseiller des compar/nons, p. 21. 



172 LE COMPAGNOiNNAGE 

réfuter par avance les critiques qui lui seraient adressées. 
A cette objection que le compagnonnage avait jadis 
déchaîné la guerre entre les ouvriers, les avait armés les 
uns contre les autres, notre auteur répondait que les plus 
nobles causes avaient été souvent mal servies. Bien des 
folies, bien des crimes ont été commis sous le masque de 
la religion et du patriotisme, qui n'en sauraient être tenus 
pour responsables; il en est de même du compagnonnage. 

D'autres prétendent, disait Chovin, que le compagnon- 
nage a cessé d'être utile depuis que l'ouvrier a cessé de 
voyager à pied et que les chemins de fer lui permettent 
de se déplacer rapidement et sans dépenser autant qu'au- 
trefois. Mais l'ouvrier n'est-il plus exposé à la maladie, à 
des accidents, au chômage? Le compagnonnage ne peut-il 
encore l'assister dans ces épreuves? n'est-il pas une mer- 
veilleuse école d'enseignement professionnel? le suppri- 
mer, ce serait découronner le prolétariat. 

Cette argumentation ne laissait pas d'être habile. Mais 
Chovin se méprenait lorsqu'il revendiquait pour le compa- 
gnonnage le titre de défenseur unique des intérêts des tra- 
vailleurs, lorsqu'il tentait de lier les destinées de la classe 
laborieuse à une association dont le passé avait été glorieux, 
mais dont la vie se retirait peu à peu. D'autres organisa- 
tions : syndicats, sociétés de secours m\ituels, sociétés 
d'enseignement professionnel, devaient bientôt recueillir 
l'héritage social du compagnonnage expirant. Au surplus 
le livre de Chovin passa inaperçu du grand public. 

La tentative de Chovin allait cependant être reprise par 
l'homme dont le nom était désormais indissolublement lié 
à celui du compagnonnage dont il avait été l'historien, par 
Perdiguier. Incarcéré au 2 décembre, relâché, puis exilé à 
Genève, Perdiguier y avait rédigé ses Mémoires d'un compa- 
gnon publiés à Paris en 1853, lors de sa rentrée en France. 
En J8")7, paraît la troisième édition, de beaucouj) la plus 
complète, de son Livre du Compagnonnage. En llSGl, dans 
un opuscule intitulé Question vitale sur le compagnon- 
nage et la classe ouvrière, il expose ses plans de réformes, 
ses vues sur l'avenir do l'institution. La notoriété de Perdi- 



LE SECOND EMPIRE 173 

guior, deux fois élu député de Paris, proscrU par l'Empire, 
auteur d"un livre dont le succès n'était pas encore entière- 
ment oublié, attirèrent un instant l'attention du public 
sur cet écrit. Perdiguier eut même l'honneur de recevoir 
— consécration suprême — une lettre de Ilauteville- 
Ilouse. « J'ai lu déjà, écrivait Victor Hugo, plus d'une de 
ces nobles pages si empreintes de religieuse humanité... 
.Je vous envoie ce que j'ai de plus fraternel dans le cœur. » 
D'autres correspondants, des compagnons, exprimaient plus 
simplement, peut-être aussi plus sincèrement, leurs sym- 
pathies. L'un d'eux, Espagne t dit Bien-Aimé le Bordelais, 
compagnon cloutier, félicitait Perdiguier de son « zèle et 
de ses bonnes paroles pour sauver le compagnonnage ». 
a II s'en allait temps! » ajoutait-il mélancoliquement (7 juin 
1861). Moreau lui-même, le farouche ennemi du compagnon- 
nage, oubliait ses anciennes rancunes et louait la « rare 
énergie avec laquelle Perdiguier combattait l'indifférence 
et l'intempérance malheureusement trop générales des 
ouvriers ». 

La Question vitale est à la fois une œuvre de polémique 
et de propagande. L'auteur y prend contre Chovin la 
défense des aspirants menuisiers du Devoir que les rigueurs 
des compagnons avaient contraints à une scission. Mais avec 
Chovin, il réclame une fusion de tous les corps et rites, un 
seule code, un seul règlement, une seule direction. Les 
aspirants se joindraient aux compagnons et ne se distin- 
gueraient plus d'eux. Une assemblée générale réglerait les 
questions secondaires : le fondateur sous le patronage 
duquel on placerait la société, le choix des couleurs, etc. 
On supprimerait les topages, cause de tant de querelles. 
On vivrait en bonne intelligence avec les sociétaires (mem- 
bres de l'Union). Une reconnaissance générale serait insti- 
tuée. « Ah! s'écriait Perdiguier, si tous les ouvriers pou- 
vaient s'aimer, que ce serait beau! » 

Cet appel devait être entendu, sinon par la masse de la 
classe laborieuse dont le divorce avec le compagnonnage 
était déjà consommé, sinon même par la masse des com- 
pagnons, du moins par un groupe d'hommes dévoués et 



174 LE COMPAGNONNAGE 

intelligculs qui s'cirorcèrenL dès lors do créer celle frdr- 
ration de tous les corps cl lites rêvée par Perdiguier. Dès 
1864, en efîet, se conslilue à Lyon une société qui a pour 
but de rallier tous les compagnons autour d'un programme 
d'union et de reviser les coutumes et les règlements du Tour 
de France pour les mettre en harmonie avec les conditions 
d'existence de la société moderne. 

La société créée à Lyon en 1804 et dont est sortie VUnion 
compa<j)ionniquc i n'était pas au surplus la première qui 
eût été fondée entre compagnons de tous les rites. Dès 
1831 s'était formée à Aibi une société des Devoirs réunis 
qui disparut en 1870. Une autre société dite des Ainis de 
l'Industrie s'était constituée à Lyon en 1842 et avait été 
approuvée en 1844. On la désignait ordinairement sous 
cette dénomination : la 123<^, son numéro d'inscription sur 
le registre des sociétés de secours mutuels. Le libéralisme 
de ces sociétés était plus apparent que réel; plusieurs 
d'entre elles se refusaient à admettre les cordonniers, les 
boulangers, les sabotiers, etc. -. 

Au contraire l'association créée en 1804 à Lyon et dite 
de tous les Deooirs réunis était animée de l'esprit le plus 
large. Les ouvriers de tous les métiers, les compagnons de 
tous les rites, Gavots, Dévorants ou Drilles, pouvaient en 
faire partie. En 1805 un grand banquet réunissait les 
membres de la société qui avait déjà organisé des sections 
dans diverses villes et des pourparlers étaient ouverts en 
vue de sa fusion avec la 123". Telle était la situation lors- 



1. Les rcnseig-nemcnts qui précèdent et la plupart de ceux qui suivcn 
nous ont été obligeamment communiqués par M. Lucien lilanc, l'un des 
doyens du compagnonnage et l'un des fondateurs do l'Union compagnon- 
niquo dont il est aujourd'liui le président. Ancien ouvrier bourrelier, 
devenu patron et parvenu par son travail et son intelligence à une situa- 
tion indépendante, M. lilanc est aujourd'liui cliovalior de la liégion d'Iion- 
ncur et maire de Grézieu-la-'Varcnne (Kliônc). où il vit. retiré, mais non 
pas inactif. Il dirige lui-même, avec une remarquable énergie, la plupart 
des services de l'Union comjjagnonnique. 

2. La société VUniu», formée comme il a ét(' déjà dit en 18o0 par des dis- 
sidents "lu com])agnonnage et dénommée par la suite Union des travailleurs 
du Tour de France, ne doit pas être confondue avec l'Union comi>agnon- 
niquc. X>tte société professionnelle de secours mutuels, de plus en plus 
étrangère au compagnonnage, comptait, en ISIO, 2 460 membres. 



LE SECOND EMPIRE 175 

qu'eu ISGS, M. Lucien Blanc fut élu président de la 123". 
Cette élection devait exercer la plus heureuse influence 
sur l'avenir des deux sociétés dont la fusion, préparée et 
rendue possible par les efibrts de M. Blanc, ne fut cepen- 
dant votée ciu"en 1872. La Fédération compagnonnique 
devait, comme on le verra bientôt, se constituer un peu 
plus tard. 

Plusieurs corps nouveaux furent reconnus et agrégés au 
compagnonnage de i8o2 à 1870 : 

Dans le Devoir de Liberté les tonneliers foudriers, fondés 
dès 1830, auraient été reçus en 18G3 par les menuisiers et 
serruriers *. 

Dans le Devoir de Maitre Jacques on admit les sabotiers ', 
dont la réception (1865) fut fêtée à Lyon dans un grand 
banquet auquel prirent part plus de SOO compagnons. 

Les tisseurs ferrandiniers, fondés en 1834 à Lyon, furent 
initiés en 1841 par les selliers, mais leur constitution ne 
fut signée par la majorité des corps qu'en 1860. 

Les toiliers, reçus en 1865, avaient été initiés antérieu- 
l'ement à Narbonne par les compagnons menuisiers du 
Devoir; mais ceux-ci se refusèrent toujours à leur servir 
de parrains. 

Après cinquante ans de lutte les boulangers avaient, eux 
aussi, fini par triompher du mauvais vouloir obstiné qui 
leur fermait l'accès du compagnonnage. Un heureux hasard 
les servit en cette occasion. L'un d'eux, Limousin Bon 
Courage, avait appris par hasard à Paris, en 1854, quelques 
mots du Salut de boutique des jolis compagnons des Quatre 
Corps (poêliers, fondeurs, ferblantiers, couteliers). Il 
rechercha dès lors la fréquentation des compagnons pari- 



1. D'après l'historique qui précède le Bèf/lement intérieur des compagnons 
boulangers, les compagnons sabotiers auraient été reçus en 1849 sur la 
présentation des vanniers, et les tonneliers auraient été reconnus à la même 
époque par les compagnons do Salonion. La contradiction, tout au moins 
en ce qui concerne les sabotiers, nous paraît être plus apparente que 
réelle. Il est probable que cette corporation, initiée dès 1849 par les van- 
niers, ne fut reçue définitivement par les autres sociétés du Tour de 
France, qu'en 1865. La plupart des reconnaissances de nouveaux corps 
d'état ont eu lieu ainsi en deux fois et à deux dates différentes. 



176 LE COMPAGNONNAGE 

siens oxerçanl. ct^s divers imHicrs, usu d'audace cl de ruse, 
bref fit si bien qu'il put se faire passer pour l'un d'eux, 
fondeur de son état. 11 surprit ainsi la plupart de leurs 
secrets; puis prétextant un voyage à Lyon, il réussit à se 
faire confier un exemplaire des Règles et antiquités des 
compagnons poiVicrs pour le remettre à la société des Quatre 
Corps de cette ville à Luiuelle cette pièce appartenait. 

L'affaire réussit au mieux. Limousin descendit chez la 
Mère des Quatre Corps, Mme Amorick, 2i-, rue Grôlée, et le 
premier en ville ne courut aucun soupçon. Limousin put 
rester seul dans la chambre où étaient laissés à sa portée 
les règles et archives sociales. C'était enfermer le loup 
dans la bergerie. Le malin boulanger ne manqua pas de 
prendre connaissance de tout le rituel des Quatre Corps 
(juillet 1856). 

Il ne restait plus (ju'uu pas à franchir. Les huulangi'rs, 
d'après les usages reçus, devaient, pour tirer parti de leur 
stratagème, se déclarer eux-mêmes compagnons, titre qui 
leur avait jusqu'alors été refusé. Mais cette révélation eût 
causé un scandale énorme : ils hésitèrent une année. Enfin 
Limousin se dévoua. Faisant preuve d'un courage méri- 
toire, car, à ce jeu, il risquait sa vie, il se rendit à iîordeaux 
chez les compagnons des Quatre Corps, fit, selon l'usage, le 
salut de boutique, accomplit tous les rites prescrits pour 
l'entrée de chambre, puis, jetant le masque, il se déclara 
compagnon boulanger. A la faveur de l'émoi général causé 
par cet aveu, il eut la bonne fortune de pouvoir se retirer 
sain et sauf. Dès lors les boulangers avaient virtuellement 
cause gagnée; leur réception définitive n'eut lieu toutefois 
que le 9 décembre 18G0. Afin de ménager la susceptibililé 
des Quatre Corps, les boulangers étaient reconnus en «lun- 
lité d'Enfants dé Maître Jacques fondés par eux-mêmes. 



LE SECOND EMPIRE 177 



m. Loi du 2.'i mai lSr>4 sur les coalitions. — Le syndicat 
ouvrier, hcrilier futur du compagnonnage. 

Pendant toute la i^remièrc moitié du xix" siècle, le com- 
pagnonnage avait énergiqueraent lutté pour la défense des 
intérêts de la classe laborieuse : il avait été l'âme de ces 
coalitions si sévèrement réprimées par les divers gouver- 
nements qui s'étaient succédé en France. Son rôle écono- 
micjue et social est désormais terminé : dans trois ou 
quatre corps de métiers seulement, les sociétés de com- 
pagnons continueront à exercer, même après 1870, une 
influence appréciable sur les travailleurs. Dans toutes les 
autres corporations, le compagnonnage ne groupera plus 
qu'un nombre insignifiant d'adhérents ou même il dispa- 
raîtra complètement : etiam periere ruinse! Mais l'idée 
corporative devait survivre à ce naufrage du compagnon- 
nage pour s'aftlrmer bientôt avec une force nouvelle sous 
une forme mieux appropriée aux conditions d'existence 
de la société contemporaine : le syndicat. Une première 
réforme législative, d'une portée il est vrai encore res- 
treinte, semblait inaugurer une ère nouvelle et justifier 
les espérances des travailleurs. Dès 1864 le gouvernement 
impérial, rompant avec la politique traditionnelle de tous 
les régimes précédents, présentait au vote des Chambres 
un projet, devenu bientôt la loi du 2:j mai 1804, qui 
proclamait la liberté do coalition. Aux termes du nouvel 
article 414 du Gode pénal, la coalition formée en vue 
d'amener la cessation du travail n'était plus délictueuse 
que si elle avait été accompagnée de voies de fait, de 
menaces ou de manâ'uvres frauduleuses. Le rapport de 
M. Emile Ollivier revendiquait hautement pour les artisans, 
comme un corollaire des droits politiques que leur recon- 
naissait la Constitution, le droit de délibérer et de s'en- 
tendre sur leurs intérêts professionnels. « Serait-il compré- 
hensible, disait-il, qu'on refusât la faculté de se concerter 
sur le salaire, c'est-à-dire sur la question qu'ils peuvent 
connaître le mieux, à ceux qui, par l'autorité de leur 

LE COMPAGNONNAGE. \l 



178 LE COMPAGNONNAGE 

nombre et le poids de leur suffrage , exercent une 
influence considrrable sur la marche des affaires publiques 
et qui, par leur sagesse ou leur folie, leur modération ou 
leur emportement, contribuent à nous faire des destinées 
heureuses ou malheureuses? » 

La reconnaissance du droit de coalitiun, c'est-à-dire du 
droit de délibérer et de s'entendre dans une circonstance 
donnée et en vue d'un but déterminé n'impliquait pas pour 
la classe ouvrière le droit de s'associer, c'est-à-dire de créer 
des associations permanentes ayant pour objet la défense 
des intérêts corporatifs. La réforme consacrée par la loi 
du 29 mai 1864 n'en fut pas moins saluée par tous les tra- 
vailleurs avec enthousiasme, comme la première réparation 
d'une longue injustice, comme la promesse d'un avenir 
meilleur. Imitant rexemi)le qui leur était donné par les 
patrons et encouragés par la bienveillance de l'adminis- 
tration résolue à laisser sommeiller les dispositions de 
l'article 416 du Code pénal tant que l'ordre public ne 
serait pas gravement troublé, les ouvriers de diverses pro- 
fessions fondèrent leurs premiers syndicats. Le règne, 
disons la tyrannie de l'individualisme contre laquelle le 
compagnonnage avait été si longtemps seul à s'insurger, 
touchait heureusement à sa lin. Une ère nuuvi'lle, l'ère 
syndicale, allait s'ouvrii'. 



CHAPITRE VII 



LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE (l870-190l) 
LA FÉDÉRATION ET L'UNION COMPAQ NONNIQ UES 



I. La Fédération compagnonnique (1874-1889). — Constitution 
de la Fédération au Congrès deNantes (1874);elle se compose de 
sociétés d'anciens compagnons. — Deuxième Congrès, Lyon 1879; 
les sociétés actives sont agrégées à la Fédération; création d'une 
caisse de retraites. — Scission des compagnons de Tours (1883). 
— Troisième Congrès, Bordeaux 1881. — Le projet d'une fusion 
générale de tous les corps et rites est repoussé. — Le principe 
d'une caisse générale de mutualité est voté. 



Après 1870, le compagnonnage est définitivement tombé 
au rang d'une association de troisième ordre. Cependant, 
si déchues qu'elles soient de leur ancien rang, les sociétés 
de compagnons constituent encore des organisations auto- 
nomes, dont l'action s'exerce toujours utilement, sinon pour 
la défense des intérêts généraux des diverses corporations, 
du moins pour la protection des intérêts privés de leurs 
membres, pour la création et la gestion des diverses insti- 
tutions professionnelles de prévoyance, de mutualité ou 
d'enseignement. C'est donc l'histoire d'associations parti- 
culières et non plus, à proprement parler, celle d'une insti- 
tution qu'il nous faudra désormais retracer. 

Tous les corps et sociétés qui se rattachent au compa- 
gnonnage sont ou ont été affiliés à l'une ou l'autre des 



180 LE COMPAGNONNAGE 

trois organisations suivantes : 1" la Fédération compagnon- 
nique fondée en 1874 et devenue, en 1889, VUnion compa- 
gnonnique; 2° les Sociétés du Devoir dont les adhérents 
s'intitulent compagnons restés fidèles au Devoir (ou groupe 
du Ralliement); 3° le Devoir de Liberté. Nous passerons 
successivement en revue ces diverses sociétés. Dans le 
présent chapitre nous étudierons tout d'al)ord l'iiistoire 
et l'organisation de la Fédération devenue, depuis 1880, 
l'Union compagnonnique. 

La Fédération compagnonniiiue est issue des diverses 
sociétés dites des Devoirs reunis dont la plus récente et la 
mieux connue avait été fondée à Lyon en 1864 (voir SMpra 
p. 174). Cette Société fusionnait, en 1872, avec une société 
analogue dite des Amis de l'Industrie. En même temps un 
certain nombre de compagnons de Salomon se faisaient 
recevoir membres de l'association. 

En 1874, les fondateurs et directeurs de 21 sociétés d'an- 
ciens décidèrent de se réunir à Lyon pour discuter un 
projet de fédération de ces associations '. Le Congrès 
s'assembla le 1'='" novembre 1874, sous la ]irési(!ence de 
M. Lucien Hlanc. 

A ces grandes assises du compagnonnage, il eût été 
puéril de dissimuler la décadence de l'instilution. C'est en 
effet par un cri d'alarme que s'ouvre le rajiport du com- 
pagnon Courtois {Congrès compagnonnique de Li/on, {"' et 
3 novembre 1874. Lyon, impr. \. .levain, 1874, p. 33). 

Nous avuiis liesoiii, L'sl-il dil dans ci', iMiipoi'L, de ikhis unir 
et de serrer nos rangs. De grands vides se sont faits paiiiii 
nous, et chaque année qui se succède nous frappe impitoya- 
blement. Déjà des sociétés ont disparu; d'autres sont prêtes à 
les suivre et les plus heureuses se recrutent avec peine... 

Le moment est donc venu de retourner au.x saines traditions 
du compagnonnage en y a[)porlant le progrès et en faisant les 
concessions nécessaires à l'esprit île notre époque. Nous devons 

1. Ou cuinptait, ou 1874, Tl sociétés tranciciis. Deux olaicnt on 
sommeil, quatre s'abstinrent d'envoyer dos d('Iogu<^s au Congrès. 21 sociétés 
étaient représentées soit par des délégués spécialement envoyés par elles 
à cet effet, soit par les délégués d'autres sociétés siégeant ainsi en vertu 
d'un double mandat. 



LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE i81 

donc centraliser nos efTorls en proclamant la Fédération qui 
sera le premier pas fait vers l'union de la grande famille com- 
pagnonniqne. Il faut que les jeunes gens comprennent bien les 
avantages immenses qu'ils doivent retirer de la réunion frater- 
nelle de tant de corps d'état. Ils ne doivent pas oublier que le 
seul moyen de varier leurs connaissances professionnelles est le 
voyage sans lequel beaucoup d'entre eux ne pourraient acquérir 
le degré de perfection que doit avoir un bon ouvrier. 

Conformément à ces conclusions, le Congrès vota la 
création d'une Fédération compagnonnique de toutes les 
Sociétés d'anciens compagnons des Devoirs réunis. Nous 
analyserons brièvement les principaux articles de la Consti- 
tution adoptée par le Congrès. 

La Fédération était placée sous l'invocation des trois 
fondateurs du compagnonnage et ne devait s'occuper que 
des intérêts compagnonniques (art. 1 et 2). Son but était 
« la régénération du compagnonnage » ; pour atteindre ce 
but, elle s'engageait à faire toutes les concessions néces- 
saires pour mettre l'institution en harmonie avec l'esprit 
moderne (art. 3). Chaque société adhérente demeurait 
autonome et s'administrait suivant ses besoins, les usages 
de sa localité et conformément à ses statuts (art. 4). Tous 
les compagnons, munis de certificats de leurs corps actifs 
et toutes les sociétés d'anciens formées par des corpora- 
tions reconnues, pourraient faire partie de la Fédération 
(art. 6). Quant aux nouveaux corps, ils pourraient être 
reçus sur la présentation de trois corporations (art. 7). Les 
formalités de la réception seraient les mêmes pour toute 
la Fédération (art. 9). 

Les articles 15 à 16 organisaient l'administration cen- 
trale. Lyon serait Ville Mère, recevrait les rapports des 
autres Cayennes et établirait un rapport général. Un type 
commun de lettres serait adopté pour toute la correspon- 
dance. Le secrétaire de la Ville Mère serait secrétaire 
général et recevrait un traitement. 

L'article 18 disposait que tout compagnon appartenant 
à la Fédération serait admis dans n'importe quelle Chambre, 
sans autre formalité qu'un certificat de la Chambre de son 
ancienne résidence. « Les conditions de la mutualité pour- 



182 LE COMPAGNONNAGE 

raient être continuées par n'-riprocité entre les sociétés 
où elle était instituée. » 

Des concours pour pièces d'art et de littérature compa- 
gnonniques étaient institués (art. 20 à 22). Tout compagnon 
qui aurait failli à l'honneur était rayé d'office des listes de 
la société (art. 24). 

En 1874, la Fédération ne comprenait encore que des 
sociétés d'anciens compagnons. Mais, dès 1878, les chefs de 
l'association se concertèrent en vue d'étendre aux corps 
actifs l'organisation ainsi constituée. Des fêtes compagnon- 
niques étaient célébrées cà la même époque à Paris, à Agcn, 
à Vienne, à Lyon en présence de délégués des corps actifs. 
A Paris, le président de la réunion, le C.'. Escolle, dit 
Joli Cœur de Salernes engageait ses frères à serrer les rangs 
et à unir leurs efforts pour augmenter le prestige bienfai- 
sant que les sociétés d'anciens étaient appelées à l'endre 
aux corporations actives. 

Effectivement, au deuxième Congrès de la Fédération tenu 
à Lyon du 23 au 28 septembre 1879, 34 sociétés actives 
étaient représentées en même temps que 26 sociétés d'an- 
ciens. Une nouvelle constitution en 27 articles fut votée; 
elle ne diffère pas sensiblement de celle qui avait été 
adoptée en 187 k L'administration fédérale était confiée à 
un bureau de cinq membres nommés par le Congrès et 
dans lequel les trois rites devaient être représentés; une 
rétribution était allouée au secrétaire (art. 10, 17 et 18). 
Quelques modilications d'un intérêt secondaire furent aussi 
introduites dans le règlement. Ainsi il fut décidé que tout 
compagnon affilié à la Fédération serait tenu, en cas de 
changement de domicile, de se faire recevoir membre de 
la société adhérente à la Fédération, s'il en existait une; 
un délai de trois mois lui était imparti pour se mettre 
en règle (art. 20). 

A la dernière séance, il fut donné lecture de la déclara- 
lion suivante : 



An nom des trois fondateurs des ordres fonipagnonni(nics, 
nous acceptons et jurons de nous conformer ;i lu constitution 



LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 183 

fédérale promulguée en ce jour et promettons de faire tous nos 
elTorts pour la répandre sur le Tour de France. 

« Aussitôt, est-il dit dans le comple-rcndu du Congrès *, de 
tous les cœurs sortent avec sincérité ces mots « : Je le jure ». Le 
spectacle est vraiment sublime de voir tous ces compagnons 
debout, la main tendue vers le bureau, renouvelant le serment 
qu'ils ont prêté lors de leur réception compagnonnique. » 

Mais runion ainsi proclamée devait, une fois de plus, être 
éphémère. Une fraction importante des compagnons pro- 
testa bientôt contre l'œuvre du Congrès de Lyon et se sépara 
de la Fédération. La cause de cette scission est bien carac- 
téristique de l'esprit traditionnel du compagnonnage. La 
résolution votée par le Congrès impliquait l'admission de 
tous les compagnons, y compris de ceux qui appartenaient 
au Devoir de Liberté. Cette conséquence n'était pas tout 
d'abord nettement apparue à l'esprit de tous. Mais deux 
ou trois ans plus tard, lorsque l'adhésion à la Fédération 
de plusieurs corps du rite de Salomon fut devenue un 
fait acquis, nombre de Dévorants s'indignèrent et décla- 
rèrent n'avoir jamais consenti à faire partie de la même 
association que les Gavots, leurs rivaux détestés. Le bureau 
directeur maintint le droit des Enfants de Salomon. Les 
compagnons du Devoir de la ville de Tours, imités bientôt 
par d'autres sociétés, rompirent alors avec la Fédération 
et créèrent une caisse dite du Ralliement (octobre 1883) 
en même temps qu'un journal paraissait sous ce même 
titre. Nous consacrerons une section spéciale de ce chapitre 
à, l'historique de ces associations dites de Compagnons restés 
fidèles au Devoir. 

La Fédération échoua également dans sa tentative de 
réconciliation entre les deux sociétés rivales des menui- 
siers de Liberté et des menuisiers du Devoir. Elle avait 
cependant réussi à créer une société des compagnons et 
aspirants affiliés menuisiers et serruriers des Dévoilas Unis. 

L'activité dépensée par les chefs de la Fédération ne 
doit pas, au surplus, faire illusion sur l'importance des 

1. Conf/r(;s comparjnonnique tenu à Lyon les 25, 'Sô, '27 septembre 1879. 
Lyon, X. Jevaiu, 1880, p. 43. 



184 LE COMPAGNONNAGE 

résultats obtenus. Ces résultats étaient médiocres. En 1870, 
le nombre des adbérents à la Fédération n'était encore 
que de 1 100. Sans doute ce chiffre est loin de représenter 
l'elïectif total du compagnonnage à la même date, nombre 
de corps actifs étant toujours demeurés réfractaires à 
l'Union. Il n'en est pas moins vrai que la faiblesse numé- 
rique d'une association à laquelle la plupart des vétérans 
des Devoirs avaient accordé leur appui prouve une fois 
de plus combien toute vitalité s'était retirée de ce grand 
corps du compagnonnage. 

La Caisse de retraite de la Fédération fut fondée en 1882. 
Les membres payaient 12 francs par an; des retraites pro- 
portionnelles pouvaient être accordées aux sociétaires 
âgés de cinquante-cinq ans et acquittant leurs cotisa- 
tions depuis cinq ans (délai porté par la suite à dix ans). 
Depuis 1880 la société publiait un journal : la Fédération 
compagnonnique . 

Le troisième Congrès de la Fédération s'ouvrit à Bor- 
deaux, le 4 septembre 1884, sous la présidence de M. Lucien 
Blanc. 21 corps actifs y étaient représentés par 49 délégués, 
et 39 villes fédérales (ou d'anciens) avaient envoyé chacune 
un mandataire. Divers articles nouveaux fux'ent ajoutés au 
règlement par délibération du Congrès. 

L'article 5 stipulait que cliaque corporation conservait 
son rite; chaque société admininisirait librement ses 
finances (art. 6). Tous les compagnons étaient déclarés 
égaux, les rangs de préséance ayant été abolis dès 1874 
(art. 6). 

Les frais fédéraux devaient être répartis entre tous les 
membres; le taux de la cotisation à payer de ce chef serait 
au minimum de 2'» centimes et au maximum de 1 franc 
par tête et par an (art. i:{). 

L'article IG adjoignait à radniiiiistration centrale un 
conseil de 25 membres dont lo l'ius par les corps actifs, 
10 anciens pris au sein de la société fédérale de la Ville 
Mère (Lyon) et o pris parmi les membres de la Caisse de 
retraites. 

L'organisation de la Caisse de retraites fut niodiliée. Tout 



LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 18IJ 

compagnon acLif ou retiré put adli«''rer à la Caisse ainsi 
que sa femme. La quotité des pensions serait fixée chaque 
année d'après les ressources disponibles (art. 28 et 30). Un 
règlement particulier de cette caisse fut aussi voté. Une 
cotisation de 12 francs continuait à être exigée des adhé- 
rents; aucune retraite ne pouvait être servie, à moins de 
cinquante-cinq ans d'âge et de cinq ans de versements. La 
Caisse possédait déjà un avoir de 30 49G fr. 90 en titres 
divers et de 107 fr. 80 en espèces. 

Les membres du Congrès de 1884 se préoccupèrent 
encore de la situation de plus en plus compromise du com- 
pagnonnage. Le discours de l'un des délégués, le C*. Mus- 
sault, renferme à ce point de vue des révélations instruc- 
tives. Mais les compagnons, s'ils étaient d'accord pour 
reconnaître le mal, étaient loin de s'entendre sur les 
moyens à employer pour y remédier. Les uns attribuaient 
la décadence du compagnonnage actif à l'exclusion des 
hommes mariés dont ils réclamaient l'admission. D'autres 
voulaient que l'on perfectionnât l'enseignement profes- 
sionnel. Le délégué Salles demanda en vain que l'on reçût 
les ouvriers de tous les métiers; une motion du compa- 
gnon Caboriau tendant à la fusion de tous les corps et 
de tous les rites eut le même sort. On décida cependant 
d'admettre les compagnons charpentiers de Liberté. Le 
Congrès se sépara le y septembre; les divisions entre com- 
pagnons demeuraient toujours aussi profondes que par le 
passé et l'accord était môme loin d'être complet entre les 
sociétés composant la Fédération '. 

Peu de mois avant la réunion du Congrès avait été votée 
la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels; 
nous nous bornons à signaler ici cette loi dont nous étu- 
dierons dans le dernier chapitre de ce livre la portée et les 
conséquences. Les compagnons se montrèrent, dès le début, 
plutôt hostiles à ces nouvelles associations. Les sociétés 
de compagnons se sont pour la plupart abstenues de rem- 



1. Troisième Coiii/rès compaf/nonnirjue tenu à Hordeaux los 1,5 et 6 sep- 
tembre 1881. Compte rendu des travaux. Lyon, imprimerie Bourgeon. 



186 LE COMPAGNONNAGE 

plir les formalités exigées pai- la loi de 1884 pour leur 
transformation en syndicats ouvriers. L'administration, 
très sagement inspirée, n'a pas songé à les inquiéter. 



II. V Union compagnonnique (1889-1901). — Quatrième Congres, 
Paris (1889); l'Union compagnonnique est votée. — Polémiques 
entre les journaux des deux sociétés rivales : l'Union com- 
pagnonnique et les compagnons restés fidèles au Devoir. — 
Cinquième Congrès, Nantes 189i; révision des statuts; création 
d'un orphelinat; démêlés nouveaux avec les compagnons du 
Devoir. — Sixième Congrès, Toulouse, 1899. 

Le qualrième Congrès compagnonnique se réunit à Paris 
du 3 au 7 septembre 1880. Il se composait de 49 délégués 
des corps actifs et de 36 délégués des Cliamin'es fédérales 
d'anciens. c( Il ne faut plus se faire d'illusions, était-il dit 
dans le rapport de l'administration fédérale. Les sociétés 
actives les plus prospères ne sont pas dans un état bien 
brillant, soit par le nombre de leurs membres, soit ]:tar 
l'état de leurs ressources, cela à cause de l'isolement les 
unes des autres et de l'indifférence des compagnons. Les 
sociétés d'anciens ne sont guère plus heureuses. L'activité 
faisant peu ou point de réception, la Fédération ne peut se 
recruter puisqu'on ne peut être admis dans la Fédéi'ation 
qu'après avoir passé par l'activité et être muni d'un certi- 
ficat '. .' 

L'œuvre capitale de ce Congrès fut la création de VUnion 
compaijnonnique, héritière de l'ancienne Fédération dont 
l'organisation avait été jugée trop peu cohérente. Un 
rituel uniforme devait être établi pour toutes les cérémo- 
nies compagnonniques, sans préjudice du droit de chaque 
société de conserver dans les rapports entre ses membres 
el dans ses réunions privées, ses modes de reconnaissance 
et ses rites particuliers. Nous étudions en détail dans un 
autre chapitre la constitution de VUnion compagnonnique. 
Cette constitution a pour base la distinction entre l'Union, 



1. Qnatrihne Conf/rès compagnonnique tenu à Paris du 3 au 7 .soi)tcmljro 
1889. Travaux du Congrès. Lyon, imprimerie Nouvelle, 1889, p. 7. 



LA TROISIÈME REPUBLIQUE 187 

association centrale et fédérativc représentée dans chaque 
ville par une société locale et les sociétés corporatives qui 
conservent leur indépendance, à la charge par elles de se 
soumettre au règlement commun et d'acquitter diverses 
redevances. 

Tout corps désireux de faire partie de l'Union devait en 
faire la demande et ne serait reçu que si la majorité des 
Chambres y consentait. Un compagnon pouvait être reçu 
individuellement, sans engager sa corporation. Chaque 
corps pouvait présenter à l'Union un corps similaire. 

Le Congrès vota en principe l'organisation d'une caisse 
générale de mutualité. Un nouveau règlement de la Caisse 
de retraites fut aussi adopté. La cotisation des membres 
participants était fixée cà 12 francs par an; les pensions ne 
pouvaient être servies avant cinquante-cinq ans d'âge et 
sept ans de versement. La quotité de la pension était fixée 
par l'administration centrale en proportion des versements 
et des ressources de la Caisse qui possédait déjà 
110 000 francs. Le compagnon Frize fut réélu trésorier. 

Les fondateurs de l'Union compagnonnique avaient un 
instant espéré rallier à cette association les corps dissi- 
dents. Cette espérance fut trompée, et une polémique fort 
vive s'engagea même entre V Union compagnonnique, organe 
de la société de ce nom, et le Ea//iemen^, journal publié par 
les compagnons dits restés fidèles au Devoir (charpentiers, 
cordiers, charrons, maréchaux ferrants, etc.). Le Ralliement 
reprochait à l'Union de recevoir compagnon le premier 
venu. (( Maintenant que tout le monde peut être compa- 
gnon, les femmes elles-mêmes le seront; on verra bientôt 
des compagnonnes couturières, lingères, repasseuses » 
(n° du 23 janvier 1893). Le Ralliement dénonçait encore les 
vices de l'organisation de l'Union, cjui admettait les compa- 
gnons jusqu'à l'âge de cinquante ans, alors que dans les 
sociétés de secours mutuels la limite d'admission était tlxée 
à quarante ans. « En s'eniôlant dans l'Union, les jeunes 
gens, disait-il, payaient pour les membres âgés de qua- 
rante à cinquante ans. » 

En dépit de ces critiques et de cette opposition, l'Union 



188 LE COMPAGNONNAGE 

fut acceptée par la plupart des sociétés. Dès 1880, le pacte 
d'union fut ratilié par les chapeliers, les cloutiers, les sabo- 
tiers, les toiliei^s, les tonneliers, les tourneurs, les vanniers, 
les vitriers. Après les réceptions faites à Paris des tonne- 
liers puis des cordonniers, les forgerons, les menui- 
siers (ces trois corporations en partie seulement), les plâ- 
triers, les selliers, les tanneurs, les teinturiers se firent 
agréger. Il y eut plus : des corporations nouvelles, qui 
jamais n'avaient été organisées en compagnonnage, furent 
reçues par l'Union, Les mécaniciens furent ainsi présentés 
par les cloutiers, les tailleurs et les typographes par les 
toiliers, les mouleurs par les mécaniciens, etc. Chacune de 
ces réceptions provoquait d'ardentes protestations de la 
part des compagnons dits restés fidèles au Devoir '. 

Le cinquième Congrès compagnonnique s'ouvrit à Nantes 
le 3 septembre 1894. Les compagnons restés /hlèlcs au Devoir 
avaient envoyé à la gare des émissaires qui distribuaient 
aux délégués un factum renfermant de violentes attaques 
contre l'Union. 

Vous parle/., disaient-ils, d'établir entre nous la paix!... iiii'il 
nous soit permis de vous dire que les compagnons restés lidèles 
au Devoir ont fait la paix, qu'ils ont progressé et progressent 
tous les jours, que tous se serrent cordialement la main dans 
une fraternelle entente et qu'ils n'ont cessé de travailler à 
l'émancipalion du progrès de notre chère France... Que nous 
parlez-vous de mutualité et d'écoles professionnelles? Nous les 
avons toujours eues à nos frais, vous le savez bien... Nous 
jugeons de vos progrès par vos chefs-d'œuvre; où sont-ils? tou- 
jours rien. Il faut voir vos réceptions, vos examens. Ucs char- 
pentiers recevant des sabotiers, des menuisiers examinant des 
boulangers, que peut bien être le progrès avec des recrues ainsi 
désignées?... Le Devoir es/ et restera ce qu'il a toujours été, n'en 
déplaise aux faux frères. 

Ce libelle portait la signature de dix corporations du 
Devoir : les compagnons passants cliarpenliers, les cou- 
vreurs, les menuisiers, les serruriers, les forgerons, les 
maréchaux, les charrons, les bourreliers, les cordonniers 

J. Voir lo n° du HaUiemcnt du 1-3 mars 1893. 



LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 189 

boUicrs, les boulangers *. On pouvait craindre le renou- 
vellement des anciens conflits si fréquents dans l'histoire 
du compagnonnage. Fort heureusement Tautoritr préfecto- 
rale s'interposa et l'ordre ne fut pas troublé. 

Dix-neuf délégués de l'activité représentaient au Con- 
grès les corporations suivantes : bourreliers harnacheurs, 
serruriers, menuisiers, charrons, cordonniers bottiers, 
forgerons (du moins les fractions unionistes de ces six cor- 
porations), cloutiers, chapeliers, mouleurs. Quatre Corps, 
sabotiers, selliers, tanneurs, teinturiers, toiliers, tonne- 
liers, vitriers, vanniers. Les délégués des cordiers, plâtriers, 
tailleurs étaient absents; les tourneurs ne s'étaient pas fait 
représenter. Sur 30 sociétés fédérales d'Union compagnon- 
nique, 23 avaient envoyé des mandataires auxquels s'étaient 
joints 4 délégués de sociétés d'anciens compagnons adhé- 
rentes et2 délégués de sociétés non adhérentes. MM. Lucien 
Blanc, président du Conseil de direction, etFrize, trésorier 
de la Caisse des retraites, étaient présents en qualité de 
délégués élus par le Tour de France. Tous deux furent 
confirmés dans leurs fonctions. 

M. Blanc présenta le rapport général de l'administration. 
« L'Union, était-il dit dans ce document, compte aujour- 
d'hui 18 corporations anciennes et 10 nouvelles ayant plus 
de 2000 membres, comprenant 30 sociétés d'Union dont 26 
en pleine activité. L'ensemble des encaisses de toutes les 
sociétés, y compris l'activité et les ouvriers, forme un 
capital de 00 000 francs -, non compris le matériel et le 
mobilier de chaque société. Plus de 900 aspirants ont été 
présentés pour être reçus compagnons de l'Union. Sur ce 
nombre plus de 600 ont été admis. » En terminant, le pré- 
sident adjurait ses camarades de s'unir pour répandre dans 
les niasses l'idée du groupement compagnonnique ayant 



1. Quelques-unes de ces corporations n'rtaient pas unanimes dans leur 
opposition à l'Union : tels les menuisiers, les serruriers, les forgerons, etc. 

•3. L'avoir do la Caisse de retraites, dont l'organisation financière est dis- 
tincte de celle de l'Union, s'élevait en 1891 à 153 192 francs. Par contre, 
la Caisse de mutualité générale, dont la création avait été votée en 1889, 
n'existait encore que sur le papier. 



190 LE COMPAGNONNAGE 

pour bases la bienfaisance, la solidarité, régalitr,la fraler- 
nitt; et pour guide l'honneur sous la sauvegarde du travail. 

Le Congrès vota la création d'une Caisse des orphelins 
dont les ressources consisteraient en dons, legs et subven- 
tions volontaires. 

De nombreuses corporatiims nouvelles furent reçues : 
ainsi les dessinateurs et brodeurs sur étoffes furent pré- 
sentés par les tailleurs; les tisseurs, les typographes, les 
bonnetiers, fileurs, feuillagistes, voiliers, lithographes par 
les toiliers; les boisseliers par les tonneliers, etc. '. 

Le Congrès de 1894 s'occupa activement de l'organisation 
de diverses institutions de mutualité, de prévoyance et 
d'assistance. On décida d'accorder le patronage de l'Union 
aux veuves et enfants orphelins des sociétaires. La caisse 
de mutualité générale dont la création avait été votée 
antérieurement pour parer aux dangers d'insolvabilité des 
sociétés locales, fut définitivement constituée; chaque 
société locale dut à cet effet verser chaque année à la 
direction centrale ÎJO centimes par membre pour aider à 
former un fonds commun et 1 franc par membre pour les 
frais de la direction et les dépenses des Congrès. Chacune 
de ces sociétés, en échange d'une cotisation mensuelle 
de 1 fr. oO par membre, assurait à chacun de ceux-ci, en 
cas de maladie, une allocation jiécuniaire de 2 fi'ancs par 
jour pendant trois mois et de 1 franc iiendant les trois 

1. « Cette simple ënumératiou (cst-il dit dans la imtjlication do I'Office 
DU Travail : les Associatiûus professionnelles ouvrières, t. I, p. 181) suflit à 
démontrer que l'Union renonce aux examens do capacité prolessionncllo 
auxquels tenaient tant les anciens compagnons. » 11 y a ici une confusion 
évidente entre deux choses fort distinctes : les récei)tions individuelles 
des compagnons et les réceptions collectives des corporations. Il est exact 
que l'Union a supprimé — ou du moins simplifié au iioint do les rendre 
jircsque illusoires — les examens de capacité jadis imposés à toutaspirant 
au titre de compagnon. Mais cette constatation no jiréjugc rien en ce qui 
concerne la question de la reconnaissance ou récepHon dans le compa- 
gnonnage d'une corporation nouvelle. Loin do constituer uno innovation, 
comme lo i)cnsc le rédacteur do l'Oflice du Travail, la présentation d'une 
corporation jiar une autre est conforme aux i)lus anciennes traditions du 
compagnonnage. C'est ainsi <iu'('n HOO les charrons furent présentes par 
les forgerons et qu'en H.'/J les charpentiers tinrent lieu do pères aux cou- 
vreurs (Voir Pehdiguieb, Livre du Compagnonnage, 3" éd., p. 250^. On 
pourrait multiidier les exemples. 



LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 191 

mois suivants. Si la cotisation ùtait llxéc à 2 francs par 
mois, la société se chargeait en outre des frais médicaux 
et iiharmaceutiques, mais le secours en argent était réduit 
à 1 fr. ;)0 et 7o centimes par jour. 

Aux compagnons voyageurs on accordait en cas de besoin 
un secours en nature consistant en une journée de nourri- 
ture et un coucher gratuits, plus éventuellement un via- 
ticum de 6 centimes par kilomètre (le maximum en était 
fixé à 6 francs). 

Enfin le Congrès décida d'adresser l'ultimatum suivant 
aux corporations non adhérentes à l'Union : « A dater de 
la clôture du Congrès, il leur sera accordé un délai de 
trois mois pour adhérer à l'Union compagnonnique. Si, au 
bout de ce temps, ces corporations n'ont pas adhéré, l'Union 
recevra les aspirants à quelque corporation qu'ils appar- 
tiennent, pourvu qu'ils méritent le nom de compagnons et 
soient présentés par trois compagnons en règle de leur 
corporation faisant partie de l'Union compagnonnique ou 
par des compagnons de corporations similaires. » 

Cette mise en demeure n'eut d'autre résultat que d'aug- 
menter encore l'animosité entre les compagnons restés 
fidèles au Devoir et l'Union compagnonnique. Dans son 
numéro du 23 décembre 1894, le Ralliement de Tours appré- 
ciait en ces termes l'œuvre du Congrès de Nantes : « Pour 
tout ce qui concerne les efforts qui devaient être tentés 
pour l'accord de tous les compagnons du Devoir, on n'en 
trouvera trace dans aucune séance. Ce que l'on trouve, 
par exemple, c'est le récit de l'apparat avec lequel on les 
a reçus dans les loges maçonniques, leur joie d'avoir 
passé sous la voûte d'acier. Ce qu'ils annoncent encore 
avec enthousiasme, c'est que pour la création de l'orphe- 
linat compagnonnique, ce sont les trois loges maçonniques 
de Nantes qui ont souscrit les premières, et d'un bout à 
l'autre de leur récit des séances du Congrès, c'est de la 
maçonnerie qu'il est question. » 

Mais c'était surtout la facilité avec laquelle l'Union con- 
sentait à faire un compagnon que critiquaient amère- 
ment ses adversaires. « J'ai lu sur le journal ÏUnion, écrit 



192 LE COMPAGNONNAGE 

un rédacteur du Ralliement {n" du lo janvier 180:)\ la 
réception d'un C*. bourrelier faite par la ville de liiives 
(Corrèze). Je me demande qui a reçu ce compagnon, qui a 
vérifié son travail. Est-ce le C.\ Albert, qui est charron de 
sa profession? Nous voyons continuellement dans l'Union 
que le travail des jeunes est soumis, lorsqu'ils sont reçus, 
aux anciens de leur profession. Comme je ne connais pas 
de compagnon bourrelier à Brives, je suppose que c'est le 
charron qui a statué sur les capacités du bourrelier. » Le 
28 a^Til 1895, le Iia//tc?ne?2f renouvelle ses attaques. « Qualre 
aspirants, y est-il dit, sont présentés par un mcnibre 
de leur corporation qui se porte garant de leur capacité 
professionnelle; c'est bien simjde, n'est-ce pas? cependant 
le tourestjoué. Ces quatre mots suppriment la présentation 
de tout travail. Voilà la manière dont ces honnêtes compa- 
gnons l'ont éliminée; pour eux c'est encore du progrès. » 
VUnion compagnonniqiœ ripostait avec vigueur et taxait 
les compagnons dits restés fidèles au Devoir de fanatisme 
et d'intransigeance. Cette polémique s'est |Hiuisnivie jiki- 
sieurs années *; elle tend fort heureusement à se ralentir 
et à s'adoucir, pour le plus grand profit des deux partis. 

Le dei'nier en date des Congrès de l'Union compagnon- 
nicpe s'est réuni à Toulouse du 4 au 9 septembre 1899. 
Nous analyserons ici l'œuvre directement accomplie par ce 
Congrès sans arrêter notre attention sur les constatations 
et les renseignements statistiques qui donnent à ses 
compte l'ondus le caractère d'un inventaire général des 
travaux de l'Union compagnonnique et des résultats 
obtenus par elle. Nous utiliserons ces dernières données 
lorsque nous étudierons dans notre avant-dernier chapitre 
la situation de l'Union compagnonnique en 1901. 

Le Congrès se composait de 54 membres : 9 délégués de 
l'activité, 37 délégués représentant 34 sociétés locales, 
3 délégués de sociétés d'anciens, 1 délégué de Villeneuvc- 



1. Voir notamment les causeries du C.-. Frugier dans l'Union compa- 
(jnonnique, n<" des 6, 20 novembre, 18 décembre 1898, 7 mai et 
l"' octobre 1800. Les chami)ions du llatlicmcnt étaient les com])a,v'iioii.s 
Rigaud, Dclliomme et Lobret. 



LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE i93 

sur-Lot (centre des sociétés d'apprentis), M. Lucien Blanc 
(direction générale), M. Gaboriau (caisse de retraites), 
M. Félix Noël (orphelinat), M. Morisseau (mutualité géné- 
rale). Le Congrès nomma président M. Lucien Blanc, vice- 
présidents, MM, Proudliom et Noël. 

La question la plus importante qui figurât à l'ordre du 
jour était celle de Vunification des rites. Depuis longtemps 
l'Union avait adopté un rituel unique pour la réception de 
ses membres, mais chaque société conservait ses rites par- 
ticuliers pour les entrées de chambre, les conduites, les 
reconnaissances, les guilbrettes. Il s'agissait d'unifier ces 
signes et ces cérémonies, de les fondre en un seul rituel 
qui serait commun à tous les corps d'état de l'Union, 
Réforme dont la portée était grande, car pour le compa- 
gnonnage comme pour toute société secrète, comme pour 
toute religion, le rituel est la traduction du dogme sous 
une forme symbolique. Qui oserait soutenir, pour ne citer 
qu'un exemple, que la suppression de l'admirable litui^gie 
de l'Église catholique ne serait pas une cause d'alfaiblisse- 
ment, sinon d'altération du sentiment religieux chez un 
grand nombre de ses fidèles? Il y a entre le culte et la 
croyance la même liaison intime qu'entre la parole et la 
pensée. 

Les promoteurs de l'unification des rites poursuivaient 
du reste un but élevé. Ils voulaient, disaient-ils, con(;,entrer 
les forces éparses du compagnonnage. La proposition fut 
votée à l'unanimité moins trois voix, et il fut décidé qu'une 
commission composée de trois membres par rite serait 
nommée dans une ville où les trois rites seraient l'epré- 
sentés. Cette commission élaborerait un projet d'instruc- 
tion générale comprenant la généalogie des corporations 
et l'histoire abrégée du compagnonnage. Cette commission 
devait adresser, au plus tard le 30 janvier 1900, son rapport 
au président de la ville (Toulouse). Ce dernier réunirait 
alors les délégués et rédigerait son rapport de concert avec 
eux avant le 30 juin 1000. Ce programme a été ponctuelle- 
ment suivi. 

Nombre de résolutions furent encore votées par le Con- 

13 



LR COMPAGNONNAGE 



194 LE COMPAGNONNAGE 

grès. On décida d'adresser aux patrons des broclmres afin 
de faire connaître la sorirté, de répandre d'autres exem- 
plaires de ces brochures dans les ateliers, de fonder des 
hôtels compagnouniques plus confortables que les logis 
des Mères. Des vœux, du reste platoniques, furent émis en 
faveur de l'organisation de coopératives, de la participation 
aux bénéfices, etc. Une amnistie fut accordée aux membres 
de l'Union en retard pour le paiement de leurs cotisations. 
La ville de Brives fut désignée comme lieu de réunion du 
prochain Congrès, qui doit se tenir en 1904. 



CHAPITRE VIII 



LES COMPAGNONS RESTES FIDELES AU DEVOIR 
ET LE RALLIEMENT 



I. Le Ralliement. — Fondation de la société de retraites le 
Ralliement de Nantes (1881) et du Ralliement de Tours (1883). — 
Premier et deuxième Congrès de Nantes (1885 et 1887); fusion 
des Caisses de Nantes et de Tours. — Troisième Congrès de 
Nantes (septembre 1891); divisions entre les compagnons. — 
Quatrième Congrès (Tours, octobre 1894) et cinquième Congrès 
(Nantes, mars 1897); création de YOfficieldu Ralliement de Nantes. 
— Rupture définitive entre Nantes et Tours. 

L'Union compagnonnique ne groupait pas, à beaucoup 
près, la totalité des compagnons. Un grand nombre de 
corporations : cbarpentiers, menuisiers, couvreurs, char- 
rons, bourreliers, maréchaux ferrants, chamoiseurs, cou- 
vreurs, serruriers, tailleurs de pierre, cordiers, forgerons, 
doleurs, tisseurs ferrandiniers avaient refusé d'adhérer à 
l'Union. Dans quelques-uns de ces corps d'état, il est vrai, 
chez les'charrons et les menuisiers par exemple, une frac- 
tion de compagnons s'était enrégimentée sous la bannière 
de l'Union; mais la majorité demeurait rebelle aux idées 
nouvelles; ces compagnons s'intitulaient les 2^urs ou les 
restes fidèles cm Devoir. Ils représentaient la tendance tra- 
ditionnaliste; ils entendaient maintenir les usages, les 
rites, les règlements séculaires de l'institution ; ils sem- 
blaient avoir adopté pour leurs sociétés la célèbre et fière 
devise : <c Sintut sunt aut non sint ». 



190 LE COMPAGNONNAGE 

Il serait malaisé de suivre à travers le dédale des orga- 
nisations corporatives et locales, à travers les litiges et les 
conflits de personnes qui les divisaient si souvent, l'his- 
toire des compagnons restés lidéles au Devoir, si nous 
n'avions pour nous guider dans ce labyrinthe un fil con- 
ducteur, le journal intitulé : le Ralliement des compagnons 
du Devoir, qui fui, jusiurcn 1897, c'est-à-dire jusqu'à 
la fondation d'une publication rivale : l'Officiel du Rallie- 
ment de Nantes, l'unique organe de la société de retraites 
dite, elle aussi, le Ralliement. 

Il importe en efîet de ne pas s'y tromper. Le Uallicment 
n'est pas, comme on pourrait le croire, une fédération de 
sociétés de comi)agnons, une association comparable à 
l'Union compaguonniquo. Le Ralliement est purement cl 
simplement une société de retraites qui admet des adhé- 
rents de toutes les corporations et supplée à l'absence, 
dans les diverses sociétés du Tour de France, d'institu- 
tions de prévoyance créées dans ce but. Il n'en est pas 
moins vrai que le Ralliement a servi de trait d'union entre 
tous les compagnons réfractaires à l'œuvre de Wnion 
compcujnonnique ; cette association a, par la force des 
choses, exercé la plus grande influence sur les destinées 
du compagnonnage du Devoir, si bien qu'étudier son his- 
toire, c'est en même temps étudier celle des corporations 
du rite de Maître Jacques et de Soubise auxquelles elle 
emprunte tous ses éléments. 

La première société de retraites, intitulée le Ralliement 
des compagnons du Devoir et des chevaliers de l'ordre de 
Maître Jacques et du Père Soubise, fut fondée à Nantes au 
mois de novembre d880 par 40 compagnons, cordicrs, 
charrons, charpentiers, etc. Le 11 novembre 1881, un 
arrêté préfectoral autorisait celte société, sur la demande 
présentée à cet effet à l'administration par M. Dclbomme, 
C.-. cordier du Devoir, demeurant 9, place Daubenton. 

Deux ans plus tard, en 1883, une scission dont il a déjà 
été parlé, enlevait à la Fédération compagnonnique un cer- 
tain nombre de ses membres, mécontents de voir cette fédé- 
ration accueillir dans son sein les corporations du rite de 



LES COMPAGNONS RESTÉS FIDÈLES AU DEVOIR 197 

Salomoii {Devoir de Liberté). Une deuxième Socii'té du Rallie- 
ment était crére à Tours par des tisseurs, des couvreurs, 
des charpeutiers, des doleurs, des menuisiers qui, pour 
reprendre leur entière liberté, n'hésitèrent pas à abai\- 
donner leurs droits dans l'actif de la caisse de retraites do 
la Fédération. En même temps, un journal était fondé. Le 
l*"'' octobre 1S83 paraissait à Tours le premier numéro du 
Ralliement des compagnons du D.\ et chevaliers de son ordre. 

La rupture, désormais, était complète entre la Fédéra- 
tion et les compagnons appartenant aux corporations dont 
nous avons donné la liste. Officiellement, sans doute, ces 
corporations n'avaient jamais adhéré à la Fédération ; mais, 
à titre individuel, un certain nombre de leurs membres 
en avaient fait partie, afin surtout de pouvoir participer 
aux institutions de prévoyance et de mutualité dont elle 
était le noyau. Désormais les compagnons restes fidèles au 
Devoir possédaient des caisses de retraites indépendantes; 
la principale raison d'être de leur adhésion à la Fédération 
cessait d'exister. Au surplus, la tension des rapports de 
leurs sociétés avec la Fédération les obligeait à choisir 
entre les deux organisations : tous ou presque tous 
optèrent pour le Devoir et le Ralliement. 

Toutefois, la coexistence de deux caisses de retraites, de 
deux Ralliements, celui de Nantes et celui de Tours, était, 
pour les compagnons demeurés en dehors de la Fédéra- 
tion, une cause de faiblesse; ils comprirent, malheureuse- 
ment pour trop peu de temps, que dans l'état de déca- 
dence où était tombé le compagnonnage, la plus stricte 
cohésion, la plus exacte discipline s'imposaient. Dans un 
Congrès tenu à Nantes en d88o, on décida la fusion des 
deux caisses et de nouveaux statuts furent rédigés; peu 
après (14 janvier 1886), un arrêté du ministre de l'Intérieur 
approuvait ces statuts. Nous en résumons les dispositions 
principales : chaque société ' devait être administrée par 

1. En 1886 on comptait 6 sociétés du Ralliement fédérées entre elles : 
Nantes (président, Delhomme), Tours (président, Enjalbert, C.-. P.-. char- 
pentier), Bordeaux (président, Grassaval, G.-, cordonnier), Loudun (prési- 
dent. Sureau, G.-. P.-. charpentier), le Mans (président. Poirier, G.', cor- 
donnier), Angers (président, Boutreux, G.-, cordier). 



198 LE COMPAGNONNAGE 

un conseil composé d'un président, d'un vice-président, 
d'un trésorier, de deux secrétaires, de deux administra- 
teurs. 

Un conseil suprême était nommé pour statuer en dernier 
ressort sur les questions intéressant toutes les sociétés 
fédérées. Le C*. Delhomme en était le président. La ville 
de Nantes était reconnue comme Ville-Mère et les tréso- 
riers devaient adresser des rapports trimestriels au tréso- 
rier général de cette ville. Pour être reçu secrétaire, il 
fallait être compagnon du Devoir, porteur d'un certificat 
délivré par la société active. Passé le 31 décembre 1889, 
les compagnons âgés de plus de quarante ans ne seraient 
plus admis. Les compagnons au-dessous de vingt et un ans 
devaient être autorisés de leurs parents. Au Congrès de 
1891, on a décidé de ne plus admettre les compagnons 
âgés de moins de vingt-trois ans et ceux qui ne seraient 
pas libérés du service militaire. 

Le nouveau membre versait un droit d'entrée de li francs 
et 50 centimes pour le livret. Les membres participants 
acquittaient une cotisation mensuelle de 1 fr. DO. Après 
vingt-cinq ans d'activité, chaque sociétaire recevait une 
pension proportionnelle à ses versements. Après douze 
ans de versements, le sociétaire âgé de soixante ans pou- 
vait également être retraité (ch. II, art. 91). En 1891, le 
taux de la pension a été fixé à 3 francs par année de verse- 
ment. Le reliquat des intéi^êts qui pourrait exister serait 
distribué ainsi : 1/3 accroîtrait les retraites proportion- 
nelles et 2/3 seraient acquis au capital. La veuve d'un com- 
pagnon retraité toucherait la moitié de la pension fixe à 
partir de l'âge de soixante ans (art. ÎJ ajouté en 1891). Les 
fonds de la caisse se composaient : 1" des cotisations men- 
suelles des membres participants; 2'^ des versements des 
membres honoraires (75 centimes par mois) et des dons 
mensuels des membres bienfaiteurs. Chaque ville devait 
avoir une caisse dans laquelle seraient déposées les valeurs 
et les espèces disponibles. Cette caisse était fermée à trois 
clefs et ne pouvait être ouverte qu'en présence du tréso- 
rier et des deux autres compagnons di'positaires des clefs 



LES COMPAGNONS RESTES FIDELES AU DEVOIR 190 

(ch. III, art. 3). Le maximum dt; l'argent en caisse ne pou- 
vait dépasser 50 francs. 

Le chapitre IV énonçait les devoirs des compagnons. Ils 
étaient tenus de se montrer assidus aux écoles pi'ofession- 
nelles. Tout compagnon du Ralliement qui calomniait un 
de ses confrères pouvait être chassé de la société. Celui 
qui divulguait ce qui s'était passé dans les assemblées 
payait une amende de 2 francs [li francs en cas de réci- 
dive). Un retard de trois mois dans le paiement des coti- 
sations était un motif d'exclusion. En 1891, on a décidé 
d'exclure quiconque ferait partie d'une autre société soi- 
disant compagnonnique ou ferait de la propagande en 
faveur d'une telle société. L'Union compagnonnique est 
évidemment visée par cette disposition. 

Les sociétaires du Ralliement assistent en corps aux 
obsèques de leurs confrères décédés (ch. VII, art. 1<^'"). 

Enfin les statuts du Ralliement instituaient une dignité 
spéciale, celle de chevalier de l'ordre de Maître Jacques et 
de Soubise qui pouvait être conférée par le conseil suprême. 
La dissolution de la société ne pouvait être prononcée 
que du consentement des trois quarts des compagnons 
présents à l'assemblée générale '. 

La bonne entente ainsi établie subsista cinq années 
entre les sociétaires du Ralliement. Au Congrès tenu à 
Nantes le 17 octobre 1887, la société de Tours fut même 
confirmée dans son droit de direction et d'administration 
du journal dont le C.-. Boudin fut nommé rédacteur à 
l'unanimité -. Mais en 1891, une rupture survint dans les 
circonstances suivantes entre les compagnons de Tours et 
les sociétés des autres villes 3. Un congrès devait être tenu 



1. Pour plus de détails, consulter la brochure intitulée Statuts de la 
Société de retraites du Ralliement des compai/nous du Devoir et chevaliers de 
l'Ordre de Maître Jacques et du père Soubise. Nantes, inipr. C. Lesueur, 
1886, et surtout VOfficiet du Ralliement du Devoir qui a publié, dans son 
numéro du l'"'' mai 1898, le texte des statuts revisés. 

2. L'Officiel du Ralliement de Nantes, n" 1 (15 octobre 1897), article 
signé : La Direction. 

3. Sur les causes de cette rupture voir notamment les articles do l'Offi- 
ciel du Ralliement de iVanlcs du 15 octobre 1897 et du l^'' mars 1898 (lettres 



200 LE COMPAGNONNAGE 

à Nantes celle même aniK'o ' en vue d'airêler les bases 
définitives en conformité desquelles les retraites seraient 
dorénavant constituées. On s'occupa elTecUvement de la 
revision des statuts qui, modifiés comme il a été dit, furent 
votés les 14 et 15 septembre, puis approuvés par le ministre 
de l'Intérieur le 3 février 1892. Le surplus des séances du 
Congrès fut absorbé par des débats très irritants entre les 
délégués de Tours et ceux de Nantes. Les CC". de Nantes 
avaient aciieté dans cette ville un immeuble sis 3, place du 
Commerce, et afin de se procurer les fonds nécessaires à 
la garantie des prêteurs qui avaient fait les fonds de cette 
acquisition, ils demandaient que les valeurs elles sommes 
en dépôt dans les caisses des villes fussent remis à la 
société de Nantes. Les délégués de Tours protestaient; 
l'achat de l'immeuble leur paraissait être une spéculation 
et non un placement. Ils s'élevaient surtout contre la pré- 
tention des Nantais d'attribuer deux voix à chaque société 
sans tenir compte du nombre de ses adhérents ^. La dis- 
cussion s'envenima et les délégués de Tours se retirèrent 
en reprenant toute leur liberté d'action et en se refusant 
à souscrire aux propositions de Nantes, qui furent adop- 
tées par le Congrès. 

De nouvelles négociations furent cependant entamées 
en 1892, et faillirent aboutir sur les bases suivantes : La 
ville de Tours ratifiait l'acquisition de l'immeuble, mais 
contre garantie par la ville de Nantes de l'avoir qu'elle 
avait en caisse avant cette opération, plus un intérêt de 
4 p. 100. Mais ce projet d'accord ne fut pas ratifié par 
le Tour de France et, par lettre du 29 mars 1892, le bureau 
de Nantes le dénonra formellement. Le 22 octobre 1894, 
un nouveau Congrès se réunit à Tours. Toutes les villes y 



des ce.-. Loiran et Poirier); — le Ralliement de Tours, n"' du 13 fùvricr 
et du 21 avril 1808. 

1. Neuf villes y furent représentées en dehors do Tours : Hordedux, 
Angers, Paris, Loudun, Nantes, Lyon, Marseille, les Sahles-d'Olonne, le 
Mans. 

0. « On voit ce qu'il y avait de disjjroportion entre 2 membres de 
Loudun qui représentaient 5 sociétaires cl -J memljres do Tours ([ui on 
auraient représenté 59. » Lo Italliement de Tours, n" du 21 avril IS'JS, p. 4. » 



LES COMPAGNONS RESTÉS FIDÈLES AU DEVOIR 201 

étaient représentées à Texcoption do Lyon. Il fut convenu 
à l'unanimité, moins une voix, celle d'Angers, que les 
bénéfices du journal seraient répartis proportionnellement 
au nombre des membres adhérents à la caisse de retraites 
de chaque ville '. Bien que leur caisse de retraites fût vir- 
tuellement dissidente et eût recouvré son indépendance, 
les compagnons de Tours conservaient encore un lien avec 
les autres sociétés du Ralliement, puisqu'ils étaient chargés 
de la publication du journal. Ils votèrent la résolution ci- 
dessus mentionnée et payèrent leur part contributive des 
frais du Congrès. Cependant les dissentiments entre les 
deux groupes de Nantes et de Tours s'accentuèrent. Le 
premier de ces groupes, fort de l'appui de la grande majo- 
rité des sociétés, résolut de rompre les dernières attaches 
qui l'unissaient encore à la société de Tours, en créant un 
nouveau journal rival du vieux Ralliement tourangeau- 
Les 26 et 27 mars 1897, un Congrès se réunit à Nantes, 
sous la présidence du C.-. Loiran, président de cette ville. 
Cinq autres villes : Paris, Lyon, le Mans, les Sables- 
d'Olonne, Angers y étaient représentées. Les sociétés de 
Marseille et Bordeaux n'avaient pas envoyé de délégués. 
Quant aux compagnons de Tours, ils écrivirent qu'ils dési- 
raient conserver de bonnes relations avec ceux de Nantes 
et des autres villes du Ralliement, mais qu'ils voulaient 
rester neutres et ne pas verser leurs fonds à la caisse 
générale. Ils entendaient également conserver la direction, 
la gérance et les bénéfices du journal, leur propriété -. 

Avant d'ouvrir les hostilités, le délégué de Nantes, Loiran» 
donna connaissance de l'état financier de la Société et 
apporta des chitîres qui justifiaient pleinement l'achat si 
critiqué de l'immeuble , sis place du Commerce . Cet 
immeuble rapportait un revenu net d'impôts de 5 000 francs, 
et sa valeur capitalisée à IJ p. 100 représentait 1 IG 000 francs ; 
à 3 p. 100, 193 333 fr. 33. 

Au 31 mars 1897 l'actif brut s'élevait à 241 9G4 fr. 87 



1. Le nalliement de Toura, n" du 13 février 1898. 

2. L'Officiel du. RaUiement, n" du 15 octobre 1897. 



202 LE COMPAGNONNAGE 

et le passif à Ci 4G1 francs; l'avoir net était donc de 
177 503 fr. 87. 

La capitalisation à 3 \). 100 a pu évidemment être cri- 
tiquée pour un placement immobilier et l'évaluation de 
l'actif eût dû être sensiblement diminuée de ce chef. Néan- 
moins la situation générale était bonne. Aussi les comptes 
furent-ils approuvés; les compagnons de Tours étaient en 
même temps mis en demeure d'accepter les statuts et de 
verser leurs fonds à la caisse de Nantes, faute de quoi un 
nouveau journal serait fondé. On vola encore la création 
d'une caisse de secours pour les veuves et orphelins ; 
chaque compagnon devait acquitter de ce chef une cotisa- 
tion de 1 franc par an. 

Les compagnons de Tours répondirent le l'^'" août 1897 à 
cet ultimatum par une lettre collective. Ils arguaient de 
nullité la décision du Congrès, le procès verbal ne portant 
ni cachet ni signature et ne mentionnant pas les noms 
des délégués; ils refusaient d'accepter l'évaluation de l'im- 
meuble. 

Les compagnons de Nantes mirent alors leur menace à 
exécution et créèrent un nouveau journal : VOf'ficiel du Ral- 
liement (/es compagnons du Devoir et des chevaliers de iOrdrc. 
Depuis le IS octobre 1897, ce journal a paru concurrem- 
ment au 'Ralliement de Tours, et bien que les deux feuilles 
aient échangé souvent des articles aigre-doux, le souvenir 
des liens qui ont jadis uni les deux groupes et aussi l'in- 
iluence d'amis communs les ont empêchés de se déclarer 
ouvertement la guerre. 

Le dernier bilan du Ralliement de Nantes {Officiel du 
l'^'' mars 1901) accuse un avoir net de 199 245 fr. 98 dont 
la i)resque totalité est représentée par la valeur de l'im- 
meuble de Nantes, 193 333 fr. 33. Il n'y a plus aucun 
passif. 

La société du Ualliemenl fonctionne dans les villes sui- 
vantes : Nantes, Angers, Bordeau.x, le Mans, Lyon, Paris, 
les Sables-d'OIonne, Angoulème. 



LES COMPAGNONS RESTÉS FIDÈLES AU DEVOIR 203 



II. Les sociétés corporatives du Devoir non adliérentes à l'Union. 

Le Ralliement n'est, on l'a vu, qu'une société de retraites 
ouverte aux compagnons non adhérents à l'Union. Mais 
que sont devenues depuis vingt ans les sociétés du Devoir 
demeurées en dehors de l'Union? il est assez difficile de 
retracer leur histoire. Il est certain que, sauf trois ou 
quatre, ces sociétés ont végété et n'ont guère fixé l'atten- 
tion du public. Le peu d'activité dont elles ont fait preuve 
s'est concentré sur deux jioints : la lutte contre l'Union 
compagnonnique, les tentatives répétées en vue d'unifier 
les divers rites par la Reconnaissance ijcncrale. 

Lutte contre l'Union compagnonnique. — Quelle que soit 
l'opinion que l'on professe au sujet du différend qui aboutit 
si malheureusement en 1897 à une scission entre Tours 
et Nantes, on ne peut nier que les compagnons de Tours 
aient vaillamment défendu pendant plusieurs années la 
cause des sociétés indépendantes du Devoir contre leur 
rivale, l'Union compagnonnique. Depuis 1883, date de la 
fondation du journal de Tours, jusqu'en 1897, époque où 
un organe concurrent fut créé à Nantes, le compagnon 
Boudin et ses amis ont été constamment sur la brèche; 
pendant ces quatorze années ils se sont employés sans 
relâche à empêcher les défections, à disputer pied à pied 
le terrain à l'Union, à défendre leur conception de l'insti- 
tution du compagnonnage. 

Mais d'abord quelles sociétés avaient persisté à se tenir 
à l'écart de l'Union? quelles sociétés avaient adhéré à cette 
fédération? Nous tenterons d'établir cette double liste à 
l'aide d'éléments empruntés aux deux partis. 

A la veille du Congrès de 1889 où fut proclamée l'Union, 
on comptait 31 corporations groupées en compagnonnages. 
Trois de ces corporations se divisaient chacune en deux 
sociétés de divers rites. Il y avait donc au total 34 sociétés 
de compagnons dont suit la liste empruntée à VAlmanach 
du Tour de France, publié en 1887 par la Fédération com- 
pagnonnique (13, rue des Archers, à Lyon). 



204 LE COMPAGNONNAGE 

Blaïuiiers chiimoisciirs. — Boulangers. — Hourroliers 
harnaclieurs. — Chapeliers. — Charpentiers. — Charrons. 

— Cloutiers. — Cordiers. — Cordonniers. — Couteliers, 
ferblantiers, fondeurs, poêliers {Quatre Corps.). — Cou- 
vreurs. — Doleurs. — Forgerons. — Maréchaux ferrants. 

— Menuisiers du Devoir. — Menuisiers du Devoir de 
Liberté. — Plâtriers. — Sabotiers. — Selliers. — Serru- 
riers du Devoir. — Serruriers du Devoir de Lilierté. — 
Tailleurs de pierre étrangers. — Tailleurs de pierre pas- 
sants. — Tanneurs corroyeurs. — Teinturiers en drap. — 
Tisseurs ferrandiniers. — Toiliers. — Tonneliers foudiiers. 

— Tourneurs. — Vanniers. — Vitriers. 

Ces sociétés peuvent se classer en trois groupes. Les 
unes ont adhéré en niasse à l'Union compagnonnique : 
les chapeliers, les cloutiers, les plâtriers, les Quatre Corps 
(couteliers, ferblantiers, fondeurs, poêliers), les sabotiers 
formiers, les selliers, les tanneurs corroyeurs, les teintu- 
riers en drap, les toiliers, les tonneliers foudriers, les tour- 
neurs, les vanniers, les vitriers (IG sociétés). A ces corpo- 
rations se sont joints des ouvriers de diverses professions 
non admises jusqu'ici à faire partie du compagnonnage. 

Se sont divisés et ont formé deux sociétés, l'une adhé- 
rente à l'Union, l'autre indépendante : les bourreliers bar 
nacheurs, les charrons, les cordiers, les cordonniers 
bottiers, les forgerons, les menuisiers et les serruriers du 
Devoir (7 sociétés), plus les menuisiers et les serruriers 
du Devoir de Liberté. 

Dans les corporations ci-après mentionnées, la totalité 
ou tout au moins la grande majorité des compagnons, s'est 
refusée à adhérer à l'Union et est demeurée groupée en 
sociétés indépendantes. Cette catégorie comprend : une 
société du Devoir de Salomon : les charpentiers du Devoir 
de Liberté et les huit corporations suivantes du Devoir : 
les compagnons passants tailleurs de pierre, les maré- 
chaux, les compagnons passants charpentiers (bons Drilles), 
les compagnons passants couvreurs, les doleurs, les tis- 
seurs ferrandiniers, les boulangers, les jilancheis cha- 
moiscurs. 



LES COMPAGNONS RESTES FIDÈLES AU DEVOIR 205 

Il résulte de ces données que le Devoir de Maître Jacques 
groupait encore après le Congrès de Paris 14 sociétés cor- 
poratives dont 8 comprenaient la totalité (ou peu s'en fallait) 
des compagnons de la profession. 

Reconnaissance générale. — Quelques compagnons émus 
de la décadence croissante du compagnonnage * ont cru 
en découvrir la cause dans un défaut de cohésion entre 
ses divers éléments et ont tenté d'y remédier en deman- 
dant l'adoption d'une reconnaissance générale, c'est-à-dire 
de rites communs à tous les compagnons et leur permet- 
tant de se reconnaître pour tels à première vue. Cette idée, 
émise pour la première fois dans une lettre des compa- 
gnons de Marmandc du l^f octobre 1893 {Ralliement du 
14 mars 1894), fut favorablement accueillie par un certain 
nombre de sociétés ^ . Cette tentative était cependant 
condamnée à un échec dont un article du compagnon 
Tapy dit Gascon le Bien Sincère nous révèle la cause : 
« Les sociétés actives auraient dû être informées, pour 
pouvoir en délibérer, des conditions primordiales qui for- 
ment la base de ladite Reconnaissance. 

L'activité des sociétés corporatives du Devoir a été des 
plus faibles au cours des vingt dernières années. Plusieurs 
se sont dissoutes, d'autres sont en sommeil. Sur les douze 
ou quinze qui existent encore, trois ou quatre seulement 
se maintiennent dans une situation relativement satisfai- 
sante. Dans une dernière partie de cet ouvrage, nous 
entreprendrons de dresser l'inventaire des sociétés de 
compagnonnage. 

Sociétés du rite de Salomon {Devoir de Liberté). — Réduites 
à un nombre infime d'adhérents, ces sociétés n'ont guère 
donné signe de vie depuis 1870. On a vu que l'admission 

1. « Bordeaux compte à peine -10 CC.'. boulangers sur lOOO (ju'il y a 
dans cette ville... Les compagnons charrons du Devoir ne représentent pas 
5 p. 100 des ouvriers de cette profession. » (Lettre publiée dans l'Officiel 
du Ralliement du 15 mai 1808.; « Il ne faut pas se faire d'illusion; jamais 
le compagnonnage n'a été si malade. A part quelques corporations, toutes 
vont sur leur déclin... 11 n'est plus le bon vieux temps où l'on voyait 40 à 
50 sociétaires loger au siège do chaque corps d'état. » {Id., 1" juin 1898.) 

2. Voir ÏOfflciel du Ralliement, n°* du 1"^ décembre 1897 et du 1" jan- 
vier 1898. 



206 LE COMPAGNONNAGE 

des compagnons de Liberté par l'Union compagnonnique 
avait dtHerminé la rupture survenue entre cette associa- 
tion et les compagnons dits restés fidèles au Devoir. Tous 
les compagnons du rite de Saloraon n'ont cependant pas 
adhéré à l'Union : les charpentiers, les menuisiers et les 
serruriers forment encore, comme il a été dit, des sociétés 
indépendantes. Nous étudierons l'organisation et la régle- 
mentation de ces sociétés dans la dernière partie de cet 
ouvrage qui a pour titre : Le compagnonnage en 1901 . 

L'Union des travailleurs du Tour de France. — Cette 
société, ainsi qu'il a été dit, n'est pas une société de 
compagnons, bien qu'elle soit issue du compagnonnage et 
qu'elle présente quelques analogies avec cette institution. 
Au cours de cette période trentenaire, les règlements de 
l'Union des Travailleurs furent revisés plusieurs fois : 
en 1875, en 1883, en 1889. On trouvera le détail de ces 
modifications dans la Notice historique publiée par le socié- 
taire Marquet (2" édition, Tours, Bousrez). Nous nous bor- 
nerons à décrire sommairement, dans notre avant-dernier 
chapitre, l'organisation actuelle de cette Société. L'Union 
des Travailleurs a participé à l'Exposition Universelle de 
1878 où elle obtint une médaille d'or. Bien qu'elle ne soit 
pas parvenue à grouper un grand nombre d'ouvriers, cette 
société, très sagement diiigée, a prospéré et a su assurer 
à ses membres le bénéfice d'institutions vraiment modèles 
de mutualité et de prévoyance. 



LIVRE lU 

RITES, MŒURS ET COUTUMES 
DU COMPAGNONNAGE 



CHAPITRE I 

l'initiation 

I. — Rituel de la réceplion. 

Dans toutes les sociétés secrètes, la réception d'un 
nouveau menabre donne lieu à une cérémonie au cours de 
laquelle, loin de la présence des profanes, s'accomplissent 
certains rites mystérieux en même temps que le récipien- 
daire est soumis à diverses épreuves : les unes morales, les 
autres physiques, les unes de pure forme, les autres plus 
sérieuses. Ces pratiques ont une double raison d'être. Elles 
permettent aux initiés d'étudier le caractère de celui qui 
aspire à devenir un des leurs, de juger s'il est énergique, 
intelligent, dévoué, s'il est animé de cet esprit d'abnégation 
que l'on est en droit d'exiger des membres d'une associa- 
tion de ce genre. 

Les rites correspondent encore à des préoccupations 
d'un ordre moins élevé. On veut agir sur l'imagination 
du futur affilié, lui inspirer une haute idée de la société 
à laquelle il va s'agréger, exalter le mysticisme plus ou 
moins latent dans toute âme humaine, créer, en tout cas, 
sur son esprit une forte impression par la crainte des 



208 LE COMPAGNONNAGE 

cluitiments dont le rendrait passible la violation du pacte 
solennel par lequel il s'est lié. Le ooni|>agnonnai,'e, société 
secrète par excellence, ne pouvait manquer d'adopter 
pour la réception de ses nouveaux membres un cérémo- 
nial particulier et en quelque sorte sacramentel dont la 
tradition s'est ^perpétuée jusqu'à nos jours. Ici, en cfTet, 
les considérations qui viennent d'être exposées s'impo- 
saient avec une force toute particulière. Le compagnon- 
nage recrute ses adhérents dans la classe populaire et 
l'àme du peuple est éminemment sensible au symbole. 
L'Idée en soi, le pur concept intellectuel la touche peu. 
Mais que cette idée se manifeste sous une forme con- 
crète, qu'elle se fasse image, qu'elle se fixe et se précise 
en une démonstration objective, visible et tangible, elle 
sera comprise, elle pénétrera dans les esprits et, bientôt 
après, dans les cœurs. Tous les rites du compagnonnage 
ne sont au fond que la traduction en signes, en objets et 
en mots, la matérialisation d'idées dont la signification, 
inintelligible pour le profane, s'éclaire pour l'initié. Le 
prestige du mei^veilleux, l'inquiétude de l'attente, l'in- 
certitude où est laissé le néophyte touchant le but 
véritable de l'association et le rôle exact qui lui sera 
dévolu, toutes ces impressions influent puissamment sur 
le cerveau d'un homme simple , dont Fliorizon a été 
jusqu'alors celui d'un artisan assujetti à de durs labeurs, 
à des tâches nettement déterminées et circonscrites. 
Dans la cérémonie de réception où il va intervenir à la 
fois comme acteur et comme patient, tout est habile- 
ment combiné pour surexciter les énergies affectives et 
émotives de tout son être, pour l'étourdir, l'assouplir, le 
terrifier, le conquérir, le réduire, en un mot, à l'état d'ins- 
trument passif de cette collectivité dont les secrets vien- 
nent de lui être en partie révélés. 

Quel est exactement le rituel usité pour les initiations 
de compagnons? Ce rituel diffère d'une société à une 
autre. Chaque compagnonnage possède, en matière de 
réception, ses usages et son formulaire particuliers. Mais 
peu à i)eu le scepticisme a envahi la classe populaire et le 



l'initiation 209 

compagnonnage n'a pu échapper complètement à son 
action. Des indiscrétions ont été commises. Des compa- 
gnons dissidents ont parlé. D'autres, qui professaient des 
opinions avancées et jugeaient, à tort ou à raison, néces- 
saire d'en finir avec des pratiques surannées, ont pris le 
parti de divulguer à des profanes, bien entendu sous le 
voile de l'anonymat, le récit du rituel de réception. Aujour- 
d'hui l'ombre qui couvrait ces épreuves est en grande 
partie dissipée et le mystère s'est évanoui. 

C'est en 1858, dans un livre anonyme intitulé : Le secret 
des compagnons cordonniers dévoilé (Payrard, 26, quai Napo- 
léon), qu'ont paru les premières divulgations publiques 
sur les rites secrets du compagnonnage. Depuis, une fort 
intéressante description du rituel de la réception chez les 
charpentiers bons Drilles a été publiée en 1891 par M. du 
Maroussem en appendice à son livre les Charpentiers de 
Paris. Compagnons et indépendants. Enfin VOffice du Tra- 
vail a donné, dans son livre sur les Associations profession- 
nelles (tome I), la description de divers rites et cérémonies 
de sociétés de compagnons dont il n'indique pas les 
noms. 

Il nous a été possible, à nous aussi, de recueillir des 
renseignements circonstanciés sur les rites des compa- 
gnons, et ces récits, dont nous avons scrupuleusement con- 
trôlé l'authenticité, permettront au lecteur de se faire une 
idée précise des cérémonies secrètes et des épreuves en 
usage chez les compagnons en ce qui concerne non seule- 
ment la réception, mais aussi les reconnaissances, les co7i- 
duites, les guilbrettes, etc. 

En ce qui concerne les réceptions, nous avons eu entre 
les mains deux manuscrits secrets décrivant : l'un, le nou- 
veau rituel d'initiation des tanneurs et des cordonniers du 
Devoir; l'autre, la réception de l'Union compagnonnique. 
Cette dernière est entièrement inédite. Quant à notre pre- 
mier manuscrit, il présente certaines analogies de texte 
avec la brochure précitée de 1838, qui traite, elle aussi, de 
l'initiation chez les tanneurs et les cordonniers du Devoir. 
Mais les deux versions sont loin de se confondre, celle 

LE COMPAGNONNAGE. 14 



210 LE COMPAGNONNAGE 

que nous donnons étant la plus réconte et ayant été pré- 
cisément adoptée à la suite des révélations de i8y8. 

Le rituel des cordonniers publié en 1858 relatait trois 
entretiens. Le premier, très court, était identique à 
celui dont nous donnons le texte. Le second avait pour 
titre entrée de boutique et pour but de commander pour le 
soir un compagnon cbargé de recevoir le néophyte. Le 
compagnon se flattait de bien boire, de bien manger, de 
gruger les margagcats jusqu'au cœur. Cet entretien a com- 
plètement disparu de la nouvelle réception. 

Le troisième entretien a été conservé, mais a été sensi- 
blement modifié. Ainsi l'ancien texte ne renferme aucune 
allusion à l'épreuve qui a pour thème la punition d'un 
prétendu parjure. Les frais de la réception s'élevaient 
alors à environ 50 francs (35 francs pour la caisse, 3 francs 
pour le banquet , 2 francs pour une paire de gants 
blancs, etc.). 

Rituel de la réception des tanneurs et des cordonniers 
(d'après le manuscrit secret qui nous a été communiqué). 

Initiation d'un co.MrAriNON nv Devoiu 

Premier entretien : 

« Pays, vous savez qu'il y a réception pour le jour de Pâques. 
Ceux qui désireraient se faire recevoir devront en avertir un 
compagnon au moins huit jours d'avance. » 

La confidence étant faite, les aspirants présents s'occupent de 
faire le chef-d'œuvre; ils le portent en chambre où les compa- 
gnons sont assemblés, le posent sur une table recouverte d'une 
serviette et lous les G.-, le visitent. Le premier en ville demande 
s'il n'y a pas d'opposant, car il n'en faut que trois pour que 
l'aspirant soit refusé. 

Puis on le fait monter en chambre où un compagnon désigné 
lui en signale les défauts '. Le G.-, prie l'assemblée d'avoir des 
égards pour lui et lui dit (|u'il lui rendra réponse de la décision 
prise à son égard. 

Commande d'assrmiu.ki;, cius mvstiquks et nKCErrinN 
Deuxième, entrelien. 

Minuit approche : les aspirants qui doivent être reçus sont 
arrivés chez la Mère. Un C.-. est avec eux pour empêcher toute 

1. Du cliof-d'œuvro. 



l'initiation 211 

conversation. Enfin, aiiiuiit a sonnr. Deux G/, revêtus de leurs 
insignes s'approclient de l'aspirant et lui frappent sur l'épaule, 
lui découvrant la tète et lui passant la main sur le front, et puis, 
ils lui font signe de les suivre. 

11 arrive près d'une laide sur laquelle se trouvent des cou- 
leurs en croix, une assiette avec de l'esprit de vin qui brûle, 
sans autre lumière, et une autre assiette pour lui faire déposer 
ses métaux. 

A coté se trouve une lète de mort. Un G.', se couche sur une 
espèce de cercueil, tout nu, recouvert jusqu'à la poitrine d'un 
drap blanc et le bras étendu dans l'attitude d'un homme mort. 
11 représente le parjure!... 

L'aspirant, les yeux bandés, est conduit devant cette table. Le 
premier lui dit : ■< Pays, qu'êtes-vous venu faire ici? » 

L'aspirant répond : «Me faire recevoircompagnon du Devoir •-. 

Le P.'. — Gomment avez-vous osé pénétrer dans ce lieu? — 
Savez-vous prier Dieu? 

L'aspirant. — Oui. 

Le P.-. — Faites votre prière. 

L'aspirant. — Laquelle? 

Le P.". — Gelle que vous voudrez. 

Après que l'aspirant a fait sa prière on le fait relever, on lui 
demande s'il veut qu'on lui débande les yeux. 11 répond « oui ■■. 

Alors un G.'. le menace avec un poignard levé sur sa poitrine 
et lui dit : •< Pays, voyez ce qui est réservé au parjure ». 

On lui bande les yeux de nouveau et on lui dit qu'il faut qu'il 
le frappe [le parjure). Le G.", qui était couché se relève et on lui 
conduit l'aspirant le poignard à la main. Au moment qu'il (sic) va 
frapper on lui dit : « Arrêtez, Pays! » et on le conduit au Temple 
en le faisant voyager entre deux G.-, qui le tiennent chacun par un 
bras. Étant arrivé, un G.*, frappe un coup. Un autre G.-, qui est 
dans le Temple demande : « Qui amenez-vous là? » On lui répond : 
<' Un brave aspirant qui désire se faire recevoir G.-. ». La porte 
s'ouvre et on le fait entrer. On le fait asseoir, on lui met entre 
les jambes un réchaud avec profusion d'encens. Le premier en 
ville s'asseoit près de lui, lui demande ses noms et prénoms, 
sa religion, s'il veut en changer. La conversation dure long- 
temps sur la religion et la fausse monnaie i. On lui dit : ■• Pays, 
tous les G.", ont un papier quand ils voyagent. Si on voulait 
vous le prendre que feriez-vous? » 

L'aspirant répond : « Je le cacherais de mon mieux, et si ou 
voulait me le prendre de force, je le défendrais au péril de ma 
vie ». On lui répond : ■< Ge que vous dites est bien » et on a 

\. C'est-à-dire que l'on tend un piogc au récipiendaire, en lui disant que, 
pour être admis, il lui faut abjurer sa religion et s'engager à l'aire de la 
fausse-monnaie. C'est là une épreuve comme en imposent aux néopliytes 
toutes les sociétés secrètes 



212 LE COMPAGNONNAGE 

soin en même temps de lui mettre la main sur la tête pour la 
lui faire courber à seule lin (aie) que l'encens qu'il a entre les 
jambes lui aille bien au visape. 

« Mais ce n'est pas cela (ju'il faudrait faire (lui dit-on); il fau- 
drait le manger (le papier). Mais il y a un cachet, et sur ce 
cachet un acide corrosif, autrement dit un poison. Plutôt que 
de vous le laisser prendre, il faudraiL l'avaler; vous sentez-vous 
le courage de le faire? » et on lui met un papier entre les mains, 
et on lui dit de l'avaler et comme on a soin de verser du suif 
dessus, il fait la grimace et on lui dit : « Mangez toujours! » et si 
l'aspirant le mange, on l'arrête et on lui dit qu'on ne veut pas 
l'empoisonner. Alors on lui débande les yeux, et il voit un 
temple en forme d'escalier (recouvert de calicot] de sept mar- 
ches et des couleurs suspendues formant l'équerre. L'aspirant 
porte les regards sur cela; on le fait mettre à genoux, et on le 
fait jurer, en étendant la main droite, par son père, sa mère, ses 
frères et sœurs, de ne point divulguer le secret des compagnons. 
On lui fait répéter trois fois : « Je jure, je jure, je jure >• et un 
compagnon s'adresse à l'Assemblée. « Et vous, frères, si le pays 
devenait parjure, que mériterait-il"? •> Tous répondent d'un ton 
lugulire : <■ La mort!... » 

Ensuite on lui fait boire le breuvage que l'on lui dit (sic) que 
Maître Jacques a composé pour les réceptions, qu'il n'est pas 
bon, mais qu'il faut qu'il le boive jusqu'à la lie. L'on désigne 
trois compagnons : l'un pour servir de parrain, l'autre de 
marraine, et l'autre de curé. On lui donne un nom et on le bap- 
tise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit compagnon 
du Devoir, enfant de Maître Jacques. 

On lui donne les couleurs et on lui dit que le rouge est le 
sang que Maître Jacques a répandu dans les plaines de Provence, 
et on lui donne le baiser compagnonnique. 

Rituel de réception de VUnion compacjnonniquc. — Nous 
analyserons en l'abrégeant ce dernier rituel enlièrement 
inédit jusqu'ici et dont les prescriptions sont slrictcmenl 
observées par tous les corps d'élaladhércnls à cette grande 
société. 

Au début de la séance au cours de laquelle il doit être 
procédé à des réceptions, le président frappe trois coups 
de maillet et dit : 

Compagnons, drbnnt et à l'ordre *. Tous les compagnons se 
lèvent, tête nue, la inaiii gauche sur le cœur, la main droite 

1. La nn'mc formule est de rigueur pour ouvrir les tenues dos loges 
maçonniques. 



l'initiation 213 

ouverte et tendue vers le président. Ce dernier frappe encore 
un coup de maillet et dit : ■> G.-, maître des cérémonies, quelle 
heure est-il? •> 

R. Mon Président c'est l'heure à laquelle les G.-, se livrent à 
leurs mystérieux travaux. 

D. Puisqu'il en est ainsi, au nom des trois fondateurs du com- 
pagnonnage, Salomon, Jacques et Soubise, sous les auspices du 
conseil supérieur de l'Union compagnonnique et par les pou- 
voirs qui m'ont été conférés, je les déclare ouverts. 

R. Notre concours vous est acquis. 

On lit alors le compte rendu de la dernière séance ; on 
signe le procès verbal, puis on suspend la séance et on 
introduit les retardataires. A la reprise de la réunion, des 
délégués de la société vont prendre les récipiendiaires et 
les introduisent dans les lieux secrets désignés à cet effet. 
Ils doivent justifier qu'ils ont payé le droit d'entrée de 
10 francs, s'ils étaient déjà aspirants, celui de 20 francs 
dans tout autre cas. 

On les conduit ensuite dans la chambre des réflexions 
oïli ils peuvent lire des inscriptions telles que celles-ci : 

« Si la curiosité te conduit ici, va-t'en ! » 

« Qu'est-ce qu'un honnête homme se doit à lui-même? » 

<( Que doit-il à ses semblables, à sa patrie? » 

<i Que pensez-vous du compagnonnage? « 

On bande ensuite les yeux des néophytes et on les 
ramène à l'endroit d'où ils sont venus. On leur demande 
le nom qu'ils veulent porter, en les avertissant qu'il ne 
leur sera sûrement pas donné, car les noms doivent se 
tirer au sort'. Puis on leur ôte leurs chapeaux, cravates, 
paletots, gilet, montre, bijoux, argent et toutes sortes de 
métaux 2. On leur met le bras gauclie hors de la chemise, 

1. On verra par la suite qu'il n'y a rien do vrai dans celte aftirmation. 
On veut sans doute, en persuadant au récipiendaire que le choix d'un nom 
est pour lui une formalité sans conséquence, éviter qu'il se préoccupe de 
l'opinion d'autrui et lui permettre de se décider en toute liberté. 

2. Il est fait allusion à cet usage dans le catéchisme des compagnons 
de Maître Jacques. On demande au nouveau C.\ : « Comment étiez-vous 
vctu, quand on vous a reçu? — R. Je n'étais ni nu, ni vêtu, mais dans 
un état décent et dépourvu de tous métaux. — D. Pourquoi^ — R. Comme 
marque de mon innocence ot dépourvu de tous métaux pour marquer 
qu'un compagnon ne doit jamais so rendre coupable d'opprobre et de 
déshonneur... (?)... La même recommandation se trouve dans le rituel du 



214 LE COMPAGNONNAGE 

on leur retrousse le pantalon de la jambe droite jusqu'au 
genou, puis les frères conducteurs les amènent. Ici le 
rituel ordonne de recourir à certains artifices assez ridi- 
cules en vue de jeter l'épouvanle dans Tànie du candidat 
auquel une grande bonne volonté est assurément néces- 
saire pour prendre au sérieux ce tapage inofTensif et pué- 
ril. On ouvre la porte avec fracas, comme si elle était 
garnie de gros verrous. Ou fait marcher les néoidiyles tète 
baissée comme s'ils entraient dans un souterrain. On les 
promène à droite, à gauche, en avant, en arrière, puis on 
les fait asseoir, vis-à-vis du président. Le Maître des céré- 
monies avertit ce dernier que les néophytes sont dans le 
temple, et leur interrogatoire commence '. Les iiucstions 
suivantes leur sont posées tour à tour : 

« Quel est votre dessein en vous présentant ici"? 

« Qui vous en a inspiré le désir? 

« Quelle idée vous faites-vous de l'ordie dfs G.".? 

« Savez-vous quelles obligations on cdiilracte parmi 
nous'? 

" Quelb' iili'L' vous formez-vous d'une société dans laquelle 
on exige que les récipiendaires soient présentés d'une 
manière qui doit vous paraître singulière? 

catochisiiic d'aiiprciiti iVanc-niaroii. Cette l'ois la pruliiiiiliuii île (oiis lurtaux 
est expliijuoo par celte raison inattcnduo que « lorsqu'on liâtil le temple 
de Salomon, les cèdres du Liban lurent envoyés tout taillc^s et i)rêts à être 
mis eu œuvre, ilo sorte qu'on interdit tout coup de marteau ou d'aucun 
autre outil ». 

1. Cet interrogatoire n'est autre que le leslainciit en usage dans les 
réceptions maçonniques. On sait que tout i)rol'ane est tenu, lors de son 
initiation dans la maçonnerie, de l'aire une sorte de profession do foi, do 
déclarer quelles sont ses opinions pliilosopliiqucs, do dire quelle idée il se 
forme de ses devoirs envers la société, la famille, etc. On nomme cette 
épreuve morale le tantament, bien que la liberté du prétendu Ivslaleur 
semble n'y être guère respectée. Il nous souvient à ce propos d'avoir 
entendu un franc-maçon — dont, au suriilus, la valeur intellectuelle et la 
sincérité ne sont ])as en cause et auquel une assez l)rillanto fortune poli- 
tique était réservée, — raconter en notre présence, il y a dix ans environ, 
l'anecdote suivante. Dans la logo dont la personne en question faisait 
jiartie, un profane fut mis on demeure, au cours de sa réception, do 
déclarer si, dans ses dispositions testamentaires, il réclamerait ou non des 
obsèques purement civiles. Ayant tergiversé et finalement ayant répondu 
qu'il aliandonnerait aux siens le soin do régler cette question, ce profane 
s'entendit refuser l'accès de la maçonnerie. 



l'initiation 215 

« Encore une fois, soyez franc dans vos réponses. Nous 
lisons dans votre cœur. » 

Aussitôt après que le néopliyte a ré})ondu à ces ques- 
tions, commencent les épreuves à peu près calquées sur 
celles qui sont en usage dans la maçonnerie, mais géné- 
ralement, il faut l'avouer, assez ridicules. « Le premier 
voyage est le plus pénible de tous. Le candidat, dont les 
yeux sont bandés, est promené à travers la chambre et 
l'on s'efforce de multiplier les obstacles sous ses pas. On 
le fera marcher tantôt à pas lents, tantôt un peu plus vite. 
On l'obligera encore à se baisser comme pour passer sous 
un souterrain, à enjamber comme pour franchir un fossé, 
à marcher en zigzag. On imitera l'orage, la grêle et le 
tonnerre afin de lui imprimer quelques sentiments de 
crainte (sic). » On suspend ensuite un instant ce colin- 
maillard tintamarresque et le président demande au pro- 
fane quelles sont ses impressions qui doivent êti'e plutôt 
confuses. Puis il lui explique que « ce premier voyage est 
l'emblème de la vie, du tumulte des passions, de la diffi- 
culté des entreprises, des obstacles qui se multiplient 
sous nos pas, mais aussi qu'il signifie le bonheur d'avoir 
des amis (jui nous guident et nous secourent à travers 
les dangers. » 

Le second voyage s'accomplit à une allure plus rapide. 
« Il ne doit être remarquable que par un bourdonnement 
que les compagnons font à bouche fermée, en imitant le 
sifflement sourd d'un ouragan [sic). » Le candidat doit aussi 
tremper sa main dans l'eau d'un baquet. — On le ramène 
ensuite à sa place et on l'informe que le « bourdonnement 
est le symbole des combats que l'homme vertueux doit 
soutenir contre le vice. L'eau est le symbole de la purifi- 
cation. » 

Le troisième voyage a lieu à grands pas, mais sans pré- 
cipitation. On secoue devant le patient une torche dont 
on lui fait toucher la flamme en évitant de le brûler. 

Leçon. — « Pays, vous devez avoir remarqué que ce 
voyage est encore moins pénible que le précédent. Quant à 
la flamme, c'est le complément de la purification. » 



216 LE COMPAGNONNAGE 

Quelques questions sont adressées au novice : 
« Feriez-vous le sacrifice de vos opinions pour la drfensc 
du compagnonnage? Que penseriez-vous d'un iionime qui 
trahirait ses serments?... » etc. Puis on lui présente, comme 
au futur maçon, la célèbre couiic d'amertume ' en lui 
disant : « Buvez ce In-euvage jusqu'à la lie. C'est le calice 
d'amertume de la vie. » On conduit ensuite le néopliyte à 
l'autel; il lient dans la main gauche un compas dont on 
a pris soin d'émousser la pointe. On lui lait étendre la 
main droite et on lui dit : 

« Pays, rengagemeiil que vous aile/, coiilractci' ne cuiiUfiil. rien 
qui puisse blesser le respect que nous devons tous aux lois de 
notre pays, ni aux bonnes mouirs, ni à votre foi politique et 
religieuse, en un mot, rien qui puisse blesser votre conscience. 
Mais je vous préviens qu'il est terrible autant (jue solennel. Il 
faut cependant que vous le prêtiez de votre pleine et libre 
volonté. Y consentez-vous? » 

S'il répond oui (ce (ju'il fait loiijours), le piésident lui 
dicio la formule du sermciil (ju'il réqx'qc mot pour mot : 

« Sur l'air que je respire, sur l'eau qui nie désaltère, sur la 
lumière qui m'éclaire, sur tout ce (pic j'ai de plus cher et de 
plus sacré au monde, je jure de garder à tout jamais inviola- 
bles les secrets de l'Union comiiagnonnique, de me soumettre à 
sa constitution, aux règlements généraux de l'ordre, de ne 
jamais méconnaître uu bon conqiagnon de (juelque étal (]u'il 
soit, dans quelque condition qu'il puisse être, de l'aider de mes 
conseils et des services que je pourrai lui rendre, de ne jamais 
porter atteinte ni à sa fortune ni à son honneur. Si je deviens 
parjure, que je meure maudit et que ma mémoire soit en exé- 
cration. » Les compagnons répondent : •■ Qu'il en soit ainsi! ■> Ils 
laissent tomber leur bras droit, l^a main frappe sur la cuisse 
droite en signe de contentement {sic). •> 

On emmène les récipiendaires [)our les ihabilhM', tandis 
qu'avec une aimable, mais un peu puérile ingénuité, les 

1. « 8iini)lo amer », protend M. Amlricux qui, lorsqu'on lui présenta, lors 
do son initiation maçonnique, ce calice d'estaminet, no put s'cm|)("-cher, 
raconte-t-il, de s'écrier que " ça manquait de curaçao ». (SoKvmirs d'un 
ancien préfet de police.) D'après certains on-dit qui ont cours dans les 
chantiers d'ouvriers indciiendanls, cet usai,'o <lo faire i)oirc la coupe 
d amertume serait parfois, chez les compagnons, l'occasion d'une mystifi- 
cation fort malpropre. 



l'initiation 217 

unionistes préparenl ïcffet de la lumière. Les rédacteurs du 
rituel qui veulent absolument nous arracher toutes nos 
illusions, nous apprennent que cet effet est simplement 
[uuduit par le gaz, ou à défaut de gaz, par une ilamme 
(l'alcodl ou un feu de bengale. 

Avant l'apparition de la lumière le président s'écrie : 
« C.'. ici présents, si notre nouveau frère devenait par- 
jure, que mériterait-il? » 

Tous ENSEMBLE (d'unc voix sombre) : « La Mort! » 
Le Président. — « Puisque vous avez confiance en sa 
parole, que demandez-vous pour lui? » 

Tous (d'une voix plus douce et moins forte). — c La 
lumière. » 
Le Président. — « Que la lumière lui soit accordée. » 
Ce fiât lux est le signal attendu pour le grand effet qui 
doit achever de sidérer le néophyte. On frappe trois coups 
de maillet. Au deuxième coup on ôte le voile qui bande 
ses yeux et, au troisième coup, c'est-à-dire dès que ses 
yeux se rouvrent, tel un éclair striant la nue, la flamme 
mystique jaillit du bec de gaz subitement ouvert ou du bol 
de punch préparé à cet effet. On conduit ensuite le réci- 
piendaire à l'autel et on lui présente une coupe où se 
trouvent trois bulletins roulés portant tous trois (à 
son insu) le nom qu'il a choisi pour son baptême compa- 
gnonnique : Nivernais la Fidélité par exemple, ou Agenais 
Bon Cœur. On lui dit que ces trois noms ont été choisis 
par ses pères et sont en harmonie avec son caractère. Il 
plonge sa main dans la coupe, il tire un bulletin. pro- 
dige attestant bien la puissance des trois grands fonda- 
teurs, Salomon, Jacques et Soubise ! le bulletin porte jus- 
tement le nom que le candidat avait choisi! Le président 
alors le proclame compagnon, lui remet les couleurs, lui 
donne le mot de passe, lui indique les signes, attouche- 
ments, la manière de marcher, lui révèle les rites de Ventrée 
de chambre et de la reconnaissance et le présente aux com- 
pagnons. Parfois l'un d'eux prononce un discours de cir- 
constance. Puis, le président se met à l'ordre, déclare les 
travaux flnis et frappe les trois coups de maillet de rigueur. 



218 LE COMPAGNONNAGE 

La réception officielle est terminée; elle a souvent son épi- 
logue chez quelque restaurateur ou inarcluind de vins 
voisin où l'on fête, le verre en main, le nmiveau compaiinon. 

11. Inslruclion et Catéchisme compagnonniques. Leurs analo- 
gies avec le Catéchisme et le rituel maçonniques. 

Il importe d'enseigner au nouveau compagnon la doc- 
trine morale du compagnonnage et de lui donner connais- 
sance des traditions qui se sont perpétuées dans les Devoirs. 

L'Instruction et le Catéchisme compagnonniques ont été 
composés dans ce but. Le Catéchisme compagnonnique a 
déjà été publié dans la brochure intitulée : Le secret des 
Compagnons cordonniers dévoilé (ï^aris, Payrard, 1838). Quant 
à l'Instruction compagnonnique, encore inédite, nous lui 
ferons de fréquents emprunts. Abstraction faite des 
maximes et des préceptes moraux qui s'y trouvent épars ', 
l'Instruction et le Catéchisme ne sont guère autre chose 
que l'exposé des légendes des trois fondateurs et l'expli- 
cation des princi[)ales allégories dont se compose le fonds 
commun des trois Devoirs. Il est impossible de parcourir 
les rituels maçonniques, dont le texte est aujourd'hui bien 
connu, grâce à diverses divulgations qui en ont été faites, 
grâce aussi aux manuscrits ayant appartenu à d'anciens 
vénérables ou orateurs décédés et dont il n'est pas très 
difficile de se procurer un exemplaire^, sans être frappé de 
l'analogie qui existe entre ces formulaires et ceux du com- 
pagnonnage. Nous possédons, grâce à l'obligeance d'un 
ami, archiviste paléographe et historien distingué, l'un de 
ces manuscrits, daté de l'an 5769 de l'ère maçonnique, 
c'est-à-dire de l'année 1709 de l'ère chrétienne. Ce maiius- 

1. 11 n'est fait aucune allusion aux Catéchismes et Instructions compa- 
gnonniques dans la publication do l'Office du Travail : Les associatiuiis 
professionnelles, t. I, où il est traite'', dans un cliapitrc siiécial, du ronipa- 
gnonnagc. 

'^. Pour ne citer «[u'un auteur cntro plusieurs. M. C'opin AlliancoUi a 
pul>lié un résumé du rituel nia(;onniiiue. On trouvera aux Archives .Xiitio- 
nules, V', •1230, au milieu do pièces qui ont trait au compagnonnage, un 
rituel maçonnique dont l'existence n'a pas encore été signalée et qui 
parait être de la fin du siècle dernier. 



l'initiation 



219 



crit renferme de nombreux passages qui semblent calqués 
sur le rituel du Devoir de Maître Jacques (à moins que ce 
ne soit, au contraire, ce dernier document qui ait été 
emprunté au formulaire maçonnique). Les citations sui- 
vantes permettront au lecteur de se convaincre de la 
parenté qui existe entre les deux textes : 

Rituel maçojvnique (Loge 
DE St-Jean). 
Ouverture de Loge : D. Éles- 
voiis maron? 

R. Mes frères me reconnais- 
sent pour tel. 



Rituel du compagnonnage 
DU devoir. 
Catéchisme : D. Ètes-vous com- 
pagnon? 
R. Éprouvez-moi. 



Instruction : D. A quoi con- 
naîtrai-je que vous êtes compa- 
gnon "? 

R. A mes signes, attouche- 
ments cl paroles. 

P. Pourquoi vous ètes-vous 
fait recevoir? 

R. Parce que j'étais dans les 
ténèbres et que j'ai voulu voir 
la lumière. 

D. Que vîtes-vous lorsque 
vous fûtes reçu? 

R. Je vis trois grandes lu- 
mières, l'une à l'Orient, l'autre 
à l'Occident et l'autre au Midi. 

D. Que signilient ces trois 
grandes lumières? 

R. Le soleil, la lune et le 
rouleur en chambre. 

D. Quelles sont les principales 
lois du compagnonnage ? 

R. Punir le crime et honorer 
la vertu. 

D. Combien avez-vous d'orne- 
ments dans la Loge? 

R. Trois. 

D. Quels sont-ils ? 

R. La pavé mosaïque, l'étoile 
flamboyante et la houppe den- 
telée. 



Catéchisme d'apprenti ; D. A 
quoi connaitrai-je que vous êtes 
maçon? 

R. A mes signes, paroles et 
attouchements. 

D. (Catéchisme d'apprenti.) 
Pourquoi vous ètes-vous fait 
maçon? 

R. Parce que j'étais dans les 
ténèbres et que jai voulu voir 
la lumière. 

D. {Ibid.) Quand on vous a 
donné la lumière, qu'avez-vous 
vu? 

R. Trois grandes lumières. 



D. Que signifient-elles? 

R. Le soleil, la lune et le 
vénérable. 

D. Quelles sont les devoirs 
d'un maçon? 

R. De fuir le vice et de pra- 
tiquer la vertu. 

D. Combien avez-vous d'orne- 
ments dans la Loge? 

R. Trois. 

D. Quels sont-ils? 

R. L'étoile flamboyante, la 
houppe dentelée et le pavé mo- 
saïque. 



220 



LE COMPAGNONNAGE 



D. Combien y a-l-il de bijoux 
ou de pierres précieuses? 

R. Trois mobiles el trois 
immobiles. 

D. Quels sont les trois mo- 
biles ? 

U. Le roiileur, le premier el 
le second en ville. 



D. Que signifient les trois im- 
mobiles? 

R. La pierre brute pour les 
apprentis, la pierre cubique pour 
aiguiser les outils des CC". et 
la planche à tracer par laquelle 
les architectes font leurs des- 
sins. 

D. Avez-vous travaillé? 

R. Oui, du lundi matin au sa- 
medi soir. 

D. En quoi consiste le travail 
d'un compagnon? 

R. A équarrir les pierres, à les 
mettre en place et de niveau et à 
tracer une muraille au cordeau. 

1). Avec quoi avez-vous tra- 
vaillé? 

R. Avec le mortier, la bêche 
et la brique. 

D. Avez-vous été payé? 

R Je suis content. 



1). Combien y al-il de bijoux? 

U.Six. Trois nuiables el Irois 
immual)les. 

1). Quels sont les trois nuia- 
bles? 

R. L'équerre que porte le 
vénérable, le niveau (jue porte 
le 1" surveillant et la perpendi- 
culaire que porte le second sur- 
veillant. 

D. Quels sont les trois im- 
muables? 

R. La pierre brute pour les 
apprentis, la pierre cubique en 
pointe pour les compagnons, et 
la planclie à tracer pour les 
maîtres. 

D. Avez-vous travaillé? 

R. Oui, depuis le lundi malin 
jusqu'au samedi au soir. 

D. En quoi consiste le travail 
d'un maçon? 

R. A équarrir les pierres, les 
polir, les mettre de niveau et à 
tirer une muraille au cordeau. 

D. Avec quoi travaillez-vous? 

R. Avec le mortier, la bêche 
et la brique, qui signifient la 
liberté, la constance et le zèle. 

D. Lorsque vous avez tra- 
vaillé, avez-vous été payé? 

W. Je suis content. 



Poursuivons celte comparaison en confrontant le texte 
(lu Catéchisme el de V Instruction compagnonniqiies avec 
(•(•lui du Catéchisme maronnicjuc du second grade, celui de 
Compagnon. 



ritlel comi'agnonmqie. 
Catéciiis.>ie. 
I). Etes- VOUS compagnon? 
R. Eprouvez-moi. 



lîm EL MAÇO.N'MyUE. 
C.VnicilIS.ME DE COMPAGNON. 

]). ]"Ues-vous compagnon? 
R. Oui, je le suis. 



LINITIATION 



221 



D. Comment avez-voiis été 
reçu compagnon? 

H. Par l'équérre, la lettre G 
et le compas. 

D. Dites-moi le mot de com- 
pagnon? 

11. Je ne puis le dire qu'en 
épelant. Dites-moi la première 
lettre, je vous dirai la seconde. 



D. B. 
U. 0. 



D. Comment avez-vous été 
re(;u compagnon? 

U. Avec la pierre carrée, l'é- 
quérre et le compas. 

D. Qne signifient le J et le B 
sur les deux colonnes? 

R. Sur la première un J qui 
veut dire Jakhin et qui signilie 
préparation, et sur la seconde 
un B qui veut dire Booz et qui 
signifie force. 
D. Pourquoi? 

R. Parce que les apprentis 
recevaient les salaires à la co- 
lonne Jakhin et les compagnons 
à la colonne Booz. 

D. Que signifie ce mot B? 
R. En Dieu est ma force. 
D. Que veut-il dire encore? 
R. C'était le nom de l'autre 
colonne d'airain qui était à la 
porte du Temple de Salomon et 
auprès de laquelle s'assem- 
blaient les compagnons pour 
recevoir leur salaire. 

Les analogies frappantes que nous venons de constater 
entre les rituels compagnonnique et maçonnique se retrou- 
vent encore si, gravissant un échelon de plus dans la 
liiérarchie de la franc-maçonnerie, on consulte le Caté- 
chisme du grade de Maître. 



Rituel du devoir de MAnuE 
Jacques. Catéchisme de 
compagnon. 
D. Èles-vous compagnon? 
R. Éprouvez-moi. 



(Instruction.) 
D. Quel âge avez-vous? 
R. Sept ans et plus. 
D. Par quoi vous a-t-on fait 
compagnon? 
R. Par la lettre G. 



Rituel maçonnique. 
Catéchisme de Maître. 

D. Ètes-vous maître? 

R. Examinez-moi,approuvez- 
moi, ou désapprouvez-moi, si 
vous le pouvez, l'acacia m'est 
connu. 

D. Quel âge avez-vous? 

R. Sept ans et plus. 

D. Où avez-vous travaillé? 

R. Dans la chambre du milieu. 



222 LE COMPAGNONNAGE 

D. Que signifie la lettre G? 1). Quand vous y êtes entre 

(]u'ave/-vous vu? 
R. Gloire, grandeur ou bien 11. Une grande lumière dans 
géométrie, cinquième science. laquelle j'ai apereu la lettre G. 

I). Que signifie celle lettre? 
H. Une chose plus grande 
que vous. 

I). Quellepeutètre cette chose 
plus grande que moi qui suis 
iranc-maçon et maître? 

R. God, qui veut dire en an- 
glais : Dieu '. 

Il ne faudrait pas conclure, des nombreuses analogies 
que nous avons mises en évidence, à une identité absolue 
entre les deux rituels; sur bien des points, il y a diver- 
gence entre les textes. Il n'en est pas moins certain qu'il 
y a entre les catéchismes des deux associations une simi- 
litude très frappante. Si, après les nombreuses citations 
qui précèdent, il était encore besoin d'établir l'étroite ana- 
logie des deux formulaires, nous trouverions cette preuve 
supplémentaire, et à notre avis du reste, supcrdue, dans 
l'identité des mots de passe et d'appel des deux associa- 
tions. Les mots d'appel des grades d'apprentis et de com- 
pagnons francs-maçons sont ces deux mêmes mots : 
Jakhin et Booz, qui sont indiqués par le catéchisme des 
compagnons comme ayant été le mot d'appel des apprentis 
et des compagnons de Salomon. Le mot de passe du grade 
de compagnon dans la maçonnerie : Schibolclh, est égale- 
ment le mot de passe des compagnons du Devoir. Enfin, 
le bizarre mot de passe qui, d'après le rituel de Maître 
Jacques, aurait été en usage pour le grade d'apprenti : 
Culbutiez, n'est très probablement qu'une déformation 

1. On lie doit pas s'étonnor do trouver iii ce mot anglais. L(! riiuol 
rnaçouiiiquo auquel nous empruntons ecs extraits, et qui était celui (l'une 
logo d'Auvergne, date do HOO. Or, l'on sait que la Iranc-maçonncrio un 
du moins l'association qui s'ost perpétuée jusqu'à nos jours sous co nom 
est d'origine anglaise. On est d'accord pour faire remonter l'origino do la 
franc-maçonnerie moderne à la fondation do la (irande Loge de Londres 
(21 juin Mil). Il existait déjà antérieurement en Angleterre et en Alle- 
magne des confréries maçonniques, mais l'esprit et l'organisation de ces 
associations étaient très différents. 



L'iNlTIATrON 223 

populaire, ]ieut-être ua anagramme incomplet du nioL de 
passe des ap|»rentis franes-niarons : Tubakain. 

On pourrait se demander si ces analogies entre les deux 
rituels sont révélatrices d'une identité d'origine des deux 
sociétés; il serait, à notre avis, téméraire de raffirmer. 
Les rituels de réception décrits en 1635 dans la sentence 
de la Sorbonne semblent avoir un caractère original et ne 
pas avoir été modelés, comme les rituels modernes, sur 
ceux des maçons, du moins sur le texte de ces derniers 
formulaires tel qu'il s'est conservé jusqu'à nos jours. 
Nous inclinons à penser que les rituels du compagnon- 
nage moderne ainsi que l'Instruction et le Catéchisme ont 
été calqués au commencement de ce siècle sur les formu- 
laires similaires de la maçonnerie, formulaires sans doute 
rédigés au commencement du xviii'^ siècle par les loges 
anglaises et adoptés par la suite par les loges du conti- 
nent. On sait, en effet, par le témoignage de Perdiguier 
dans yiîhtoire tfiine scission, que, sous le premier Empire, 
la maçonnerie a commencé à exercer sur le compagnon- 
nage, tout en le tenant du reste à distance, une certaine 
influence, qui s'est traduite notamment chez les Gavots 
par la création d'un nouveau grade réservé aux compa- 
gnons francs-maçons. Si l'action maçonnique, comme il 
est permis de le supposer, s'est fait sentir également dans 
le Devoir de Maître Jacques, il est fort possible que la 
maçonnerie ait transmis aux Cayennes de ce Devoir le 
dépôt de ses formules et de ses rites, facilement adaptés 
à leur destination nouvelle. 



CHAPITRE II 



LE TOUR DE FRANCE 



I. — Définition du tour de France. — Ses limites géographi- 
ques. ^L'arrivée dans une ville. — h'affaireou passeport conipa- 
gnonnique. — La reconnaissance chez la Mère. — Ventrée de 
chambre. — Rituel de l'entrée de chambre chez les cordonniers 
et les boulangers. 

Le compagnonnage et le Tour de France sont trop 
étroitement liés pour qu'il soit possible de les étudier 
séparément. Pendant des siècles et jusqu'à une époque 
récente, la principale, sinon, l'unique raison d'être du 
compagnonnage a résidé dans la nécessité d'assurer au 
travailleur une direction et un appui pendant les années 
où il voyageait pour parfaire son éducation professionnelle. 
Ce fut longtemps pour le jeune ouvrier sortant d'appren- 
tissage une véritable obligation morale et sociale que d'aller 
de ville en ville s'initier aux méthodes de travail et aux 
procédés de fabrication alors très variables d'une province 
à une autre. Dans nombre de métiers, on n'eût pas été 
réputé bon ouvrier, artisan expert dans son état, si l'on 
n'eût accompli ce pèlerinage. 

Quiconque a beaucoup vu 
Peut avoir beaucoup retenu 

dit le fabuliste. Nos pères pensaient avec lui qu'il importe 
à un homme, à son début dans la vie active, d'élargir son 



LE TOUR DE FRANCE 223 

horizon intellectuel, de faire l'apprentissage de sa liberté 
et de sa responsabilité, d'être pour quelques années sous- 
trait à rintluence bienfaisante sans doute, mais quelque 
peu débilitante, du milieu familial et professionnel dans 
lequel il a vécu, de voir d'autres cieux, d'autres hommes, 
d'autres aspects des choses et de la vie. De là cette coutume 
du Tour de France dont un écrivain célèbre * nous a laissé 
cette belle définition : « Le Tour de France, c'est la phase 
poétique, c'est le pèlerinage aventureux, la chevalerie 
errante de l'artisan. Celui qui ne possède ni maison, ni 
patrimoine, s'en va, par les chemins, chercher une patrie sous 
l'égide d'une famille adoptive qui ne l'abandonne ni durant 
la vie, ni après la mort. Celui même qui aspire à une posi- 
tion honorable et silre dans son pays, veut tout au moins 
dépenser la vigueur de ses belles années et connaître les 
enivrements de la vie active... Il reprendra plus tard la 
lime ou le marteau de ses pères ; mais il aura des souve- 
nirs et des impressions; il aura vu le monde, il poun^a dire 
à ses amis et à ses enfants combien la patrie est belle et 
grande; il aura fait son Tour de France. » 

Quel était autrefois l'itinéraire suivi par le compagnon 
qui entreprenait son tour de France? Cet itinéraire avait 
tout naturellement pour point de départ la ville où était 
domicilié le compagnon. Un compagnon parisien se ren- 
dait d'abord à Melun, puis à Sens, à .Joigny, à Auxerre, à 
Autun, à Dijon, à Chalon-sur-Saône et à Mâcon. De Lyon 
il gagnait Vienne, Valence, Monlélimar, Orange, Avignon, 
Aix et Marseille. Il allait généralement en pèlerinage à la 
Sainte-Baume (Saint-Maximin) et quelquefois ne s'arrêtait 
dans cette direction qu'à Toulon. Ses principales étapes 
étaient ensuite Arles, Aix, Nimes, Alais, Uzès, Montpellier, 
liéziers, Narbonne, Montauban, Toulouse, Bordeaux. De 
cette ville, il avait le choix pour atteindre Nantes entre 
deux routes : ou les Cliarentes par Rochefort et la Rochelle, 
ou le Limousin et la Vendée par Limoges et Niort. Enfin, 
après un sé-jour à Nantes, il achevait son Tour de France par 

1. George Sand, Le compncjnon du Tour de France. 

LE COMPAGNONNAGE. 15 



226 LE COMPAGNONNAGE 

Anccnis, Angers, Sauniur, Tduis, IJlois, Orléans — ou par 
Angers, Laval et Chartres. Quelques villes étaient souvent 
visitées en dehors de ce tracé, comme Saint-Ëlicnne, le 
Puy, Bourges, Moulins, Nevers. Mais des provinces entières 
ne furent jamais comprises dans le Tour de France, dont 
les limites géographiques peuvent être figurées par une 
ligne qui suivrait la vallée de la Seine, le cours de la 
Saône et du Rhône, le littoral méditerranéen, le tracé du 
canal du Midi, la (kironne, qui se continuerait jusqu'à 
Nantes et rejoindrait ensuite la vallée de la Seine en sui- 
vant tout le cours de la Loire jusqu'à Orléans. Le compa- 
gnon du Tour de France ne voyageait donc ni en Flandre, 
ni en Artois, ni en Champagne, ni en Lorraine, ni en 
Franche-Comté; la Normandie et la Bretagne (sauf Nantes) 
étaient également situées en dehors de son itinéi^aire. 

Le compagnon qui arrive dans une ville d'étapes doit se 
rendre d'abord clu'/. la Mère et se faire reconnaître d'elle 
et du premier compagnon. A cet effet il leur présentera 
tout d'ahord son affaire ou ])asseport compagnonnique, 
dont voici le modèle d'afirès notre manuscrit ' : 

Père, Fils, Saint-Esprit, Dieu. 

C. E : P.. 1). L.. [E...] S.. E. I). T... L.-. B.-. E.... I).. D.-. 
C... E. B.. A.. I». R. D.. P. 

N.-. T.-. B.-. C.-. [D. A.] T). I).-. C... E. B.-. N.-. E.-. A.-. 
C.-. L. M.. P. Y. R. E. M. J). N. L. N.-. 

C.-. E. P.-. N.-. R.... A. T.-. L.-. C.-. I).-. T.-. I). F. 1). L. 

R.-. T.-. P.. C. O.-. P.-. L.-. I). L. I W E. R.-. L.-. E. S.'. 

S.-. L.. F.. A.-. T.-. E. I). L. . D.-. T.-. L. S.-. A. B... C. 
L N.. A P. D.-. F. L. M. C. \ .... I). V.-. P. . I. A. P.-. P. 
P.. L. P.-. E. P.-. S.-. L. 

P.. ici E. P.-. 

I.' L. P. le dessin - 

1. Le Secret dus compaijnons coi-donniers, publié en 1858, renfermait le 
texte de l'affaire. Il existe aux Archives Nationales, F', 4236, parmi les 
pièces secrètes saisies en 1813 chez les compagnons do nordeaux, ua 
document original du même type. Les deux textes sont semblables. 

■2. Xote (le l'auteur du manuscrit. — « H se trouve un petit dessin qui 
forme lo triangle entouré de rayons avec des lettres en hébreu dans lo 
milieu qui veulent dire ; Gloire à Dieu. » 



LE TOUR DE FRANCE 227 



Amour krateunel. 



P.-. L.-. T.-. L.-. C.-. J). A. L. V.. E. Q.-. E.. E. C.-. E. 
V.-. D.Q. N.-. L.-. A. . E.-. r. M.-. 1). R.-. P.-. E.. S. P.-. 0. 
E P... C.-. E. A.-. I). S.-. S.-. E. 1). AE-. 1). R. E. P.-. E. V. 

Alliance pouiî la vie. 

Voici maintenant, à deux ou trois mots près, l'explica- 
tion en langage clair et intelligible de ce passeport secret. 

Père. Fils. Saint-Esprit. Dieu. 
Union et Force. 

Conduite et Protection de l'être suprême et de tous les bons 
enfants du Devoir cordonniers et lioltiers à donner réception 
du pays [ici le 7io»i}. 

Nous tous (bons) compagnons d'Avignon du ilcvuir (ici trois 
mots semblent manquer), nous étant assemblés chez la Mère 
pour y recevoir et mettre du nombre le nommé.... 

C'est pourquoi nous recommandons à tous les compagnons du 
Tour de France de le recevoir tant par ci que par là, de le 
laisser passer et repasser librement et sûrement sans lui faire 
aucun tort et de lui donner tous les secours au besoin, comme 
il nous a promis de faire lui-même. Comme venant de votre part, 
il a pris pour : 

Premier i le pays 

Et pour second le pays 

Et pour troisième le pays 

Pour les témoins, les compagnons d'Avignon l'ayant vu et 
questionné et entendu. 

C'est en vertu de quoi nous lui avons laissé permis de recevoir 
par lui son pays où il passera. Confessons et attestons de signer 
sur ledit mandat de réception. Le premier en ville 2. 



1. Premier parrain. 

2. Après avoir donné la traduction do Va/faire, qui dans sa relation 
précède roriginal, l'auteur do notre manuscrit ajoute l'avis suivant à 
l'adresse du lecteur qui, dans sa pensée no pouvait être qu'un compa- 
gnon, un pays : c Ce passeport porte les 6 cachets des principales villes. 
Pays cette affaire que vous venez d'entendre n'est pas si bien lisible 
sur le papier que nous allons vous donner, car il est en initiales que 
tous les compagnons savent très bien lire; do même nous aussi nous 
espérons que vous les a|)prendrez; les voici. >■ Suit le cryptogramme 
que, par interversion de l'ordre suivi dans le manuscrit, nous avons donne 
avant sa traduction. 



228 LE COMPAGNONNAGE 

Muni de ces affaires *, l'arrivant se présente donc chez 
la Mère. Il se fait avant tout reconnaître d'elle et du rou- 
leur. 

En entrant chez la Mère, on salue en prenant son chapeau 
avec la main gauche par le côté. Le faire passer de la main 
gauche à la droite, le pouce cl le premier doigl formant le zéro 
sur le bord du chapeau, le tenant ainsi le temps nécessaire i)our 
qu'un compagnon ail le temps de s'en apercevoir. Alors le C*. 
qui s'en aperçoit doit se passer sans précipitation la main gauche 
sur l'oreille droite et la main droite sur l'oreille gauche, s'appro- 
cher de l'arrivant et lui présenter la main gauche, le pouce 
ouvert et les trois doigts et le petit séparés des autres. L'arri- 
vant fait la même chose et doit vous presser la main avec le 
pouce et vous lui rentlez ce signe en pressant fortement le petit 
doigt sur la main. 

Nous sommes également en possession du texte, écourté 
il est vrai, de la reconnaissance des vitriers du D.*. (docu- 
ment inédit jusqu'ici) : « Mon ancien, j'arrive, dit le nou- 
veau venu (la pression d'un coup). L'ancien. Par quelle 
voie venez-vous? (il frappe deux coups). L'arrivant. De 
Jérusalem (trois coups). — D. Que nous apportez-vous? — 
Le mot mystérieux de l'antiquité. — D. Comment se pro- 
nonce-t-il? — Il ne se prononce pas, il s'épèle », etc., etc. 
L'entretien se termine ainsi : « Quels sont les noms mémo- 
rables des compagnons vitriers finis? — L'arrivant. Ilirain. 
— L'ancien. Salomon. — L'arrivant. Jakhin. — L'ancien. 
Hommage à leur mémoire, à l'honneur et à la gloire. — 
L'arrivant. De tous les jolis compagnons vitriers du Devoir 
de Maître Jacques. » (Ils s'embrassent par trois fois.) 

Arrivons à l'entrée de chambre -, c'est-à-dire aux rites 



1. Dans les dossiers do police conservés aux Archives A'ationdics sous 
la cote F', 1236, il se trouve des lettres saisies chez les compagnons cor- 
donniers qui renferment de fréquentes allusions aux a/fain'it. « Ciiers pays 
et frères, écrivent par exemple les compagnons d'Angers le 20 décembre 
1812, la présente est pour vous informer île l'état de nos santés, et pour 
vous prier do nous faire passer Va/faire du ])ays Manceau, l'ami du Devoir, 
vu que voilà deux ou trois mois qu'il travaille à Angers sans monter 
en chambre, vu qu'il n'a pas son affaire. » 

■î. L'entrée de chambre est do règle dans tous les corps du compagnon- 
nage. " L'entrée de cliambre, dit l'art. 102 du règlement intérieur des com- 
pagnons boulangers, ne sera accordée cju'à fout coinp.-. ]Josscssour do 



LE TOUR DE FRANCE 229 

usités préalablement à l'admission définitive de l'arrivanl, 
qui vient de remettre au premier en ville son passeport 
compagnonnique. 

Noire manuscrit nous retrace dans les termes suivants 
le récit de cette cérémonie secrète tel qu'elle est réglée 
chez les cordonniers et les tanneurs. 



Le rouleur, revêtu de ses insignes, frappe un léger coup de 
canne par terre. Le premier reçu parmi les assistants se lève et 
le suit. Ils arrivent à la porte de la cliambre. Le rouleur frappe 
un coup à la porte. Le premier en ville y répond en frappant 
un second coup sur la table. L'arrivant frappe alors trois coups 
sur la porte : un coup lent et deux coups précipités. 

Le troisième en ville entr'ouvre la porte et dit : 

« Qui êtes-vous? 

R. Un honnête compagnon enfant de Maître Jacques. 

D. Votre mot de passe? 

R. Dites-moi le vôtre. Je vous dirai le mien. 

D. Jaquin. Premier mot de passe. 

R. Boos. Deuxième mot de passe. - 

Puis le rouleur ouvre la ])orte. L'arrivant met un genou en 
terre à trois pas de la table et élève la main droite en l'air. 

Le premier en ville lui demande : « Que venez vous faire ici? 

— Me faire reconnaître vrai compagnon du Devoir. 

— Que demandez-vous? 

— La permission de faire mon entrée de chambre. » 
Le premier lui répond : « Permis ». 

Le compagnon qui est à genoux se relève, prend son chapeau 
de la main droite, trois doigts sur les bords et le pouce en 
dessus, la main gauche sur le cœur, se découvre en portant 
son chapeau sur l'épaule gauche, se traverse le corps {sic) 
jusqu'à la hanche droite et reste immobile (c'est le signe). 11 
attend qu'on le questionne. 

Le phemier en ville. « Que demandez-vous? Qui êtes-vous? 

R. Honnête compagnon, enfant de Maître Jacques. 

Le phemier en ville. D'oii venez-vous? 

R. De Paris. 

Le premier. Comment vous appelez-vous? » 

Ici l'arrivant doit dire la ville qu'il vient de quitter et son 
nom de compagnon. 

Le premier en ville. « Que demandez-vous? 



ses affaires (passeport), et do son livre d'acquit eu règle. Tout comp .-. 
doit toper en règle les arrivants et les reconnaître par l'attoucliement 
des mains. » 



230 LE COMPAGNONNAGE 

R. Li permission de passer auprès de vous devant la taldo 
pour y déposer un gage sacré. 

Le l'UF.MiRu EN VILLE. Periiiis. •• 

Alors l'arrivant fait trois jias en avant en ronietlant son cha- 
peau sur sa tête, avance le pied droit dessous la table et incline 
son corps en avant, son coude du I)ras droit appuyé sur la 
table et tient l'alTaire au milieu des deux doigts de la main 
droite et la présente au premier en ville en disant : 

■- Gloire à Dieu! Honneur à Maître Jacques! Hespeet à tous 
les braves compagnons! » 

Le premier en ville lui dit : 

« Pays, faites votre devoir. ■> 

L'arrivant se recule de trois pas. 11 met son chapeau contre 
l'oreille droite, sa main gauche sur le ca^ur en inclinant son 
corps du côté droit et dit : 

« Par la permission de mon premier, de mon second et de 
mon troisième, qu'il me soit permis de rester en chambre tel 
que je suis. » 

Le PRE.VIER EN VILLE. <• Pcmiis. 

L'ahiuvant. Qu'il me soit permis de passer devant la table et 
la boite de Maître Jacques, et de tous mes pays en général, 
sans être condamné à aucune amende. 

Le premier en ville. Permis. 

L'arrivant. Permis de parler. 

Le premier en ville. Permis. 

L'arrivant. Permis de poser mon chapeau. 

Le premier en ville. Permis. 

L'arrivant. Que le routeur maniue ma place. 

Le premier en ville. Oii désirez-vous être placé? 

L'arrivant. Au rang des bons enfants. 

Le premier en ville. Houleur, faites votre devoir. • 

Le routeur présente une chaise à l'arrivant el le ]ilace devant 
la table, et puis on fait l'écriture de l'afTaire dont il est por- 
teur. 



Nous n'avons rien voulu rotranclier de ce lY'cit caracté- 
ristique. Il est une preuve nouvelle du formalisme rigou- 
reux el traditionnel qui se conserve pii'cicusement dans 
le compagnonnage. 11 n'est pas, à coup sûr, besoin de 
I iiit lie mots pour s'assurer que rariivimt est bien compa- 
gnon, mais il s'agit ici moins d'un mode de reconnais- 
sance que d'un rite jiropre à celle religion (|u'('sl le com- 
pagnonnage. 

En ce sens les l'oiulaleuis de ces sociétés ont l'ait [ircuvc 



LE TOUR DE FRANCE 231 

d'une intelligence du cœur humain et d'une profondeur de 
vues remarquables. Assurément le ritualisme n'est pas la 
religion; mais cependant le rite est indispensable au main- 
tien du lien religieux, à la cohésion et à la discipline d'une 
Église. Sans rite une religion se perd et se fond en une 
vague philosophie qui chez chaque fidèle s'individualise et 
se différencie. Cet émiettement, cette dispersion, cette 
altération de la croyance ont été longtemps prévenus chez 
les compagnons parles pratiques mystérieuses en l'obser- 
vance desquelles ils communiaient, telles que l'entrée de 
chambre ou la conduite. 

Ventrée de chambre des compagnons boulangers ne 
diffère que par certains détails de celle des cordonniers et 
des tanneurs ci-dessus décrite. L'arrivant frappe trois coups 
à la porte avec le bout de sa canne, répond à diverses 
questions et donne le mot de passe qui est Jéhova. 11 
pousse ensuite cinq plaintes auxquelles le premier en ville 
répond par cinq autres. Après l'échange de divers signes 
et de certains gestes, l'arrivant est interrogé sur son nom 
de compagnon, sur le lieu de sa réception, sur la signifi- 
cation du compas, de l'équerre, des couleurs, etc. Il 
nomme les quatre saints que vént^re la société : saint 
Pierre, saint Luc, saint Mathieu, saint Honoré. Des plaintes 
sont encore articulées. L'arrivant pose sa canne sur la 
pointe de son soulier droit et frappe trois coups avec le 
talon. Il s'avance vers le premier en ville, tous deux font 
le signe de la croix et se donnent le baiser fraternel. 



II. Crédit ouvert chez la Mère. — La société garantit à la 
Mère jusqu'à concurrence d'une certaine somme le paiement 
des dépenses de l'arrivant. — Les brûleurs (mauvais payeurs). 
— Mesures prises contre eux. — Surveillance réciproque. — 
Mise en tutelle des prodigues. 

Le compagnon cependant s'est fait reconnaître du Père, 
de la Mère et du rouleur; il a fait ou il fera le soir même 
son entrée de chambre. Il lui est permis alors d'aller se 
reposer ou, s'il le préfère, de prendre quelque nourriture 



232 LK COMPAGNONNAGE 

en altendanl le repas commun. Le jour même, si l'heure 
n'est pas trop avancée, sinon le lendemain matin, le rou- 
leur spécialement chargé de ce soin se met en campagne 
pour lui trouver du ti'avail, si déjà il ne sait où adresser le 
nouveau venu; aucune place n'est-elle vacante, l'arrivant 
chômera quelques jours. En attendant, il logera et man- 
gera chez la Mère; jusqu'à ce qu'il ait trouvé à se faire 
embaucher, il ne lui sera rien demandé. 

Cette confiance ainsi témoignée par un aubergiste à un 
étranger étonnera peut-être un peu le lecteur. Car enlin, 
dira-t-on, cet artisan n'offre que de faibles garanties. Son 
bagage ne consiste le plus souvent qu'en un sac mal garni 
ou en quelques vêtements ou chemises de rechange noués 
dans une serviette qu'il porte sur l'épaule, fixée à son 
bâton de voyage. N'est-il pas à craindre que ce client 
nomade ne s'éclipse un beau matin en oubliant de solder 
sa note? 

Ces dangers n'ont pas échappé aux auteurs anonymes 
des règlements du compagnonnage; ils ont su non seule- 
ment les prévoir, mais les conjui'er et par là même 
atteindre ce double but : assurer au compagnon du Tour 
de France le crédit qui lui permettra de vivre, alors môme 
qu'il ne travaille pas encore et protéger à son tour la 
Mère, l'aubergiste qui lui accorde sa confiance, contre les 
risques auxquels i)Ourrait l'exposer la mauvaise foi de son 
client de passage. Un véritable code purement oral et cou- 
tumier chez certaines sociétés, incorporé aux statuts écrits 
chez d'autres associations, délimite à cet égard les obliga- 
tions de chaque partie sous le contrôle et même, jusqu'à 
un certain point, avec la garantie de la collectivité. 

Tout d'abord, il existe dans quelques sociétés une cou- 
tume qui mérite d'être signalée : l'arrivant a droit à un 
certain nombre de repas gratuits '. C'est une sorte de bien- 
venue (lui lui est offerte. 

Les dépenses du compagnon ne commencent à être 



1. Clioz les compagnons passants charpentiers (bons Drilles) l'arrivant a 
droit à trois repas gratuits. 



LE TOUR DE FRANCE 233 

inscrites à son compte débiteur que lorsqu'il a bénéficié 
de cette hospitalité temporaire. Mais enfin, le moment est 
venu où le compagnon doit pourvoir à sa nourriture et à 
son entretien. Ses dépenses seront désormais inscrites par 
lui-même après chaque repas sur l'ardoise appendue le 
long de la muraille de la salle à manger, pour être ensuite 
transcrites sur le livre de comptes. A dater de ce jour et 
jusqu'à ce qu'il règle la Mère, il lui est fait crédit. Pour 
faciliter cette ouverture de crédit, la société se porte le plus 
souvent, jusqu'à concurrence d'une certaine somme, caution 
envers la Mère du paiement des dépenses de l'arrivant. 

Chez les compagnons forgerons la société cautionne 
ainsi une dépense de 40 francs par compagnon et de 
15 francs par aspirant. Chez les maréchaux ferrants, la 
société répond pour une somme de 90 francs pour un 
compagnon, de 30 francs pour un aspirant. Mais on prend 
des précautions pour qu'il ne soit pas fait un mauvais 
usage de ce crédit. Dans les deux sociétés que nous 
venons de citer, il est formellement interdit à la Mère de 
laisser un compagnon qui ne travaille pas faire des 
dépenses inutiles. " Nous voulons bien, nous disait pitto- 
resquement le premier en ville des forgerons de Paris, 
venir en aide à ceux des nôtres qui sont momentanément 
dans le besoin; mais nous ne voulons pas qu'ils puissent 
s'offrir des absinthes gommées ou jouer à la manille avec 
notre argent. » 

Lorsque la limite du crédit garanti par la société est 
atteinte, la Mère peut exiger que le compagnon paie 
comptant ses dépenses à venir. Le nouveau crédit qu'elle 
consentirait alors serait ouvert à ses risques et périls; en 
pareil cas, au surplus, les Mères se montrent généralement 
très conciliantes. 

Si le comjîagnon jouit d'une bonne réputation, s'il est 
notoire qu'il a fait tout son possible pour être embauché 
sans cependant y parvenir, si en un mot les embarras 
pécuniaires avec lesquels il est aux prises ne procèdent 
pas de sa faute, mais de circonstances de force majeure, 
son hôtesse ne se montrera pas intraitable. Elle patientera 



234 LE COMPAGNONNAGE 

jusqu'à ce qu'il soit en mesure de s'acquitter envers elle '. 
Cette confiance est rarement trompée. 

On cite cependant des exemples de mauvaise foi. Comme 
toute collectivité , le compagnonnage a ses brebis 
galeuses. Il arrive que certains sociétaires abusent de la 
bonté de la Mère et partent un beau matin laissant leur 
compte de dépenses impayé et sans avoir pris aucun 
arrangement : c'est ce qu'on appelle brûler. Les coutumes 
du compagnonnage ont prévu ce manquement à la probité 
professionnelle, et il ne demeure pas impuni : grâce à 
l'active correspondance qu'entretiennent entre elles les 
diverses Cayennct^, le coupable est vite signalé, partout oîi 
il se présente, il est éconduit et montré du doigt; cette 
quarantaine ne cesse que lorsqu'il a désintéressé la îNIère. 

« Un lundi matin, raconte Agricol Perdiguier (alors pre- 
mier en ville de la société des compagnons menuisiers du 
Devoir de Liberté, gavots de la ville de Lyon), le rouieur et 
plusieurs hommes inoccupés m'attendaient chez la Mère 
pendant que je leur cherchais du travail. J'arrive et ma 
course n'avait pas été infructueuse. 

« Je dis au rouieur : Vous placerez celui-ci là, cet autre 
là. Enfin j'indique le maître ciiez lequel chacun doit être 
embauché. Un dernier que j'avais oublié, et pour cause, 
avance et me dit : Et moi? — Vous? Mais n'ètcs-vous pas 
Chalonnais? — Si. — Eh quoi! vous avez oublié de quelle 
manière vous êtes parti de Chartres. Vous avez brûlé; vous 
êtes écrit; nous avons ici sur nos registres votre nom, 
votre signalement, votre histoire. Retirez-vous, nous 
n'avons pas de travail pour les gens de votre espèce. — Je 
paierai. — Quand vous aurez payé, quand vous aurez seu- 
lement payé en partie, et que les compagnons de Chartres 
nous l'auront fait savoir, vous reviendrez, mais jusque-là 
vous resterez loin de nous -. » 



1. II on est autrement chez les boulangers : » La Mère, dit l'art. 31 do 
leur règlement intérieur, exigera do tout comp .-. ou asp. .-. à qui ello 
fera crédit qu'il écrive lui-même ses dépenses à son compte et devra les 
l'aire régler intégralement chaque semaine. » 

2. Mémoires d'un compai/non, t. II, p. 1G7. Voir encore une anecdote ana- 



LE TOUR DE FRANCE 235 

Les sociétés ne se bornent généralement pas à exiger le 
paiement des dettes contractées envers la Mère. « Il faut 
aussi payer le boulanger, l'aubergiste, le cordonnier, le 
tailleur, tous ceux qui nous ont fait la grâce de compter 
sur notre loyauté ou tout au moins prendre avec eux des 
arrangements convenables. Tout compagnon ou apprenti 
qui se montrerait ingrat, inique envers ses créanciers, qui 
manquerait de cœur, d'honneur, de probité au joréjudice de 
qui que ce fiH, nous devons le frapper de réprobation, 
l'écrire comme brûleur, l'éloigner de notre société *. » 

On ne dénonce pas seulement les mauvais payeurs, 
ceux qui s'en vont sans régler leur dette, mais encore 
ceux qui tenteraient d'en dissimuler frauduleusement une 
partie. L'article 110 du règlement intérieur des boulangers 
est rédigé dans le même esprit : 

« Tout compagnon (dit cet article) qui trompera la société 
par de fausses dépenses, s'il dispose de fonds appartenant 
à la société ou s'il n'est pas juste dans ses comptes, sera 
chassé à vie. Cet article ne sera applicable que dans le 
cas où les dépenses seraient fortes et compromettraient 
la société. Dans les cas contraires, si ce n étaient que des 

logue, ibid., p. 91. — Les sociétés entretiennent une active correspon- 
dance pour se dénoncer mutuellement les brûleurs (mauvais payeurs) et 
les renégats (exclus). Nous lisons ce qui suit dans une lettre saisie en 1811 
chez des compagnons de Toulouse (Archives ^^ationales, F", 4236) : « Nous 
vous écrivons au sujet de Couve le Bourguignon que nous avons écrit en 
reiivfjat pour ne jdus rentrer d'après la décision du Tour de France. C'est 
un renégat de la taille de cinq pieds si.\ pouces, portant une barbe brune, 
culotte courte, chapeau rond à poil, grand p..., enjôleur dans ses paroles, 
marclie de pastrc {'?)... » On se communique aussi tous avis relatifs aux 
dettes des compagnons : « Le pays Langcvin, écrivent les compagnons 
cordonniers d'Angers à ceux de Paris (-20 décembre 1812, ibid.), est rede- 
vable de vingt francs à votre chambre. Mais comme nous sommes dans 
l'indigence, vu que nous sommes obligés de payer la dette de plusieurs 
mauvais sujets, si cela doit vous être égal, il les donnerait à Angers. 
Cela nous ferait jjlaisir. Ainsi, les pays, nous vous prions de n'être pas 
négligents à nous faire réponse. Le pays Manceau, l'ami du Devoir, nous 
dit avoir emprunté 3 francs à la chambre pour faire le cadot (sic), mais 
comme le cadot n'a pas été fait alors il dit ne rien devoir. N'ous finissons 
et vous saluons tous en braves compagnons. » (Suivent les signatures.) 
Adresse : A M. Guérin, marcliand de vin, rue Coquenard, n° GO, au bas 
do la rue du Faubourg-Montmartre, pour remettre aux compagnons cor- 
donniers. 

1. Mémoires d'un compagnon, t. 11, p. 158. 



236 LE COMPAGNONNAGE 

d&pcnscs faites chez la Mère, le délinciuant ne sera exclu 
que pour deux ans et paiera 15 francs d'amende au profit 
de la caisse. Il restituera l'argent dû et paiera ses cotisa- 
tions tout le temps de son exclusion '. » Un ancien compa- 
gnon charpentier passant du Devoir (bon Drille), aujour- 
d'hui directeur de l'importante société coopérative : les 
Charpentiers de Paris, et membre du Conseil supérieur du 
travail, M. Favaron, nous citait à ce propos un exemple 
caractéristique de la surveillance rigoureuse que les 
compagnons exercent sur les nouveaux venus, afin de 
réprimer toute tentative d'indélicatesse : « J'ai été plus 
d'une fois, nous disait-il, témoin de la petite scène sui- 
vante : Un compagnon arrive dans une Cayenne où il n'est 
pas encore connu. Les trois repas gratuits auxquels il a 
droit lui sont servis. Au repas suivant, le premier qui sera 
porté à son compte, le jeune homme se met à table avec 
ses camarades, mange avec appétit, savoure son café et son 
petit verre, puis se lève de table et, suivant l'usage, se 
dirige vers l'ardoise où chacun tour à tour inscrit sa dépense. 
« Sans qu'il s'en doute, l'instant pour lui est solennel. 
Les compagnons qui sont dans la salle ne prêtent en appa- 
rence aucune attention à ce qu'il fait : les uns boivent, 
d'autres fument ou jouent aux cartes. En réalité, s'il y a 
vingt compagnons dans la salle, vingt paires d'yeux guet- 
tent l'aspirant, épient les lignes qu'il trace sur l'ardoise. 
Chacun sait, aussi bien que lui, le nombre et le genre de 
plats qu'il s'est fait servir, la quantité de pain qu'il a con- 
sommée, les apéritifs ou les liqueurs qu'il a absorbés. 



1. I/aspiranl qui ilciiiamlc à devenir roniiiagnon doit justifier qu'il no 
doit rien à porsoiiiio : « Lors de ma rceciJiioii, écrivait Cliovin en 1860 dans 
son Conseiller des eompar/nons (p. 47), nous étions 8 aspirants menuisiers 
parmi lesquels un Toulousain, dont le travail était parl'aiiomont exécuté, 
mais qui avait eu le malheur do l'aire des dupes dans une campagne 
environnante. Il me semble encore voir son émotion et ses larmes lorsque 
les compagnons lui dirent : « Pour être reçu compagnon, il faut que lo 
talent soit précédé do l'honneur, et qui ne le possédera pas no franchira 
pas les portes du Temple. » Il chercha, mais en vain, à excuser sa con- 
duite : larmes, suiiplications, promesses, tout fut emi)loyc. Mais les com- 
pagnons furent inéhranlaldos. J'avais vingt et un ans alors et je no saurais 
dépeindre l'ctTct que produisit sur moi cet acte. » 



LE TOUR DE FRANCE 237 

« Inscrit-il, sans rien omettre, le détail complet de ses 
consommations, tout va bien; on le laissera sortir sans 
qu'aucun indice vienne déceler la surveillance dont il a 
été l'objet, surveillance qui du reste se relâchera dès le 
second repas, car on a conçu de lui une opinion favo- 
rable. Mais si, intentionnellement ou par mégarde, il oublie 
d'inscrire sur l'ardoise l'une des portions qu'il avait com- 
mandées, malheur à lui! En un clin d'oeil, il est entouré, 
injurié, menacé. En vain proteste-t-il de sa bonne foi et 
s'excuse-t-il sur un manque de mémoire, il est sévèrement 
admonesté et averti qu'en cas de récidive, il s'expose à 
être chassé de la société. » Le compagnonnage n'admet 
dans son sein que des honnêtes gens. 

Il est des ouvriers qui, sans être malhonnêtes, sont fon- 
cièrement légers et imprévoyants. L'argent fuit entre leurs 
mains comme de l'eau : ce sont les 'prodigues du proléta- 
riat. 

Le compagnonnage prend sous sa tutelle ces grands 
enfants; il les empêche de dissiper leur salaire et de s'en- 
detter. Perdiguier nous conte à ce sujet une historiette 
assez touchante. « Nous avions, dit-il, un affilié que l'on 
appelait Grasse, du nom de sa ville natale. Son boulanger, 
son aubergiste, la Mère avaient à se plaindre de lui. Je le 
grondai, je lui donnai des avis. Grasse n'en tint aucun 
compte; il s'endettait toujours plus. Son cœur n'était pas 
mauvais; mais sa tête ne valait pas le diable. 

« Lassé de sa conduite, je vais le trouver à son atelier. Je 
l'entretiens tout haut devant son bourgeois. Nous conve- 
nons tous trois que Grasse recevivi, à la fin de chaque 
semaine, la somme qui lui est strictement nécessaire pour 
vivre et qu'il me sera remis, à moi premier compagnon, le 
surplus de son salaire, afin qu'il me soit possible de payer 
peu à peu ses dettes. Le Provençal faisait la grimace, 
mais il fallait en passer par là ou s'éloigner de la 
société. 

« Au bout de peu de mois, non seulement ses dettes 
furent acquittées, mais encore je pus lui remettre une 
somme assez gentille dont il fut enchanté. Grasse avait 



238 LE COMPAGNONNAGE 

une tète de Provençal et dans son exaltation il s'écria : 
« Oh! que je suis heureux! je vous ai maudit, mais main- 
tenant, je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour vous. Je 
vous remercie mille et mille fois. » {Mémoires cVun compa- 
gnon, t. II, 108.) 



CHAPITllE III 

LE TOUR DE FRANCE (sUITe)- 

1. — Le placenierit. — Le rouleur. — Ses fonctions. 

Nous avons indiqué dans le précédent chapitre pourquoi 
notre jeune compagnon est. assuré de trouver chez la 
Mère bon souper et bon gîte; mais quel que soit le crédit 
qu'on lui accorde, un jour viendra où il lui faudra s'ac- 
quitter envers la société ou la Mère. Il lui faut donc cher- 
cher du travail; il s'adresse pour cela au rouleur, compa- 
gnon spécialement chargé de s'occuper du placement des 
arrivants. Jadis, chez les Gavots, lorsque le rouleur avait 
découvert un emploi au nouveau venu, il le conduisait 
chez son futur patron et lui disait : « Voici un ouvrier 
que je viens vous embaucher. » 

Le maître mettait 5 francs dans la main du rouleur 
qui, se tournant vers l'ouvrier, lui disait : « Voilà ce que le 
maître vous donne. J'espère que vous le gagnerez. » L'ou- 
vrier répondait aftirmalivement. Le maître devait ignorer 
si l'ouvrier était compagnon ou apprenti. « Dans la société 
des compagnons du Devoir, le rouleur menait ses hommes 
chez les maîtres qui leur avançaient 5 francs, si c'était 
un compagnon, 3 francs si c'était un aspirant. Le rou- 
leur rendait 1 franc à l'aspirant et en gardait 2 pour 
lui. Les compagnons bourreliers, maréchaux, etc., fai- 
saient payer à l'aspirant, la première fois qu'ils l'embau- 



240 LE COMPAGNONNAGE 

chaient dans une ville la somme de G francs. Celui qui 
avait payé celte somme pouvait se faire réemltaucher dans 
la même ville, sans qu'il lui en coûtât rien '. » Tels riaient 
du moins les usages en vigueur en 1857, date à laquelle 
fut publiée la troisième édition du livre de Pt^rdiguicr; 
nous verrons dans un autre chapitre comment les sociétés 
de compagnons ont réglé de nos jours cette importante 
question du placement. 

L'embauchage par l'intermédiaire du rouleur a de tout 
temps été le seul mode de placement admis par les com- 
pagnons et aspirants. Il ne faut pas en effet qu'une entente 
directe intervienne entre le patron et l'ouvrier, car ce 
dernier serait trop souvent amené à accepter pour prix de 
son travail une rémunération inférieure au salaire que les 
autres compagnons exerçant la mémo profession ont 
décidé d'exiger. Ce principe du placement par la société 
donna souvent lieu à des protestations de la part des aspi- 
rants et contribua pour une large part à déterminer les 
scissions dont il a déjà été parlé et qui décimèrent plu- 
sieurs des compagnonnages, notamment celui des menui- 
siers du Devoir. Quoi qu'il en soit, les avantages offerts par 
le compagnonnage au point de vue du placement de ses 
adhérents ont sans aucun doute pui.ssamment facilité son 
recrutement et l'on a pu dire non sans raison que " la 
plus grande force de l'institution réside encore dans l'em- 
bauchage qu'il pratique, de telle manière qu'il peut, par ce 
procédé seul, se rendre maître des salaires et du patronat 2. » 
Il en est ainsi tout au moins dans les trois ou quatre cor- 
porations sur lesquelles les sociétés de compagnons ont 
conservé leur influence. Il convient, à rc i)rop(is, d(; n(; 
pas perdre de vue qu'un grand noiiilirr de ]i.itnins ont 
appartenu au comjjagnonnage et lui (ltiii(Mir(Mit alladiés 
par les liens d'une étroite sympalhif. Le roulour sait donc 
à quelle porte il doit frapper lorsqu'il lui faut placer des 

1. Livre du Coiiipar/nonnaf/e, 3' ("'ditioii, t. I, p. T)?. 

2. Le Placement des cmployé.i, ouvriers el domestiques en France : snn his- 
toire, son élut actuel : publication do VOffice du Travail. Paris, ISor^'cr- 
Levrault, ISW, ]>. 101 



LE TOUR DE FRANCE 241 

camarades qui chôment. Il ira trouver de préférence les 
patrons qui ont fait partie de la société. Jadis on n'eût pas 
embauché dans un même atelier des compagnons de 
Devoirs différents. A Paris notamment les maîtres char- 
pentiers de la rive gauche n'ont pendant longtemps occupé 
que des compagnons du Devoir de Liberté, la rive droite 
étant réservée aux compagnons passants du Devoir. Cette 
convention ne cessa d'être observée que vers 1880. Aujour- 
d'hui, si le siège social des compagnons de Liberté est 
encore situé sur la rive gauche : 10, rue Mabillon, près 
de l'ancien marché Saint-Germain, et celui des compa- 
gnons passants du Devoir (bons Drilles) sur la rive droite : 
161, rue d'Allemagne, à la Villette, on emploie simulta- 
nément dans tous les grands chantiers des compagnons 
de l'une ou l'autre société qui vivent maintenant en bonne 
intelligence. Tout naturellement, ainsi que nous l'ont 
expliqué les chefs de deux grandes entreprises de char- 
penterie, tous deux anciens compagnons *, un patron 
embauchera plus volontiers des membres de la société 
à laquelle il a appartenu et dont il est encore membre 
honoraire. Mais de cette préférence, fort naturelle après 
tout, à l'exclusion autrefois prononcée contre les membres 
d'un Devoir autre que celui du maître, il y a loin et, par- 
tout aujourd'hui, l'affiliation à tel ou tel Devoir a cessé 
d'être une cause d'ostracisme. 

L'ouvrier embauché demeurait autrefois sous la surveil- 
lance et l'autorité de la société pour tout ce qui concernait 
ses rapports avec son maître. « Si le maître n'est pas con- 
tent d'un ouvrier, dit Perdiguier, il s'en plaint au premier 
compagnon qui cherche à contenter tout le monde autant 
qu'il le peut. Si un maître est trop brutal ou trop exigeant 
envers ses ouvriers, la société qui le servait cesse de lui 
en donner. Il s'adresse alors à une autre société : mais s'il 
ne corrige pas ses manières il perd encore ses ouvriers. » 
Nous verrons dans une autre partie de cette étude que les 

1. M. Favaron, directeur des charpentiers de Paris, ancien bon Drille, 
rue Labrouste, 26, à Vaugirard, et M. Laforge, entrepreneur de charpen- 
terie, ancien compagnon de Liberté, rue Castagnary, 75. 

LB COMPAGNONNAGE. 16 



242 LE COMPAGNONNAGE 

sociétés de compagnonnage ont quelquefois eu recours à 
la grève et à la mise en interdit pour défendre les inté- 
rêts tjui leur sont confiés. 



II. Enseignement professionnel. — Les écoles de trait. — La 
vie en commun chez la Mère. — Le compagnon voyageur y trouve 
un intérieur. — Distractions. 

Voilà notre compagnon embauché; il continue cependant 
à habiter chez la Mère et à y prendre ses repas. Tous les 
compagnons s'assoient à la même table, le premier en ville 
comme les simples compagnons'. 

A la fin de 1898, l'auteur de ce livre, muni d'une recom- 
mandation à lui donnée par un chef d'industrie, ancien 
compagnon de Liberté, se rendait, vers 6 heures et demie 
du soir, 10, rue Mabillon, chez la Mère de cette société. A 
notre entrée dans le débit nous trouvâmes 60 ou 80 ouvriers 
assis autour de plusieurs tables et en train de dîner. L'ar- 
rivée d'un étranger, d'un bourgeois, fit cesser momentané- 
ment les conversations et, pendant une minute ou deux, le 
bruit des fourchettes et des verres fut interrompu; nous 
nous sentîmes le point de mire de tous les regards. « La 
Mère des compagnons, s'il vous plaît, madame? », deman- 
dons-nous à la personne qui est assise près du comptoir. 
« C'est moi monsieur; que désirez-vous? » nous répond 
l'hôtesse. — Parler au premier en ville, si c'est possible, 
madame. — Le voilà, monsieur. » Et, en efTel, un jeune 
homme blond d'une trentaine d'années, qu'aucun indice 
extérieur n'eût permis de reconnaître pour le clicf de la 
société ^, s'est levé et vient nous recevoir; nous nous 
asseyons à une table et nous causons. Aussitôt les conver- 
sations reprennent : ce que l'étranger peut avoir à dire 
au premier en ville ne regarde personne. 

A l'atelier, il en est comme chez la Mère. Le picinii'i' en 



1. Les aspirants, toutefois, maugcut à iiarl, sauf clicz les compagnons 
do Liberté. 

2. Dans plusieurs sociétés du Devoir, au contraire, les premiers en villo 
portent des boucles d'oreilles. 



LE TOUR DE FRANCE 243 

ville n'est en apparence qu'un ouvrier comme un autre. 
En réalité sa fonction lui impose plutôt des devoirs qu'elle 
ne lui confère des prérogatives ou des honneurs, 

La société est déjà venue au secours du compagnon, 
puisqu'elle lui a procuré du travail. Elle fait mieux encore; 
elle l'instruit, elle le conseille et elle exerce sur lui un 
patronage incessant. 

La société, disons-nous, instruit ses membres. L'apprenti, 
le jeune charpentier qui arrive de son village, suit l'école 
d'un compagnon qui enseigne le trait. Ces écoles ne se 
tiennent pas chez la Mère. Il est des cours chez la Mère, 
mais ils sont réservés aux seuls compagnons. Le professeur 
étudie son élève; il voit, comme le disait un déposant à 
l'enquête de 1883, s'il a la vocation. Ces écoles de trait 
dans lesquelles on enseigne la géométrie, le dessin linéaire, 
toute la technique de l'art du charpentier, ont été célèbres 
de tout temps : « Dans les états du bâtiment, l'architec- 
ture, le trait étaient toujours choses grandes, saintes, véné- 
rées de tous les compagnons et cela dans les catégories les 
plus diverses*. » « A Avignon, Lyonnais, l'anii du trait; à 
Marseille, Languedoc le Chapiteau, tenaient écoles de dessin 
pour notre société, écrit Perdiguier^. A Nimes, Nimois la 
Rose d'amour tenait aussi école ou devait bientôt la tenir. 
Chaque ville avait son homme capable, son théoricien. 
Vivarais le Chapiteau (Duché), dont on vantait la science, 
recevait les hommages de tous ses camarades, compagnons 
et affiliés. Les Dévorants, eux aussi, avaient leurs hommes 
célèbres, leurs illustres travailleurs. » 

En réalité l'enseignement professionnel donné par le 
compagnonnage est à deux degrés : il comprend un ensei- 
gnement primaire et un enseignement secondaire ou 
supérieur. L'enseignement primaire, complémentaire de 
l'instruction acquise par l'apprentissage, est donné aux 
aspirants soit collectivement, par un compagnon spéciale- 
ment investi de cette tache, soit individuellement et à l'ate- 

1. Du Maroussem, La Question ouvrière : I, Charpentiers de Paris, compa- 
gnons et indépendants, p. 135. 

2. Mémoires d'un compagnon, t. I, p. 1 10. Ces souvenirs datent do 18-24. 



244 LE COMPAGNONNAGE 

lier par les anciens. Un aspirant travaille sur un chantier 
à côté d'un compagnon ; ce dernier le surveille ; il lui 
montre en quoi et pourquoi son ouvrage est défectueux : 
il lui apprend à mieux faire. « Les compagnons, nous 
disait M. Favaron, se considèrent comme tenus en cons- 
cience d'être les instituteurs et les conseils du jeune 
apprenti qui aspire à entrer dans leur société. On lui dit : 
« Tu veux être des nôtres, mon garçon, eh bien ! tra- 
« vaille ferme, rends-toi digne de cet honneur par ton assi- 
« duité, ton zèle, ta bonne conduite. » Le compagnon qui s'est 
ainsi institué le tuteur d'un apprenti ne se borne pas à lui 
enseigner le métier. Il veille sur ses fréquentations; il 
contrôle l'emploi de ses heures de liberté ; il a sur lui tout 
l'ascendant d'un aîné, presque l'autorité d'un père et il ne 
tolère aucune incartade. » 

L'enseignement supérieur, généralement donné chez la 
Mère, ne concerne que les compagnons. Il a pour but de 
perfectionner leurs connaissances professionnelles, et 
aussi de former des artisans hors ligne, de véritables 
artistes qui coopéreront à la confection du chef-d'œuvre, et 
deviendront à leur tour des professeurs de trait. L'excel- 
lence de cet enseignement reconnue de tous les ouvriers 
a de tout temps valu aux sociétés de compagnonnage de 
nombreuses recrues. Si, en dépit des circonstances écono- 
miques et sociales qui uiiL précipité sa décadence, le com- 
pagnonnage compte encore malgré tout en Fi'ance plus 
d'adhérents qu'on ne le croit généralement, il le doit sur- 
tout à la supériorité de son organisation comme office de 
placement et comme école d'enseignement professionnel. 
Ace double point de vue, il offre encore à ses adhérents, 
ainsi que nous le verrons plus tard, des facilités et des 
ressources très précieuses '. 

1. Dans son Compagnon du Tour de Fi'ancc, dont toute la partie descrip- 
tive est très exactement documentée, George Sand nous montre Pierre 
Hugucnin, fils d'un maître charpentier du IJlaisois, se déterminant à entre- 
prendre son Tour de France dans le but de s'instruire et do s'initier aux 
procédés do travail lians les divers pays. " Au désir vague do connaître 
et de comprendre le mouvement de la vie sociale, se mêlait l'amljition 
noble d'acfjuérir du talent dans sa i)rolession. Il voyait bien qu'il y avait 



LE TOUR DE FRANCE 24S 

Le compagnonnage a donc été et il est encore pour le 
compagnon un maître, mais ce n'est pas assez d'instruire 
l'ouvrier et de lui donner du travail, il faut aussi pourvoir 
aux besoins de sa vie morale. Le compagnonnage inter- 
vient ici encore; il donne à ses adhérents une famille, un 
foyer. Partout où il va, le compagnon trouve chez la Mère 
non seulement le vivre et le couvert, mais un accueil affec- 
tueux, des mains tendues pour serrer la sienne, des soins 
empressés. Les mille menus services que l'hôtelier ou 
l'aubergiste font payer au voyageur, le compagnon les 
obtient gratuitement et à première réquisition. Son linge 
et ses effets ont-ils subi quelque accroc, la Mère les recoud 
et les répare; est-il indisposé, elle lui prépare la tisane ou 
la potion réconfortante qui lui convient. Lui a-t-on cherché 
querelle au dehors et revient-il contusionné ou meurtri, 
c'est elle qui lave et panse sa blessure. Le soir on se 
retrouve, on devise gaiement, on fume, on joue aux cartes 
ou aux dominos. Parfois quelque ténor ou baryton impro- 
visé se fait entendre et l'heure du repos arrive sans que le 
voyageur ait eu le temps de sentir l'atteinte de ce mal du 
pays, de cette nostalgie si terrible qui torture et déprime 
si cruellement, sans qu'il ait songé, bien souvent du moins, 
à chercher ailleurs l'étourdissement des joies grossières et 
malsaines qui guettent et corrompent l'ouvrier isolé K Ces 



des méthodes plus sûres et plus promptes que la routine patiente suivie 
par son père et par les anciens du pays.... Un compagnon tailleur de 
pierres qui avait passé dans le village, lui avait fait entrevoir les avan- 
tages de la science en exécutant devant lui sur un mur dos dessins qui 
simplifiaient extraordinairement la pratique lento et monotone do son 
travail. Dès ce moment il avait résolu d'étudier le Irait, c'est-à-dire le 
dessin linéaire applicable à l'architecture, à la cliarpenterio et à la 
menuiserie.... » C'est grâce à l'habileté acquise dans les écoles de trait du 
compagnonnage que Pierre Huguenin, le héros du livre, découvre à pre- 
mière vue les défauts du plan de l'escalier établi par le fils du régisseur 
Le Rebours et parvient à le rectifier on y ajoutant des motifs de sculpture 
et d'ornementation (|ui lui valent des éloges unanimes. 

1. Nous ne prétendons pas, bien entendu, que du jour do sa réception 
dans une société do compagnons, un artisan devienne le modèle de toutes 
les vertus. ^lais à quelques exceptions près, et c'est là tout ce que nous 
avons entendu dire, les compagnons donnent l'exemple d'une conduite 
beaucoup plus régulière et de mœurs plus honnêtes que la grande majorité 
des autres ouvriers. La vie de famille que l'on mène chez la Mère, les 



246 LE COMPAGNONNAGE 

mœurs traditionnelles du compagnonnage se sont conser- 
vées encore dans nombre de villes; à Paris même les réu- 
nions du soir, sans être quotidiennes, sont fréquentes entre 
compagnons, surtout dans les corporations oii la Mère ne 
donne pas seulement la nourriture, mais le logement. 



III. Fraternité et mutualité entre compagnons. — A. Assis- 
tance donnée aux compagnons poursuivis pour dclils n'enta- 
chant pas l'honneur. — Par contre les compagnons sont impi- 
toyables pour celui d'entre eux qui commet un acte infamant, 
tel qu'un vol. — Conduite de Grenoble. 

Mais les meilleurs ouvriers peuvent se laisser entraîner 
à quelque écart de conduite, à quelque incartade dont les 
conséquences sont plus ou moins graves. On est jeune, on 
a la tête chaude. On a bu un peu trop pour fêter une con- 
duite ou une bienvenue. On fait dehors la rencontre d'in- 
dividus avec lesquels on se prend de querelle. On en vient 
aux gros mots, puis aux invectives et aux coups. La police 
survient et arrête tout le monde. Un des compagnons, 
quelque peu bousculé peut-être par les agents de Tautorilé, 
leur oppose une vive résistance et se livre à des voies de 
fait. Il rend ainsi son cas particulièrement grave et au 
lieu d'être relâché comme ses camarades, après simple 
constatation de son identité, il est maintenu en état d'ar- 
restation et incarcéré. 

Avertie de cette aventure la société n'abandonnera pas 
le jeune imprudent; elle entre aussitôt en campagne. Le 
premier en ville va solliciter du juge la permission de 
visiter le prisonnier; on lui porte quelque argent qui, 
déposé au greffe, lui permettra de s'offrir certaines dou- 
ceurs. On s'occupe do lui trouver un avocat et si une 
ordonnance de non-lieu n'intervient pas en faveur du 
délinquant, ses camarades viendront en coi'ps, le jour de 

cours professionnels et les assombices leur porniPllont d'occuper utile- 
ment leurs soirées. Un sentiment remarquable d(! sa dif,'iiité d'homme pré- 
serve le compagnon de bien des tentations dégradantes, auxquelles ne sait 
pas résister l'ouvrier célibataire livré ;ï lui-même sans direction, ni con- 
seil. Ici encore le rx soli! trouve sa conlirniatioii. 



LE TOUR DE FRANCE 247 

l'audience, lui apporter l'appui de leur témoignage et de 
lexir sympalhie. 

Mais si la société se montre indulgente pour les pecca- 
dilles et les escapades sans conséquence, il en est tout 
autrement pour les actes vraiment infamants, pour les 
délits qui entachent l'honneur de ceux qui s'en sont 
rendus coupables. Nous avons déjà vu les sociétés de com- 
pagnons sévir contre ceux de leurs membres qui omet- 
taient de payer leurs délies envers la Mère ou envers des 
tiers; il ne s'agissait encore là que de quasi-délits : aussi 
l'exclusion de la société n'étail-elle pas définitive. 

Au contraire, un acte infamant tel qu'un vol, une escro- 
querie, un attentat à la pudeur entraînent la radiation du 
coupable qui ne peut être réadmise — Le coupable a-t-il 
été condamné en justice pour un fait de ce genre commis 
liors du siège social et au préjudice d'un étranger, le fait seul 
de la condamnation suffit à faire prononcer son exclu- 
sion : il cesse yjso facto de faire partie de la société. 

S'agit-il au contraire d'un acte infamant, d'un vol par 
exemple commis chez la Mère ou hors de la demeure de la 
Mère, mais au préjudice d'un compagnon, il est procédé 
différemment. Les compagnons ne font jamais appel à la 
justice pour châtier les voleurs qui se sont introduits dans 
leurs rangs; ils se chargent eux-mêmes de la punition et 
elle est vraiment exemplaire. C'est cette terrible conduite 
de Grenoble qui marque celui auquel elle est infligée d'une 
flétrissure indélébile, véritable parade d'exécution,- dégra- 
dation solennelle du compagnon indigne et renié par ses 
pairs. 

(t Quand on a vu faire cette conduite (écrit naïvement 
Perdiguier) on n'est pas tenté de la mériLcr. Elle n'attaque 
pas le physique brutalement, mais rien n'est si humiliant. 
Il y a de quoi mourir de honte! 

« J'ai vu, au milieu d'une grande salle peuplée de compa- 

1. Tout compagnon qui sera reconnu avoir volo ou avoii" sulil un juge- 
ment infamant, n'importe dans quel endroit, sera fait renégat, et défense 
lui sera faite dose présenter clioz aucune Mère du T.-. de F.-. (Art. III 
du règlement dos boulangers.) 



248 LE COMPAGNONNAGE 

gnons, un des leurs à genoux. Tous les autres compagnons 
buvaient du vin à l'exécration des voleurs et des scélérats; 
celui-là buvait de Teau, et quand son estomac n'en pouvait 
plus recevoir, on la lui jetait sur le visage. Puis on brisa 
le vase dans lequel il avait bu. On brûla ses couleurs à ses 
yeux. Le rouleur le fit relever, le prit par la main et le 
promena autour de la salle. Chaque membre de la société 
lui donna un léger soulllet. Enfin la porte fut ouverte; il 
fut renvoyé, et quand il sortit, il y eut un pied qui le 
toucha au derrière. Cet homme avait volé *. » 

Lorsqu'un compagnon se plaint d'avoir été volé chez la 
Mère, la société se saisit immédiatement de l'aiïaire et pro- 
cède elle-même à l'instruction. Le premier en ville con- 
voque tous les sociétaires en assemblée générale. Il fait 
fouiller tous les assistants et vide ses poches tout le pre- 
mier. Il recueille les dépositions de tous les témoins et 
interroge publiquement celui ou ceux sur qui pèsent des 
soupçons. S'ils avouent, on leur inflige aussitôt la conduite 
de Grenoble et on les expulse. S'ils nient, on les consigne 
provisoirement dans une chambre sous la surveillance de 
quelques compagnons. Chacun se met en campagne; on 
s'entoure de toutes les informations possibles; on tente de 
reconstituer l'emploi du temps des prévenus, on contrôle 
leurs dépenses, bref on n'épargne rien pour découvrir la 
vérité. Cette procédure expéditive avec enquête extra-judi- 
ciaire et séquestration temporaire n'a sans doute rien de 
légal ; en fait, il ne semble pas cependant qu'elle ait entraîné 
plus d'erreurs que la procédure judiciaire la plus régulière 
et la plus scrupuleusement conforme aux jircscriptions des 
articles Gl à UO du Code d'Instruction criminelle. 

B. Secours aux malades. — On les visite à tour de rôle. — 
Gratuité des soins médicaux cl des médicaments. — Allocation 
pécuniaire. 

Mais c'est surtout dans les secours donnés aux malades 
que s'estaffirmée de tout temps la fraternité des compagnons. 

1. L'ivre du Coriipfi//)ionnage, édition de 18r)7, t. 1, p. 05. 



LE TOUR DE FRANCE 249 

Il n'est pas de nos jours une seule société de compagnons 
qui n'ait organisé l'assistance médicale et nous étudierons 
plus en détail la réglementation adoptée par chacune 
d'elles, lorsque, dans la dernière partie de ce livre, nous 
traiterons du compagnonnage en 1001. Mais de tout temps 
les compagnons ont secouru matériellement et moralement 
leurs confrères malades. « Lorsque l'un de nous est alité 
dans un hôpital, écrit Perdiguier, il doit recevoir chaque 
jour, si rien ne s'oppose à cette règle antique de notre 
société, la visite d'un camarade. Le dignitaire, de son côté, 
doit savoir par lui-même en se rendant une ou deux fois 
par semaine auprès du malade si personne ne manque h 
ce devoir. » 

Le règlement des aspirants menuisiers du Devoir adopté 
en 1838 ' renferme à ce sujet des indications très précises. 
« Si un aspirant est malade à la chambre ou à l'hôpital, 
les premiers aspirants seront tenus d'aller le voir deux fois 
par semaine et plus, si le cas l'exige. La société lui fera 
75 centimes par jour pendant un mois et 50 centimes les 
deux mois suivants, excepté les jours d'entrée et de sortie 
de la maladie, dimanches et fêtes réservés; il ne pourra 
recevoir les secours delà société pendant plus de trois mois, 
mais il aura toujours droit aux visites des premiers aspi- 
rants. Si la maladie se prolongeait, il serait fait une sous- 
cription volontaire au profit du malade. » Si un sociétaire 
était atteint d'une grave maladie, les autres aspirants 
devaient le veiller à tour de rôle. S'il était envoyé à l'hô- 
pital, il était dressé en double un inventaire de ses effets. 
L'une des expéditions était conservée par la société ; l'autre 
était remise au directeur de l'hôpital. 

Toutefois les maladies qui étaient la conséquence de 
blessures reçues au cours d'une rixe provoquée par la 
victime ou d'un accident provoqué par elle ne donnaient 
droit à aucun secours; il en était de même des maladies 
déterminées par la débauche. 

I. Voir Chovin, Le conseiller des co»>pagnoiis, p. 100 à l"/5. 



250 LE COMPAGNONNAGE 



C. Enterrement d'un compagnon. Cérémonial. Giiilbretle. 
Hurlements. 

Mais les soins prodigués au frère malade ont été inu- 
tiles et la mort, plus forte que l'amitié et l'amour, est 
venue le prendre. Du moins les compagnons ne quitte- 
ront pas leur frère sans l'avoir accompagné à sa dernière 
demeure, sans lui avoir adressé un suprême adieu. « Soit 
qu'un compagnon meure dans une maison privée ou dans 
un hospice, sa société se charge presque toujours de son 
enterrement et des frais qu'il peut occasionner. Le défunt 
est porté dans un corbillard, ou par quatre ou six compa- 
gnons qu'on relève de temps en temps. Le cercueil est 
paré de cannes en croix, d'une équerre et d'un compas 
entrelacés et des couleurs de la société. Chaque compa- 
gnon a un crêpe noir attaché au bras gauche, un autre à 
sa canne et de plus, quand les autorités le permettent, il 
se décore des couleurs, insigne de son compagnonnage. 
Les compagnons sont placés sur deux rangs, marchent 
dans un grand recueillement et vont ainsi à l'église, puis 
au cimetière. Arrivés à ce dernier lieu, ils déposent le 
cercueil sur le bord de la fosse et l'entourent par le cercle 
vivant qu'ils forment. Si les compagnons sont des menui- 
siers soumis au Devoir de Salomon, l'un d'eux prend la 
parole, rappelle à haute voix les qualités, les vertus, les 
talents de celui qui a cessé de vivre et tout ce qu'il a fait 
pour le conservera la vie. Il pose enfin un genou en terre; 
tous ses frères l'imitent et il adresse à l'Être suprême une 
courte prière en faveur du compagnon qui n'est plus. 
Après le prononcé de cette ])rière toujours éloquente, on 
descend le cercueil dans la fosse, et l'on place près de la 
tombe sur le terrain le plus uni deux cannes en croix. 
Deux compagnons en cet endroit, ruii jurs de l'autre, le 
côté gauche en avant, se fixent, font demi-tour sur le pied 
gauche, portent le droit en avant, de sorte que les quatre 
pieds puissent occuper les quatre angles formés par le 
croisement des cannes; ils se donnent la main droite, se 



LE TOUR DE FRANCE 251 

parlent à l'oreille et s'embrassent. Chacun passe à son 
tour par cette accolade, pour aller de là prier à genoux 
sur le bord de la fosse *, puis jeter trois pelletées de terre 
sur le cercueil. Quand la fosse est comblée, les compa- 
gnons se retirent en bon ordre. » (Perdiguiek, Livre du 
Compagnonnage, t. I, p. 67.) 

Chez les cordonniers bottiers et chez les boulangers, le 
rituel ou Reconnaissance cV enterrement ^ prescrit l'échange 
des paroles suivantes entre deux compagnons. 

« Qui vous amène ici? interroge le premier. — Mon devoir et 
l'amitié d'un frère, répond le second. — D. Que fut-il pendant 
son existence? — II. Un bon, loyal, juste et honnête compa- 
gnon. 

]). Quelle fut sa naissance? — R. Celle d'un bon et fidèle com- 
pagnon. 

D. Comment voyagea-t-il? — R. En vrai dévorant à faire son 
Tour de France. 

D. Que demandait-il en descendant dans le tombeau? 

R. Les compagnons ses frères pour leur faire un éternel adieu. » 

Dans certains corps d'état une coutume étrange existait 
encore il y a trente ou quarante ans. Un des compagnons 
était descendu dans la fosse où la bière venait d'être 
déposée. Un drap noir était jeté sur l'ouverture béante, 
dérobant à tous les yeux le mort et le vivant; des lamen- 
tations partaient de dessous terre, lamentations auxquelles 
les compagnons qui entouraient la fosse répondaient par 
d'autres lamentations. 

C'est ce qu'on appelle dans le langage spécial au com- 
pagnonnage « hurler ». Toutes les corporations ne hur- 
lent pas. « Les tailleurs de pierre compagnons étrangers, 
les menuisiers et les serruriers du Devoir de Liberté ne 
hurlent pas; les tailleurs de pierre compagnons passants, 
les menuisiers et les serruriers du Devoir ne hurlent pas 



1. Dans quelques corps d'état, cette cordmonie est appelée guilbrctte; 
ailleurs elle est connue sous le nom à'accolade. 

2. Ce formulaire de la Reconnaissance d'enterrement est inédit. — Ou 
trouvera dans les Mémoires d'un compai/non, t. I, p. Q\!0, le récit très 
détaillé de l'enterrement d'un compagnon boulanger. 



252 LE COMPAGNONNAGE 

non plus ; les compagnons de tous les autres corps d'état 
hurlent. » {Livre du Compagnonnage, 3° éd., t. I, p. 62.) 

Les hurlements ne sont pas, comme on pourrait le croire, 
de simples cris sans suite et sans signification, u Par ces 
cris on articule des mois diflicilesà dérober, plus difficiles 
encore pour les non initiés à répéter avec le ton qui leur 
est propre et qui fait toute leur valeur. Les compagnons 
ne les écrivent pas : ils se les transmettent de mémoire. 
Les professeurs de cette langue mystique sont des 
compagnons; ceux qu'ils ont enseignés sont des compa- 
gnons : les compagnons peuvent donc seuls en faire 
usage. » (Perdiguier, Mémoires d'un compagnon.) L'origine 
de ce langage mystérieux est entièrement inconnue. A une 
époque où les sociétés de compagnons étaient proscrites 
par le pouvoir qui voyait en elles un danger public et une 
atteinte au privilège de la corporation officielle, les hurle- 
ments avaient probablement été le mode usité par les 
compagnons pour échanger librement leurs idées, sans 
qu'il fût possible aux profanes de les entendre, ou encore 
un moyen de s'avertir de l'apiiroclie d'un péril iinniinent. 



CHAPITRE IV 



FIN DU TOUR DE FRANCE 



Départ d'une ville. — Levage d'acquit. — Certificat. — La con- 
duite. — Conduite générale ballant aur champs. — Le topage. — 
Démission ou retraite d'un compagnon. — Remerciement. — 
Diplôme ou carte de remerciement. 

Le moment où le compagnon doit quitter la ville est 
arrivé. Il lui faut, ou du moins il lui fallait, cet usage 
s'étant perdu, remplir la formalité du levage d'acquit. Per- 
diguier raconte que s'étant brouillé avec le patron chez 
lequel il travaillait à Béziers, il alla lui réclamer le règle- 
ment de son compte, puis prévint la société de son inten- 
tion de lercr Vacquit. « Le rouleur, écrit-il, me ramène devant 
le patron. Nous nous plaçons triangulairement chapeau 
bas, comme pour l'embauchage. Il lui demande si j'ai fait 
mon devoir, si mes comptes sont réglés, si je suis libre à 
son égard. Le patron répond affirmativement. Mêmes ques- 
tions me sont adressées. Je fais mêmes réponses. L'acquit 
est levé ^ » 

Le compagnon qui s'en va doit aussi se mettre en règle 
envers la société. Le règlement adopté en ISîiS par les 
aspirants menuisiers du Devoir renfermait à ce sujet les 
clauses suivantes : « Chaque aspirant qui se disposera à 

1. Mémoires d'un compagnon, t. I, p. 185, 



254 LE COMPAGNONNAGE 

partir devra en avorlir les premiers en ville, pour qu'ils lui 
délivrent en présence d'un membre du comité sa carte de 
départ qui portera ses nom, prénoms, lieu de naissance, 
nom de province et de département et la date du jour où 
il partira. Les premiers aspirants, après s'être informés 
auprès du Père et de la Mère s'il ne leur doit rien, devront 
y apposer le cachet de la société : l'aute de quoi il ne 
pourra être reçu dans la première ville où il se présen- 
tera. Le Père ne pourra réclamer que 3 francs pour chaque 
aspirant qui partirait sans payer '. » 

Aujouixl'hui encore, on délivre aux partants un certi- 
ficat constatant qu'ils ont accompli toutes leurs obligations 
envers la société de la ville qu'ils vont quitter. Ce certiticat 
fait corps avec le livret individuel dont chaque compagnon 
doit être porteur. 11 csl ainsi libellé : 

Nous compagnons soussignés, certifions tiuc le nommé X... 

est arrivé dans notre ville le 

19 et en est parti le 19 

disant se rendre à 

Délivré à 

Faisant pour tous : 

Le premier en ville (sa signature). 

Le parlant a levé son acquit envers son patron et la 
société. 11 fait ses visites d'adieux et annonce à tous ses 
camarades qu'il quittera la ville tel jour, à telle heure. Ce 
départ était jadis, il est encore de nos jours, mais très 
exceptionnellement, l'occasion d'une cérémonie qui n'a 
pas peu contribué à attirer sur le compagnonnage l'atten- 
tion publique et qui revêt un caractère particulièrement 
symbolique et solennel : nous voulons parler de la conduite ^. 



1. Chovin 1)1-: DiK, Le Conseiller des comjitii/nons, p. 1C5. 

2. Notre manuscrit secret indique dans quels cas on a droit à une con- 
duite en règle ou battant aux champs. « Un compagnon reçu, y est-il dit, a 
droit à quatre couleurs qui sont la blanche, la bleue, la rouge, la jaune. 
Quand il arrive dans une Cayenne, on lui donne une faveur, ruban plus 
étroit que les couleurs. Voilà pourquoi celui qui a beaucoup voyage porto 
un assez grand nombre de rubans et quand il part, on lui appose un cachot 
sur son affaire. Celui qui, à la lin de son Tour de France, en possède six a 



FIN DU TOUR DE FRANGE 2bS 

« Quand un compagnon arrivé part de la ville, ditPerdi- 
guier', on lui fait la conduite en règle, c'est-à-dire que tous 
les membres de la société l'accompagnent avec un certain 
ordre. Le partant et le rouleur, portant sur son épaule la 
canne et le paquet de celui qui s'en va, marchent en tête. 
Tous les autres compagnons armés de cannes, parés de 
couleurs, chargés de verres et de bouteilles de vin, suivent 
sur deux rangs et forment une longue colonne. La conduite 
s'en va en chantant loin de la ville. Là on s'arrête, on fait 
une cérémonie qui n'est pas la même pour toutes les 
sociétés. On hurle ou on ne hurle pas; mais dans tous les 
cas, on boit, puis l'on s'embrasse et l'on se quitte. Le par- 
tant s'éloigne et la conduite revient en ville. » 

Le même auteur décrit ailleurs les rites de la conduite 
des compagnons maréchaux. « Ils étaient dans un champ à 
côté de la route... Leurs cannes sont plantées à terre; des 
rubans rouges, blancs, verts flottent à leurs boutonnières. 
Coude contre coude, ils forment une immense circonfé- 
rence... Un des leurs portant dans sa main droite un verre 
de vin se met à courir, fait le tour extérieur de cette cir- 
conférence en criant, hurlant et se rapproche de la place 
011 le partant l'attendait, lui aussi le verre en main. Ils se 
regardent fixement, font des signes, s'avancent, s'inclinent 
sur le côté, passent leur bras droit l'un dans l'autre, portent 
chacun son verre à la bouche et boivent en même temps -. » 

Chez les tanneurs et les cordonniers (d'après notre 
manuscrit), le rouleur appelle trois fois le partant, puis il 
met un genou en terre en élevant une main en l'air. On 
apporte une corbeille renfermant du pain, du vin, du fro- 
mage, une serviette et quatre verres; on place ces divers 



droit à une conduite générale, mais il doit savoir par cœur ce qu'on appelle 
grand battant aux champs d'après les tanneurs (les paroles et rites de la 
conduite dos tanneurs), et savoir danser comme les tondeurs. » Chez les 
boulangers, pour avoir droit à une conduite en règle, il faut avoir travaillé 
six mois dans une même Cayenne, avoir été six mois premier en ville ou 
avoir fait le pèlerinage de la Sainte-Baume. Faute de remplir l'une do 
ces conditions, on n'a droit qu'à la conduite ordinaire. 

\. Livre du Compagnonnage, t. I, p. 64. 

2. Mémoires d'un compagnon, t. II, p. 8. 



256 LE COMPAGNONNAGE 

objets à terre sur une assiette. Le partant exécute entre 
chaque verre une sorte de pas de danse en hurlant; il se 
baisse plusieurs fois et il boit plusieurs verres. Le rou- 
leur, après avoir mangé et bu, lui aussi, ramasse les 
miettes du pain et du fromage et les lui met dans la poche. 

Le partant s'éloigne alors avec son sac en peau de chèvre 
sur le dos, sa longue canne à la main, sa gourde au côté; 
deux boules d'or ornées d'un fer à cheval brillent à ses 
oreilles (tel était du moins l'attirail classique jadis de 
rigueur). — Alors se joue une sorte de scène symbolique 
que Ton pourrait appeler : la tentation du partant. — 
C-hacun l'appelle; on s'efforce de le retenir par des invites 
et des promesses de toute sorte. Il doit demeurer insen- 
sible à toutes les séductions que l'on met en œuvre pour 
tenter de le retenir. Pour bien prouver qu'il est ferme- 
ment résolu à s'en aller, il jette même son chapeau par- 
dessus sa tète et il s'enfuit. Un compagnon court après lui 
et lui remet son chapeau sur la tète. Enfin, comme il n'est 
pas de cérémonie qui n'ait une fin, on se décide à le laisser 
poursuivre sa route, tandis que la conduite rentre en 
ville». 

Notre compagnon est enfin seul. 11 s'avance d'un pas 
ferme, mais, en dépit de son apparente impassibilité de tout 
à l'heure, il est un peu ému. 11 éprouve cette vague mélan- 
colie qui nous visite lorsque nous tournons une page nou- 
velle de ce livre de la vie si rapidement feuilleté, lorsque 
nous disons un adieu i)cut-être éternel à un lieu, à des 
êtres ou à des choses auxquels s'associe pour nous un sou- 
venir heureux : regret d'un temps qui déjà appartient au 
passé, crainte instinctive de l'avenir, inquiétude du voya- 

1. Chez les compagnons boulangers, dont nous avons pu nous procurer lo 
règlement intérieur, lorsque le devoir est terminé (c'est-à-dire à la fin do 
la cérémonie), lo partant se met à genoux. Le premier en ville lui adresse 
une petite allocution et demande à l'assistance si quelqu'un a quelque 
chose à reprocher au partant. On répond : Non, non. Le premier en ville 
met alors son sac sur l'épaule du partant qui feint de s'éloigner, mais 
comme il n'a pas reçu ses affaires, lo premier en ville le rappelle et le 
to}ie trois fois. A la troisième fois le partant jette sa canne dans un champ. 
Lo premier en ville va la lui chercher, la lui rend et lui donne ses affaires. 
Us écliangent un baiser d'adieu et se séparent. 



FIN DU TOUR DE FRANCE 257 

geur qui vient de quitter l'asile sûr où il s'est reposr quel- 
ques heures et qui reprend sa route vers l'inconnu. Mais ce 
malaise dure peu. On oublie si vite à vingt ans! Une heure 
ne s'est pas écoulée depuis les adieux que le Jeune voya- 
geur a recouvré toute sa gaîté et c'est en chantant à pleine 
gorge qu'il s'achemine vers le terme de sa première étape. 
Mais tout à coup notre compagnon cesse de chanter. 
Comme Sosie, il vient d'apercevoir à vingt ou trente pas de 
lui : 

Certain homme dont l'encolure 
Ne lui présage rien de bon. 

Cet homme porte lui-môme une canne et des couleurs que 
la distance ne permet pas de distinguer très nettement. Il 
s'est arrêté dès qu'il a aperçu notre ami et il a lancé ce cri 
qui retentit dans l'air comme un défi : « Tope! — Tope! 
répond notre compagnon qui n'est pas un lâche. — Quelle 
vocation? interroge le nouveau venu. — Charpentier (ou 
menuisier, ou tailleur de pierre). — Compagnon? — Com- 
pagnon. Et vous, le pays? — Menuisier (ou toute autre pro- 
fession). — Compagnon? — On s'en fait honneur. » Nos 
deux hommes s'interrogent alors sur le Devoir auquel ils 
appartiennent. Sont-ils membres de sociétés amies, ils fra- 
ternisent, ils boivent à la même gourde et se serrent la 
main. Dans le cas contraire, il se peut qu'ils passent leur 
chemin après s'être regardés de travers; mais souvent aussi 
ils s'injurient et même en viennent aux coups. 

Environ 200 pas qu'un compagnon aperçoit un autre voya- 
geur — est-il dit dans notre manuscrit secret — s'il le croit com- 
pagnon, il doit mettre la main droite sur la forme du chapeau 
comme pour l'enfoncer sur sa tète, se découvrir avec la main 
gauche et faire passer le chapeau de la main gauche dans la 
droite pour se coiffer. — Le G.-, qui a vu faire le précédent, doit 
se baisser comme pour relever le derrière de sa chaussure avec 
la main gauche et ne s'arrête que le temps nécessaire pour ce 
mouvement. Après le signe expliqué plus haut et que vous êtes 
à peu près siir que le voyageur est compagnon cordonnier, vous 
le topez. 11 vous répond et vous devez avancer tous deux comme 
en battant aux champs, en faisant le simulacre de poser vos 
cannes, sans pour cela les poser à terre. Vous faites trois pas en 

LE COMPAGNONNAGE. 17 



258 LE COMPAGNONNAGE 

arrière, trois pas en avant, en vous présentant la main gauche. 
Celui qui a répondu le dernier doit demander à l'autre : « Mon 
pays, voulez-vous recevoir la reconnaissance sur la route? — En 
vertu de quoi? — En faisant trois pas en arrière et trois pas en 
avant moyennant deux mots et trois paroles et je vous le dirai. 
— Et vous faites chacun trois pas. — Faites les vôtres. Les miens 
sont faits. » Us font les trois pas en se prenant par la main 
gauche. << Que fait Maître Jacques? — Le Devoir pour la reconnais- 
sance des bons enfants. — Que faut-il pour être bon enfant? — Le 
talent, la vertu, la prudence et l'humanité pour Dieu (sic). — 
J'existe pour Maître Jacques. — Je suis compagnon. — Ils 
lèvent la main, jurent de s'être fidèles et s'embrassent. » 

Le viel usage du topage en règle a complètement dis- 
paru; si deux compagnons du même rite se rencontrent, 
ils échangent bien parfois quelques signes {l'econnaissaiice 
de route), mais celte reconnaissance aussi discrète que 
secrète, n'attire même plus l'attention du passant. Quant 
aux conduites, elles sont aujourd'hui fort rares, mais la 
coutume n'a cependant pas tout à fait disparu. 

Démission. Remerciement. — Le compagnon cependant ne 
voyage pas éternellement. Un jour vient tôt ou tard où il 
se fixe dans une ville avec l'intention de ne plus la quitter, 
autant du moins qu'il est permis à l'homme de prévoir sa 
destinée. Il annonce donc à la société son intention de 
cesser d'être compagnon actif, de remercier la société; mais 
cette retraite n'impliijue pas de sa part une rupture com- 
plète avec le compagnonnage. Il restera attaché de cœur à 
son ancien Devoir, il fera peut-être partie d'une société 
d'anciens, il sera consulté par ses anciens frères dans 
toutes les circonstances graves qui intéressent l'association : 
s'il devient patron, il réservera un accueil particulière- 
ment favorable aux compagnons et aux aspirants du Devoir 
auquel il a appartenu. 

Le compagnon qui se retire reçoit une carte de remercie- 
ment attestant qu'il a rempli loyalement toutes ses obliga- 
tions envers la société. 



CHAPITRE V 



LES INSIGNES ET LES EMBLEMES 
DU COMPAGNONNAGE. 



Les insignes : cannes, couleurs, boucles d'oreilles. — Les 
emblèmes publics : l'équerre et le compas; mystiques : étoile, 
livre, maillet, etc. — Signification symbolique de ces attributs. 



Les insignes. — De même que ses formules et ses mots 
d'ordre, le compagnonnage a ses insignes : les cannes et les 
couleurs, que portent les compagnons, les boucles d'oreilles, 
signes distinctifs de la qualité de premier en ville dans 
certaines sociétés. 

La canne du compagnon, d'après une première version, 
rappelle le souvenir du jonc qui sauva un jour la vie de 
Maître Jacques '. D'après une autre version, on aurait trouvé 
sur le corps de Maître Jacques assassiné « un petit jonc 
marin renfermant des instruments de mathématiques )>. 

Il y a treize manières de porter la canne et chacune d'elles 
a une signification différente. Ainsi porter l'embout de la 
canne en avant pendant le jour, c'est provocation ; la nuit, 
c'est prévoyance; le tenir en arrière, c'est confiance. — La 
pomme en avant, c'est demander la paix. — Laisser traîner 

l. Un jour, les disciples du père Soubise assaillirent Maître Jacques 
qui, en se sauvant, se jeta dans un marais. Il dut son salut à une touffe de 
joncs à laquelle il s'accrocha. 



260 LE COMPAGNONNAGE 

la canne, c'est mépris. — Saluer avec la canne, la pomme 
à la hauteur du front, c'est dévouement, etc. {Catéchisme des 
compagnons du Devoir.) 

Les couleurs sont la marque distinctive des compagnons. 
Leur nuance varie selon les sociétés. Nous avons déjà indi- 
qué les couleurs de la plupart des sociétés en décrivant 
l'organisation du compagnonnage. Nous emprunterons 
quelques explications complémentaires au manuscrit secret 
qui nous a été communiqué. 

D. Combien y a-t-il de couleurs? 

R. Cinq et une de cachée. 

D. Nommez-les. 

R. La blanche, la rouge, la bleue, la jaune et la verte. 

D. Que signille la blanche"? 

R. Les larmes que Maître Jacques a versées pour nous. 

D. Que signifie la rouge? 

R. Le sang qu'il a versé pour nous. 

D. Que signifie la bleue ? 

R. Les coups qu'il a reçus pour nous. 

U. Que signifie la jaune? 

R. La persévérance. 

1). Que signifie la verte? 

R. L'espérance. 

Les couleurs sont la cocarde du compagnon. Elles sym- 
bolisent à ses yeux l'association à laquelle il est fier 
d'appartenir. « Arracher à un compagnon ses couleurs, dit 
Perdiguier, c'est le plus grand outrage qu'on puisse lui 
faire. » 

Dans certains compagnonnages, les premiers en ville 
portent des boucles d'oreilles. U en est encore ainsi chez 
les charpentiers bons Drilles et chez les cliarrons du Devoir. 
Il serait à souhaiter que cet usage, quebiue peu bizarre, 
fût partout abandonné. Il explique, s'il ne les justifie pas, 
les railleries faciles que les plaisantins d'ateliers n'épar- 
gnent guère au compagnonnage. 

Einhlimes publics : Vcquerre cl U compas. — L'éiiuerre et 
le compas ne sont pas, comme les couleurs et la canne, 
des insignes permettant à un compagnon de se faire recon- 
naître, mais des emblèmes du compagnonnage tout entier. 



LES INSIGNES DES COMPAGNONS 261 

Sur tous les documents émcanés des sociétés de compa- 
gnons, on retrouve ces attributs dont le Catéchisme des 
compagnons de Maître Jacques nous indique le sens symbo- 
lique. L'équerre signilîe sagesse et le corai»as justice. 

Emhicmcs mystiques : étoile, livre, maillet, etc. Siijnification 
symbolique de ces attributs. L'équerre et le compas, auxquels 
on ajoute parfois le niveau, sont les attributs publics et en 
quelque sorte otiiciels du compagnonnage. Mais il existe 
aussi des emltlèmes secrets qui ne sont divulgués qu'aux 
initiés dans le mystère des chambres o-u loges de compa- 
gnons. Les principaux de ces emblèmes sont l'étoile, le 
livre, le maillet, la rose, l'acacia, la vigne, les ornements 
et les bijoux. 

Le Catéchisme et V Instruction des Compagnons du Devoir 
renferment plusieurs allusions aux étoiles. « Que signifient 
les neuf étoiles? est-il demandé dans le Catéchisme. » — 
Réponse : « Elles signifient les maîtres qui allèrent à la 
recherche du corps d'Hiram quand il fut assassiné. » — ■ 
\.'lnstruetion nomme d'autre part 1' « Étoile Ilamboyantc », 
<< celle qui, dit-elle, guida Maître Jacques et le père Soubise 
d'Orient en Provence ». Ailleurs VInstruction nous apprend 
que sur une des colonnes du temple de Salomon, la colonne 
Vedrera, étaient gravés une étoile, ainsi que le livre et le 
maillet, autres emblèmes mystiques. Sur l'étoile était gravé 
un L. • . qui signifie Louange; sur le Livre un V. • . (Vérité) ; 
sur le maillet un P.*. (Pouvoir). 

Le Catéchisme cite encore comme signes allégoriques : 

La pierre carrée (la première pierre posée lors de la 
construction du Temple) ; 

La rose, c'est-à-dire la beauté; 

L'acacia, le laurier et la vigne, c'est-à-dire la douceur (ou 
la douleur), la paix et la force; 

Le triangle lumineux, symbole de la Trinité qui veille 
sur les mortels; 

Les ornements (le pavé mosaïque, l'étoile flamboyante 
déjà mentionnée et la houppe dentelée); 

Les bijoux, qui se divisent en trois mobiles (symbolisant 
le rouleur, le premier et le second en ville) et en trois 



262 LE COMPAGNONNAGE 

immobiles : la pierre brute pour les apprentis, la pierre 
cubique pour les compagnons qui y aiguisent leurs outils 
et la planche à tracer sur laquelle les architectes font 
leurs dessins. 

Il est d'usage, pour tout compagnon comme pour tout 
franc-maçon, de faire précéder de trois points son nom 
propre ainsi que la mention abrégée de la société à laquelle 
il appartient. 

D'après Vlnslruction des compagnons du Devoir, ces trois 
points signifieraient les trois portes du Temple, celle de 
l'Orient, celle de l'Occident, celle du Midi. 

D'après le Cafec/iîSHie, ces trois points comporteraient une 
triple explication : 

1° Ils auraient été adoptés en souvenir des trois coups de 
poignard que reçut Maître Jacques ; 

2° Ils rappelleraient ces pensées : l'homme naît, l'homme 
vit, l'homme meurt; 

3" Ils signifieraient encore : 

Demandez et voiis recevrez. 
Frappez et l'on vous ouvrira. 
Cherchez et vous trouverez. 



CHAPITRE VI 



FÊTES — PÈLERINAGES — LA MERE 



Fûtes patronales (Dal. Banquet. Messe). — Pèlerinages. — Le 
Père et la Mère. — Comment ils sont choisis. — Conventions 
conclues avec eux. 

Les diverses sociétés de compagnons célèbrent chaque 
année leurs fêtes patronales. Les charpentiers fêtent 
saint Joseph, les menuisiers sainte Anne , les cordonniers 
saint Crépin, les maréchaux et les forgerons saint Eloi. 

L'usage traditionnel fut longtemps d'assister en corps le 
matin du jour de la fête à une messe dite spécialement 
pour les compagnons. Ainsi que le fait observer M. du 
Mai'oussem dans sa remarquable étude sur les charpentiers 
de Paris, cet usage religieux s'est conservé jusqu'en 1882 
dans la société des bons Drilles. La messe était célébrée à 
Saint-Laurent. La Mère était assise dans le chœur, le 
chef-d'œuvre déposé devant l'autel. Des difficultés d'ordre 
financier survinrent à cette époque entre le clergé de cette 
église et les chefs du compagnonnage'. La cérémonie fut 

1. D'après des renseignements qui nous ont été fournis par un ancien 
compagnon, aujourd'hui directeur de l'une des plus importantes entreprises 
de Paris et dont le témoignage ne saurait être suspecté, les torts auraient 
été dans cette occasion du côté du clergé. Le curé de Saint-Laurent aurait 
exigé, pour célébrer l'office en question, des honoraires dont le cliitfro 
nous a été indiqué et représente une dépense assez lourde pour des 



264 LE COMPAGNONNAGE 

laïcisée'. La fêle ne consiste plus aujourd'hui, comme 
dans toutes les autres sociétés de compagnons de Paris, 
que dans un dîner, un bal et une visite aux Arts et Métiers 
où Ton se rend en cortège. 

En province, la coutume de la messe patronale s'est con- 
servée dans un certain nombre de villes : à Nantes chez les 
charpentiers, à Tours cliez les couvreurs, les boulangers 
et les charpentiers {Ralliement de Tours, n» du 13 juin 1897, 
Officiel du Ralliement, 15 octobre 1807). 

La fête corporative s'ouvre en général par un banquet. 
Nous avons assisté à l'un de ces repas, celui qui fut donné, 
le dimanche H juin 1899, par les compagnons restés fidèles 
au Devoir de la ville de Paris, dans les salons du Globe, 
8, boulevard de Strasbourg. A la table d'honneur étaient 
assis le président du Ralliement de Paris, M. Auger, et le 
secrétaire, M. Laray. Les convives étaient les premiers en 
ville des sociétés, les Mères et un certain nombre de com- 
pagnons actifs ou anciens; en tout GO à 70 personnes. Le 
banquet ne se distingua guère des réunions du même genre 
en usage dans les sociétés populaires que par le choix des 
chansons que firent entendre au dessert plusieurs des com- 
pagnons. Ces chansons célébraient les plaisirs du Tour de 
France, les Devoirs, les fondateurs; les refrains, connus de 
tous les assistants, étaient repris en chœur. A neuf heures 
on quittait la table pour passer dans la salle de bal. 

Il nous a été donné d'assister à trois bals de compagnons, 
dont deux étaient donnés au Grand Orient, rue Cadet, et 
le troisième, celui des charpentiers bons Diilles, à la Salle 
Wagram. Les Mères et les plus hauts dignitaires de la société 
ouvrent la fête et figurent dans la première contredanse. 
L'habillement des assistants est disparate ; il varie pour les 
hommes de l'habit noir à la simple veste ou jaquette; la 
blouse et le bourgeron sont proscrits; les dames portent 

ouvriers. Le résultat do cotto iutransigoauco et de cette âpretu a été tel 
((u'oii pouvait le redouter : la suppression (ruiic (•(•réinonic touchante, la 
rupture d'un des derniers liens qui rattailiaient le couipagnonnago à un 
passé de loi et de piété. 

1. /.a {/ucstion unrrii'rc, l. Churpenticrs de Paris. Cviiipaijituns cl inilé- 
pcndaitts, p. MO. 



FÊTES. — PÈLERINAGES. — LA MÈRE 265 

dos toilettes diverses où domine la couleur claire. Quelle 
que soit du reste la mise des assistants, leur ton et leurs 
allures sont parfaitement convenables. On s'amuse fran- 
chement, mais décemment et honnêtement. Vers deux 
heures du matin, les Mères et les premiers en ville exé- 
cutent la chaîne d'Union, ligure de danse traditionnelle. 
On ne se sépare que vers cinq heures et cependant, deux 
heures plus tard (lundi matin), tout ce monde sera au 
chantier ou à Fatelier. Les compagnons travailleront 
comme ils se sont amusés : de bon cœur et en braves 
gens. 

Pèlerinage à la Sainte-Baume . — D'après une très ancienne 
légende, après la Passion du Christ, Marie-Madeleine aurait 
quitté la Judée et serait venue terminer dans les montagnes 
de la Provence ses jours désormais consacrés à la prière 
et aux austérités. On montre encore, non loin de Saint- 
Maximin (Bouches-du-Rhône), la grotte, dite la Sainte- 
Baume, qui lui aurait servi d'habitation. Cette grotte et les 
forêts qui l'entourent ont été longtemps pour les compa- 
gnons du Devoir un lieu saint où ils allaient en pèlerinage 
prier et méditer aux lieux où périt et fut enterré Maître 
Jacques. Ils en rapportaient comme des trophées les pré- 
cieuses couleurs, le saint pilon, le chapelet d'ivoire ou d'os 
enfermé dans un rouleau de fer-blanc. Les compagnons 
qui revenaient de la Sainte-Baume décoraient leur chapeau 
de rameaux de pin et tenaient une branche à la main. 
« Tout ce qui venait de la Sainte-Baume, a écrit Perdiguier, 
était réputé sur le Tour de France chose sacrée. » 

Cette coutume est peu à peu tombée en désuétude : dans 
la troisième édition de son livre publié en 1857, Perdiguier 
nous apprend que déjà à cette époque nombre de compa- 
gnons se dispensaient d'aller en pèlerinage à la Sainte- 
Baume, qui ne reçoit plus aujourd'hui que de rares visi- 
teurs'. Toutefois nous rencontrons encore dans le règle- 

1. Nous relevons cejjendant dans lo Ralliement de Tours, n" du 11 dé- 
cembre 1898, l'annonce suivante : « Souvenir de Provence, Saint-Maximin, 
Sainte-Baume. Le Fr. Audebaud dit Saintonge la Fidélité, C.-. tourneur et 
Père des CC.-. des D.-. du Tour de France à Saint-Maximin (Var), rap- 



266 LE COMPAGNONNAGE 

ment intérieur des compagnons boulangers du Devoir celte 
clause qui mérite d'être rapportée : « Tout compagnon 
ayant fait le pèlerinage de la Sainte-Baume a droit à une 
conduite générale. » 

La Mère. Le Père. — Nos lecteurs savent déjà que ces 
mots : la Mère, le Père désignent l'hôte et l'hôtesse dans la 
maison desquels logent et mangent les compagnons, en 
même temps qu'ils y tiennent leurs assemblées. On appelle 
sœurs et frères, les fils et les filles du Père et de la Mère 
ainsi que leurs domestiques de l'un ou l'autre sexe. 
Quelques renseignements complémentaires achèveront de 
donner une idée des rapports qu'entretiennent avec le Père 
et la Mère les compagnons des divers Devoirs. 

Le choix et le remplacement de la Mère sont l'objet 
d'une délibération de l'assemblée des compagnons. Avant 
de nommer un Père et une Mère, on doit s'assurer que le 
mari et la femme sont de bonne vie et mœurs et qu'ils sont 
mariés légitimement'. A cet effet on exige la représentation 
de leur acte de mariage. On vérifie également si le local est 
convenable à tous les points de vue. Puis le Père et la 
Mère d'une part, les trois compagnons en place d'autre 
part, rédigent leurs conventions par acte sous seing privé. 
La Mère est reçue solennellement et reconnue selon les 
rites énoncés au livre des cérémonies. En cas de change- 
ment de Mère, tout compagnon qui continuera à se loger 
chez l'ancienne Mère et à y loger sera à l'amende ^. 
Une Cayenne ne pourra recevoir une Mère sans avoir 
fait lever l'acquit de l'ancienne par trois corps de com- 
pagnons du Devoir qui visent celte décharge ^. Les 
devoirs de la société envers la Mère et ceux de la Mère 
envers la société sont strictement définis et délimités par 
les statuts des diverses sociétés. Nous les résumerons ici 

polie aux jeunes et anciens compagnons qu'il tient toujours à leur disposi- 
tion les couleurs authentiques et traditionnelles de nos fondateurs M.-. J.-. 
et le P.-. S.".. Il tient également les vues de la Sainte-Baume, etc. » 

1. Règlement intérieur des compagnons boulangers de Paris, art. 127. 

2. IbiiL, art. 126. 

3. Ibid., art. 135. L'article 136 reproduit la formule ordinaire du levage 
d'acquit. Le commissaire de police doit ccrtitier les signatures. 



FÊTES. PÈLERINAGES. — LA MÈRE 267 

d'après le règlement intérieur des compagnons boulangers 
du Devoir. 

i° Les compagnons doivent respecter le Père et la Mère. 
Toute infraction à cette prescription entraîne une amende 
de 3 francs; en cas d'insulte grave le coupable est expulsé 
de la ville. La Mère doit également respecter les compa- 
gnons et les traiter comme ses enfants (art. 128 et 129). 

2° La Mère devra demander à chaque arrivant s'il est 
compagnon ou aspirant. Sur sa réponse affirmative, elle le 
préviendra d'avoir à ne pas s'absenter avant l'arrivée du 
rouleur (art. 138). 

3° La Mère aura un registre oh elle inscrira les amendes 
et les dépenses faites par la société. Ce registre sera repré- 
senté à chaque assemblée mensuelle. Le tout sera soldé 
intégralement et la Mère y mettra son acquit (art. 139). 

Chaque Cayenne doit avoir chez la Mère un local privé 
dont elle lui paye la location et où n'ont accès que les 
compagnons. Les affaires ou papiers secrats de la société 
y sont déposés (art. 134). Nous avons été admis à visiter 
plusieurs de ces locaux; celui que l'Union compagnonnique 
possédait avenue de la République, H, chez M^^^ Poulignier ', 
celui des compagnons charpentiers bons Drilles, 161, rue 
d'Allemagne, celui des compagnons chansons du Devoir, 
42, rue de Bretagne, celui des compagnons bourreliers du 
Devoir, 123, rue du Faubourg-Saint-Martin et nombre 
d'autres. Généralement les compagnons ont à leur dispo- 
sition pour leurs réunions intimes, pour celles, par 
exemple, oii le premier, le second et le troisième en ville 
se rencontrent chaque semaine, une arrière-boutique et, 
pour les réunions plus nombreuses, une salle plus vaste à 
l'étage supérieur. 

Le mobilier de ces pièces est sommaire : une table et 
des chaises auxquels parfois s'ajoute un billard, si le local 
n'est pas exclusivement réservé aux compagnons. Au mur 
sont accrochées quelques lithographies : le roi Salomon 
représenté dans un costume qui rappelle assez celui des 

l. Cette société a aujourd'hui son siège social, 9, cité Riverin. 



268 LE COMPAGNONNAGE 

monarques peints sur les cartes à jouer ou encore la 
Réconciliation des compagnoiis, gravure tirée d'une œuvre 
dramatique de Perdiguier mais qui évoque aussi le sou- 
venir de la manifestation de 1848. Nous avons vu égale- 
ment quelques gravures plus anciennes et plus curieuses 
représentant divers épisodes de l'initiation des compa- 
gnons. Dans les locaux des compagnons charpentiers 
bons Drilles et étrangers (161, rue d'Allemagne, à la Vil- 
lette, et 10, rue Mabillon) se trouvent également les chefs 
d'œuvre dont il est parlé dans un autre chapitre de cet 
ouvrage. 

Il a été et sera également traité ailleurs du crédit 
accordé par les Pères et Mères des compagnons. Nous ajou- 
terons seulement à ces explications ce détail que les con- 
ditions relatives au prix du logement et de la nourriture 
des compagnons sont précisées à l'avance dans la conven- 
tion passée avec le Père et la Mère. 

Parfois (il en est ainsi dans beaucoup de villes de pro- 
vince) chaque compagnon paie un prix de pension fixé à 
tant par mois, par semaine ou par jour. 

Plus souvent le compagnon mange à la carte. Les prix 
sont fixes et connus de tous. 

Malgré la modicité des prix, les Mères font généralement 
d'assez bonnes alTaires. Elles s'ij retrouvent, nous disait le 
premier en ville des compagnons charpentiers de Liberté 
(Indiens). Les mauvais payeurs en efiet sont rares; le 
bénéfice est minime, mais régulier et certain. La Mère est 
assurée d'un fonds de recettes fixes et pour peu qu'elle 
sache se créer en outre une clientèle indépendante (à 
Paris, parmi les ouvriers du quartier, les cochers de la 
station voisine, en province parmi les colporteurs, les 
rouliers, les paysans venus à la vilh' ]>oiir la foire, etc.), 
elle peut espérer amasser un pclit avoir pour ses vieux 
jours. On nous a même cité rexciiipie, il date il est vrai 
déjà de loin, d'une Mère qui a réalisé une véritable for- 
tune. Les Mères sont au surplus des personnes fort hono- 
rables, sincèrement attachées au compagnonnage, qui, 
sans négliger, bien entendu, leurs intérêts, s'acquittent 



FETES. — PELERINAGES. — LA MERE 269 

avec un louable dévouement et une véritable charité des 
obligations de leur état *. 



1. Les Pères sont ('■galonicnt de lir:ives gens, souven( un peu ctlaecs par 
leurs femmes, mais fiers eux aussi de leur dignité plus modeste, mais aussi 
plus durable que beaucoup d'autres. « Monsieur, il y a trente-cinq ans que 
je suis Père, » nous disait l'un d'eux en 1898, et l'on comprenait à l'entendre 
combien il était pénétré do l'importance des fonctions qu'il avait si long- 
temps remplies. 



CHAPITRE Vil 



RIVALITES ENTRE COMPAGNONS 
DES DIVERSES SOCIÉTÉS 



Batailles et rixes. — Concours et tirages au sort de villes. — 
Chefs-d'œuvre. 



De nos jours les sociétés de compagnons qui sul)sistent 
encore, si elles ne vivent pas en parfaite intelligence, 
s'abstiennent, tout au moins, de troubler l'ordre public et 
d'exciter leurs adhérents à se combattre. Il n'en a pas 
toujours été ainsi. Il y a soixante ans le Tour de France 
était encore un vaste cliamp de bataille. Les sociétés de 
compagnons des divers rites étaient alors de véritables 
armées toujours prêtes à se mobiliser et à entrer en 
lutte les unes contre les autres. Les vieux mythes qui 
constituent le fonds commun dès traditions du compa- 
gnonnage, le prétendu assassinat de Maître Jacques par 
Soubise par exemple, joints à des rivalités de préséance, 
à des prétentions contradictoires relatives à l'ancienneté 
respective des divers corps d'état, tels étaient les prétextes 
et pour la masse ignorante, la raison d'être de ces conflits. 
Souvent aussi ces divisions étaient envenimées par des 
divergences d'intérêts. La querelle éclatait parfois inopi- 
nément, sur une grande route, entre des compagnons de 
Devoirs difîérents qui s'étaient rencontrés et défiés; parfois 



RIVALITES ENTRE COMPAGNONS 271 

c'était dans un cabaret où le hasard avait réuni des cham- 
pions des deux partis, qu'on en venait aux mains après 
s'être provoqué, après avoir échangé des insultes à la 
façon des héros d'Homère. Parfois enfin on convenait de 
se rencontrer en rase campagne et là, loin de la maré- 
chaussée, on se livrait de véritable batailles rangées où 
coulaient des flots de sang. « On s'exerçait à manier la 
canne, le bâton, à assommer promptement son homme. 
Les plus forts, les plus terribles, les plus audacieux étaient 
les plus célèbres, les plus aimés des compagnons. Tuer 
son semblable, du moment qu'il n'était pas de notre petite 
société, ce n'était pas un crime, c'était un acte de bravoure. 
Le Tour de France était tout belligérant.... En dépit des 
agents de police, des gendarmes, des soldats, des juges, 
des prisons, l'esprit de guerre ne s'affaiblissait point. 
Chaque société vénérait ses héros, ses martyrs et maudis- 
sait tout ce qui lui était opposé... Nos chansonniers chan- 
taient la guerre, exaltaient notre orgueil, notre supériorité, 
nos préjugés, nos préventions. Nous étions des dieux et 
nos adversaires étaient, selon leurs dires, des brigands, 
des sots qu'il fallait exterminer*. » 

La plus ancienne bataille dont la tradition fasse men- 
tion aurait eu lieu en 1730, dans la plaine de la Crau, 
entre Enfants de Salomon et Enfants de Maître Jacques 
(auxquels s'étaient joints des enfants de Soubise). Los 
combattants étaient armés de compas, de bâtons, de 
mousquets. Il y eut grand nombre de tués et de blessés 
et il fallut envoyer des troupes pour faire cesser la 
mêlée. 

Près de cent ans plus tard (1810), une autre bataille ran- 
gée fut livrée près de Lunel, entre Vergèze et Mus (Gard), 
par les tailleurs de pierre de Salomon aux compagnons 
du même état enfants de Maître Jacques. Les premiers 
avaient pour chef Sans Façon de Grenoble, un ancien 
grenadier de la garde impériale qui, armé d'une fourche, 
menaçait de mort quiconque faisait mine de reculer. Une 

1. Mémoires d'un compagnon, t. I, p. 138. 



272 LE COMPAGNONNAGE 

de ces chansons de geste comme les compagnons se 
plaisaient autrefois à en composer, perpétue la mémoire 
de cet exploit. 

Entre Mus çl Vergèze 
Nos honnêtes compagnons 
Ont fait battre en retraite 
Trois fois ces chiens capons.... 
Pas de charge en avant! 
Repoussons ces brigands, 
Ces chiens de Dévorants 
Qui n'ont pas de bon sang. 

De 1815 à 1848, on ne compte pas les rixes individuelles 
ou collectives motivées par des rivalités entre corps d'état. 
En 182lj, à Nantes, les Gavots se battent contre les forgerons 
du Devoir; un de ces derniers est tué. En 1827, à Blois, les 
charpentiers bons Drilles vont assiéger les Gavots chez 
leur Mère; deux charpentiers sont tués; un menuisier de 
Liberté reçoit plusieurs coups de couteau; il y a de nom- 
breux blessés. 

Sous Louis-Philippe la liste funèbre s'allonge démesuré- 
ment. Nous ne citerons que quelques-uns de ces san- 
glants épisodes. 

En 1834, à Toulon, un sociétaire (dissident) est tué. La 
même année, à Agen, sept charpentiers et un tanneur leur 
allié, sont tués au cours d'une échaufTourée par des bou- 
langers qu'ils veulent empêcher de porter les insignes 
du compagnonnage '. 

En décembre 1835, à Montpellier, rixe entre des Gavots 
et des compagnons menuisiers du Devoir; un aspirant 
menuisier est tué ^. 

En février 1842, des rixes éclatent à Maisons entre des 
compagnons tailleurs de pierre de Maître Jacques et des 
Indépendants, les uns et les autres employés aux travaux 
du chemin de fer de Paris à Rouen. Les Indépendants, 
chassés par les compagnons, vont chercher du renfort à 

1. MoiiEAU, /Ji: la liéforinc îles abus du cnmpnijnonnnije, j>. '22. 
'2. Ibhl., p.2r>. 



RIVALITÉS ENTRE COMPAGNONS 273 

Paris et retournent en force à Maisons. Un escadron de 
lanciers est requis pour les disperser *. 

En novembre 1845, près de Marseille, des loups dres- 
sent une embuscade à des chiens (charpentiers de Sou- 
bise). Un chien nommé Joubert est entouré et frappé à 
mort bien qu'il demande grâce de la vie. Deux de ses 
meurtriers sont condamnés, le 14 mars 1846, par la Cour 
d'assises des Bouches-du-Rhône à vingt ans de travaux 
forcés avec exposition publique -. 

Après la Révolution de 1848, les mœurs s'adoucissent et 
les conflits se font plus rares. On ne signale plus guère 
que quelques bagarres : une rixe survenue à la Bastide 
(Gironde), le 3 août 1851, entre compagnons du Devoir et 
sociétaires de l'Union ^. Ces derniers ayant provoqué leurs 
adveisaires en chantant ce refrain : 

Dans un an, dans un an 

Il n'y aura plus de Dévorants, 

une mêlée générale s'ensuivit. Plusieurs personnes furent 
blessées; la gendarmerie dut intervenir et arrêta vingt 
des combattants qui furent condamnés à une peine légère. 
Citons encore, en août 1855, à Cognac, une rixe peu grave 
entre compagnons du Devoir soutenus par des charpentiers 
de Liberté. Depuis quarante ans, l'ordre n'a plus été 
troublé par les compagnons, bien que leurs divisions se 
soient perpétuées. 

Concours. Tirages au sort de villes. Chefs-d'œuvre. — 
Une cause assez fréquente de conflits entre compagnons 
était la coexistence dans une même ville de deux sociétés 
appartenant à la même profession, mais à des corps d'états 
différents : charpentiers du Devoir de Liberté et char- 
pentiers passants du Devoir (Enfants de Soubise) par 
exemple. Chaque société prétendait évincer l'autre et 
demeurer maîtresse sans rivale de la ville contestée. On 



1. Gazette des Tribunaux, n»s des 23, îl février, 21 mars 1812. 

2. Ibiff., n» du 10 mars 1846. 

3. G. Simon, Élude sur le compagnonnage, 1853, p. CG 

LE COMPAGNONNAGE. lo 



274 LE COMPAGNONNAGE 

convenait alors parfois de tirer au sort ou encore d'ouvrir 
un concours dont la ville serait l'enjeu. Chaque société 
désignait un ou plusieurs champions. Les concurrents 
entraient en loges et exécutaient sous la surveillance de 
gardiens un travail dit chef-cV œuvre. Un jury composé 
dhommes experts en ces matières examinait ces travaux. 
La société dont le représentant avait remporté le prix 
gagnait la ville, c'est-cà-dire avait seule le droit d'y tra- 
vailler. 

Vers 1742, les compagnons étrangers tailleurs de pierre 
avaient ainsi joué la ville de Lyon et l'avaient gagnée. 
Cent ans plus tard, les compagnons passants prétendirent 
rentrer à Lyon; une bataille s'ensuivit; il y eut des morts 
et des blessés ; des condamnations à la prison et môme 
aux galères furent prononcées. 

« En 1803 et 1804, écrit Perdiguier {Mémoires d'un compa- 
gnon, t. II, p. 1G7), il y eut à Montpellier un concours entre 
les menuisiers de deux sociétés rivales. De part et d'autre, 
on avait choisi les meilleurs ouvriers pour soutenir l'hon- 
neur du corps. Le travail à faire des deux parts était une 
chaire à prêcher. Mais avant que les travaux ne fussent 
achevés, les partis rivaux en vinrent aux mains... Il n'y 
eut pas un arbitrage régulier pour terminer le concours. 
Tout se noya dans du bruit. » 

En 1808, il y eut à Marseille un concours entre deux 
sociétés de serruriers. Après plusieurs mois de travail, les 
concurrents produisirent leurs travaux. Le champion des 
Dévorants avait confectionné une très belle serrure avec 
sa clef, tandis que celui des compagnons du Devoir de 
Liberté ayant perdu son temps h fignoler de petits outils, du 
reste fort bien faits, n'avait pas même commencé sa 
serrure. 

En 1826 les compagnons étrangers et les compagnons 
passants tailleurs de pierre convinrent de se mesurer dans 
un concours; le prix consistait dans un enjeu de 8000 francs 
fourni par les deux sociétés, cliacune contribuant par 
moitié. Le champion des compagnons étrangers était un 
sieur Cai^on, celui des passants un sieur Saint-Martin. Le 



RIVALITÉS ENTRE COIMPAGNONS 275 

concours (Hait ouveit depuis Lrois mois lorscju'on s'aiieirut 
qu'un Uou avait rlr praticjur dans la cloison de la clianibrc 
occupée par Saint-Martin et qu'on lui avait passé par celle 
ouverture des outils prohibés par le règlement du concours. 
Le tribunal civil saisi de l'affaire constata la fraude et 
adjugea le prix aux compagnons étrangers '. 

Nous ne connaissons pas d'exemple de concours dans 
la seconde moitié du xix"^ siècle. Mais l'émulation subsiste 
entre les diverses sociétés et chacune d'elles se fait un 
point d'honneur de posséder un chef-d'œuvre. Les plus 
célèbres de ces chefs-d'œuvres ont été exposés en 1900 à 
l'Exposition Universelle (Invalides, aile droite, consacrée 
aux industries françaises de l'ameublement, galerie du 
bord de l'eau). Parmi les travaux ainsi exposés on remar- 
quait surtout le chef-d'œuvre des compagnons charpen- 
tiers du Devoir, 161, rue d'Allemagne, à Paris, qui n'a été 
achevé qu'en 1S67 et a coûté 4o 000 francs, et celui des 
compagnons charpentiers de Liberté (3, rue Mabillon, 
Paris) qui représente le temple de Salomon. 

Ces chefs-d'œuvre ont une double origine; les uns ont 
été exécutés à l'occasion d'un concours; d'autres ont pour 
auteurs des artisans d'élite choisis par la société et payés 
par elle. L'un d'eux donne le plan général de l'ouvi'age ; 
les autres se chargent chacun d'une partie du travail : 
celui-ci de la façon des surfaces planes, celui-là des sur- 
faces courbes. Tous les compagnons s'intéressent aux 
progrès de l'œuvre commune qui, lorsqu'elle est achevée, 
demeure pour eux un sujet de légitime flerté. On la montre 
aux étrangers; on la fait figurer aux expositions. Elle est 
l'arche sainte, le palladium de l'association. 



l. Voir Mémoires d'un compagnon, t. II, p. 97 à 105. On y trouvera le 
texte du jugement du tribunal civil de la Scino du 3 avril 18-.'7. 



CHAPITRE YIII 



CHANSONS DE COMPAGNONS 



Chansons de guerre et de régénéralion. — Chansons à la 
gloire des fondateurs et du Tour de France. 



Le compagnonnage a sa littérature ou, plus exactement, 
sa poésie populaire, son folklore, dont il est lier et qui 
traduit fidèlement, sinon toujours correctement, les senti- 
ments dont l'âme de ses adeptes est tour à tour agitée, 
leurs amours, leurs haines si terribles pai'fois, les plaisirs 
du Tour de France, les tristesses de l'adieu, les joies du 
retour. L'interprète par excellence de ces émotions et de 
ces pensées des compagnons, c'est la chanson. Que des 
Gavots, des Dévorants ou des Drilles s'assemblent en un 
banquet fraternel, qu'ils escortent un partant ou plus 
simplement qu'une rencontre fortuite mette en présence 
quelques compagnons et que l'on fraternise, le verre en 
main, dans la première auberge venue, la chanson sera 
l'accompagnement obligé de ces réunions. L'un des assis- 
tants entonne d'une voix mâle quelque chanson bien 
connue et le refrain est repris à l'unisson. Un autre lui 
succède après un intervalle et chacun des convives se fait 
entendre à son tour. 

Parmi ces chansons, il en est qui ne se distinguent en 
rien des œuvres du même genre en faveur dans les milieux 
populaires : chansons à buire, chansons grivoises ou sen- 



CHANSONS DE COMPAGNONS 277 

timentales, chansons à tendances humanilaires ou patrio- 
tiques. Nous ne nous occuperons ici que des chansons de 
compagnons proprement dites, de celles qui ont directe- 
ment Irait au compagnonnage et au Tour de France. 

Chansons satiriques ou (jiierrièrcs. C'était autrefois le 
genre le plus goûté. Ces chansons ne sont le plus souvent 
que des invectives rimées, de sauvages excitations au 
meurtre entremêlées de sarcasmes amers et grossiers à 
l'adresse du parti adverse. Perdiguier a cité plusieurs de 
ces refrains, notamment celui-ci, très populaire jadis chez 
les Dévorants : 

En mil huit cent vingt-cinq, 
Un dimanche à Bordeaux, 
Nous fîmes des boudins 
Du sang de ces Gavots... 
Ah ! par ma foi votre chemin 
N'est pas vilain 
Car la guillotine va se mettre en train. 

Le bourreau en avant 
Vous pendra comme des brigands, 

Devant nos Dévorants 
Pleins d'esprit et de talents '. 

Voici encore deux couplets d'une chanson inédite 
copiée par nous sur un cahier daté du 25 septembre 1808, 
et compris dans une saisie de papiers faite à Bordeaux en 
1809 chez la Mère des compagnons cordonniers 2. L'auteur, 
Benoît Droint, prend à partie les tanneurs, ennemis jurés 
de sa corporation : 

Joyeux, brave et aimable 
Chantons une chanson 
Faite à l'honneur et gloire 
Des braves compagnons. 
Animés d'un grand zèle 
Pour leur Devoir lîdèle 
Toujours se distingueront; 
Et toi, tanneur infâme. 
Objet digne de blâme. 
En peu nous te réduirons. 

1. Livre du Compagnonnaye, t. I, p. '/S. 

2. Archives Nationales, F', 4-236, 



278 LE COMPAGNONNAGE 



Tanneur plein d'arrogance 
Tu veux te donner le ton 
D'attaquer sans doutance 
Nos braves compagnons. 
Qu'il aille dans la ferraille 
Y trouver leur canaille 
Et leurs lâches charrons... 



Chansons de régénération. — Ces chansons ont été très en 
honneur sous le règne de Louis-Philippe, et Perdiguier en 
a cité un bon nombre dans son Chansonnier du Tour 
de France. Elles se répètent plus ou moins toutes : leur 
thème est un appel à la réconciliation, à l'union. Une des 
meilleures est celle qui a pour titre Marions nos conleiirs 
et pour auteur EscoUe, compagnon tailleur de pierre 
étranger, dit Joli Cœur de Salernes *. Nous en citerons ces 
deux couplets : 

Non désormais, chez nous plus de discorde, 
Le temps n'est plus, le siècle en est passé. 
De toutes parts on chante la concorde 
Et nous haïr, ce serait insensé... 



1. M. Escollc, âgé aujourd'hui de quatre-vingt-six ans, vit retiré à l'hos- 
pice d'Ivry où nous avons pu le voir et nous entretenir avec lui de co 
compagnonnage ((u'il aime tant. Le vieux chansonnier, demeuré pauvre 
après toute une vie de labeur, n'envie personne et a pris pour devise ce 
mot sublime : fraternité. Dans une poésie composée récemment et insérée 
dans son opuscule Mes souvenirs, M. Kscollo adresse en ces termes ses 
adieux aux compagnons : 

Tous les ans le printemps fait naître 

Los fleurs dont les champs sont couverts. 

Et moi je vois, de ma fenêtre, 

Passer les étés, les hivers. 

En l'air voltige l'alouette 

Répercutant son champ joyeux 

Kt moi, du fond de ma retraite. 

Chers compagnons, je vous fais mes adieux. 

Avec tous les amis do l'auteur de Marions 7ios couleurs et do tant do 
jolies chansons, nous formons le vœu que, malgré ces poétiques adieux. 
Joli Cœur de Salernes soit conservé longtemps encore à l'alTcction do sa 
grande famille, le compagnonnage, et qu'il voie encore passer du haut de 
sa fenêtre d'Ivry : 

Bien des étés, bien des hivers. 



CHANSONS DE COMPAGNONS 279 

De nous grouper sous la môme bannière 
Celait le vœu des trois grands fondateurs. 
L'heure a sonné; franchissons la barrière. 
Chers compagnons, marions nos couleurs. 

Nous consi misons ici pour la patrie 
Ce monument où l'univers entier 
Apportera son art, son industrie. 
Trésors sortis des mains de l'ouvrier. 
Allons poser le bouquet unitaire. 
Sur le sommet, montons, appareilleurs; 
Que le progrès dise à toute la terre 
Que nous avons marié nos couleurs. 

Les chansons à la Gloire des fondateurs appartiennent à 
un içenre un peu vieilli; ce sont des hymnes en l'honneur 
de Salomon ou de Maître Jacques, plus rarement de Sou- 
bise; elles n'offrent aucune particularité remarquable. 

Les chansons du Tour de France célèbrent les aventures du 
compagnon voyageur. Celle qui suit fut composée par l'un 
des rimeurs les plus en renom du compagnonnage, Piron, 
dit Vendôme la Clef des Cœurs, C*. blancher chamoiseur. 
Elle figure dans son Chansonnier du Tour de France, recueil 
qu'il faut se garder de confondre avec celui de Perdiguier, 
dont le titre est identique. Cette poésie a pour titre Le 
battant aux champs; elle nous décrit les impressions d'un 
partant. 

Frère, commande l'assemblée; 
Rouleur annonce mon départ. 
Vite déploie la livrée; 
Qu'elle me serve d'étendard. 
Sur les champs le Devoir m'appelle. 
Il m'ordonne; il faut obéir. 
A ses lois mon cœur est fidèle. 
Ainsi, frère, je dois partir. 

Ghers compagnons, puisque le Tour de France 
Conduit au vrai talent, conduit à la science, 
A toute heure, chers Dévorants, 
Soyons toujours dispos à battre aux champs. 

A peine, assemblés chez la Mère, 
Le rouleur est-il arrivé 
Qu'à l'instant même chaque frère 
De ses couleurs est décoré. 



280 LE COMPAGNONNAGE 

Bientôt celle joyeuse troupe 

Avec un silence imposant 

Autour lie mon sac forme un groupe 

Qu'on voit se dissoudre en chantant. 

Chers compagnons, etc. 

Zephirs voltigez à ma suite; 
Pour un inslanl quittez vos fleurs. 
Jusque sur le champ de conduite 
Venez caresser mes couleurs. 
Et vous, partagez mon délire; 
Respectez, haliitants de l'air. 
Ces chants que mon départ inspire ; 
Oiseaux, ne formons qu'un concert. 

Chers compagnons, etc. 

Enfin me voilà sur la route 

Qui va me conduire au bonheur. 

Je vous laisse, quoi qu'il m'en coûte; 

Je ne consulte que mon cœur. 

Vite, choisissez une place. 

Je sens mon âme tressaillir. 

Mettez moi sur les champs, de grâce. 

Adieu, je brûle de partir. 

Chers compagnons, etc. 

Ces années de voyage demeurent toujours chères au 
compagnon. Il n'en parle jamais sans émotion, comme 
d'un premier amour. Il ne se résigne pas sans mélancolie 
à dire adieu au Tour de France. Ce sentiment a été 
exprimé, non sans grâce, par Vendôme la Clef des Cœurs : 

Des plaisirs du compagnonnage 
Pour moi la source se laril. 
Je n'en goûterai davantage; 
Mais le souvenir me suffit. 
vous! qui m'étiez si fidèles, 
Doux plaisirs, au front radieux. 
Pour d'autres, agitez vos ailes... 
Ma Muse vous fait ses adieux. 

Nous arrêtons ici ces citations nécessaires, mais suffi- 
santes pour donner au lecteur une idée de la forme et du 
fond des chansons de compagnons. Sans doute ces œuvres 
laissent souvent à désirer au point de vue de la facture. 



CHANSONS DE COMPAGNONS 281 

On pourrait dire de la plupart d'entre elles, comme Alceste 
de la chanson du roi Henri, que 

La rime n'est pas riche et le style en est vieux, 

mais elles ont, par contre, ce qui manque à d'autres œuvres 
plus savantes, ce que préférait à tout l'homme aux rubans 
verts, ce charme né de la sincérité parfaite du sentiment 
exprimé. Les compagnons ne composent pas pour sertir à 
un vers harmonieusement cadencé une rime opulente et 
sonore. Leur chanson est fille de leur gaîté ou de leur 
mélancolie; elle jaillit spontanément de leur pensée ou 
de leur cœur; c'est là, à notre avis, un mérite qui en vaut 
beaucoup d'autres. 



LIVRE IV 

LE COMPAGNONNAGE EN 1901 



CHAPITRE I 

ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 
DES SOCIÉTÉS DE COAIPAGNONS 
ENCORE EXISTANTES 

A. Le Devoir de Liberté (Enfants de Salomon). — B. Le Devoir 
(Enfants de Maître Jacques et de Soubise). — C. L'Union compa- 
gnonnique. — Statistique des sociétés de compagnons en 1901. 
— Coup d'œil sur la société l'Union des Travailleurs du Tour 
de France, qui se rattache au compagnonnage par ses origines et 
par certaines analogies. 

En retraçant dans le livre II de cet ouvrage l'historique 
du compagnonnage depuis la Révolution jusqu'à nos jours, 
nous avons étudié les causes de sa décadence et signalé 
l'état de dépression et de désagrégation auquel se trouve 
aujourd'hui réduite une organisation autrefois si puissante. 
Nous avons ensuite décrit, dans le livre III, les mœurs, les 
coutumes et les rites du compagnonnage, en nous effor- 
çant de mettre en évidence les profondes transformations 
qui se sont opérées depuis plus d'un demi-siècle dans ces 
manifestations de la vie professionnelle du compagnon. Il 
nous reste encore, pour achever notre tâche, à faire le 
dénombrement des diverses associations qui ont perpétué 



284 LE COMPAGNONNAGE 

jusqu'à nous le nom et les habitudes du compagnonnage, 
à étudier de près leur organisation et leur réglementation 
intérieure, leur mode de fonctionnement, leurs ressources. 
Un examen superficiel de la question pourrait induire à 
penser qu'une semblable étude doit être aisée et ne saurait 
comporter de longs développements. Le compagnonnage 
est, en effet, aujourd'hui, sinon mort, du moins bien 
malade, et c'est déjà un peu la revue des ombres que nous 
allons passer en portant successivement nos regards sur 
les diverses sociétés de compagnons encore existantes. Trois 
ou quatre corporations, les charpentiers et les maréchaux 
ferrants du Devoir notamment, ont seules, avec l'Union 
compagnonnique, conservé quelque vitalité : encore cette 
dernière association participe-t-elle plutôt au fond, par son 
caractère et son esprit, de la société de secours mutuels 
que du compagnonnage proprement dit. 

L'étude approfondie du compagnonnage tel qu'il existe 
encore actuellement, de ses règlements, de son œuvre, est 
cependant loin d'être une entreprise aussi simplifiée qu'on 
pourrait être tenté de l'imaginer. Précisément parce que 
ces sociétés se raréfient, parce que le nombre de leurs 
adhérents a décru dans des proportions effrayantes, parce 
qu'en un mot elles sont, aujourd'hui, complètement déchues 
de leur ancienne puissance, elles échappent aisément 
aux recherches. Il faut, pour les découvrir, pour pénétrer 
non plus même leurs secrets, mais leurs statuts, se livrer 
à des investigations persévérantes et triompher de défiances 
tenaces. Les groupements se dérobent obstinément, pour 
la plupart, au contrôle des autorités, à l'inspection des 
enquêteurs otliciels, dédaignent, négligent ou redoutent 
de tirer parti des avantages offerts par la loi aux syndicats, 
aux sociétés de secours mutuels régulièrement constitués; 
ils s'enferment et se cantonnent dans une indépendance, 
dans un isolement farouches. En dépit de la faiblesse et 
de la décadence indéniables de l'institution, l'étude du 
compagnonnage demeure donc particulièrement complexe 
et délicate. 

Les sociétés de compagnons encore existantes se ratta- 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 285 

client toutes à Tune des trois fédérations suivantes : i° Le 
Devoir de Liberté (Enfants de Salomon) ; 2° Le Devoir (Enfants 
de Maître Jacques et de Soubise); 3° V Union compagnon- 
nique. Cette division nous trace l'ordre même que nous sui- 
vrons pour notre exposé. Nous terminerons par un rapide 
coup d'œil jeté sur l'Union des Travailleurs du Tour de 
France, société qui, sans faire partie du compagnonnage, 
présente cependant plus d'une analogie avec celte institu- 
tion. 

A. Le Compagnonnage du Devoir de Liberté {Enfants de 
Salomon) en 1901. — Les sociétés du rite de Salomon 
étaient autrefois les plus nombreuses et les plus puissantes 
du compagnonnage; elles ne sont plus guère aujourd'hui, 
à trois ou quatre exceptions près, qu'un souvenir. Les tra- 
ditions et les observances du Devoir de Liberté ne se retrou- 
vent plus que dans les corporations suivantes : 
Les charpentiers et les couvreurs (unis) ; 
Les tailleurs de pierre ; 
Les menuisiers et les serruriers (unis); 
Les tonneliers foudriers. 

Nous ne mentionnerons que pour mémoire les tailleurs 
de pierre et les tonneliers foudriers, ces deux sociétés 
ayant adhéré à l'Union compagnonnique dont nous étu- 
dierons bientôt en détail l'organisation. La société des tail- 
leurs de pierre étrangers est d'ailleurs réduite à quelques 
unités. Quant à celle des tonneliers (fondée en 1830), elle ne 
fut reconnue que longtemps après. Les compagnons tonne- 
liers foudriers sont encore assez nombreux. 

Charpentiers du Devoir de Liberté '. — Cette société est 
organisée dans les villes suivantes : Paris, Lyon, Vienne, 
Grenoble , Saint-Étienne, Marseille, Toulouse, Bordeaux, 
Cognac et Tours. La chambre de Paris, la plus nombreuse 
avec celles de Lyon et Bordeaux, ne compte que 150 à 
200 membres actifs. 



1. Les détails qui suivent nous ont été fournis par le C.-. Roulcaud, qui 
était, en 1898, premier en ville do la société des charpentiers du Devoir 
de Liberté do Paris, 10, ruo MaMllon, ou puisés dans les Règlements et 
Statuts de cette société (iuip. Dubois, 130, boulevard Saint-Germain). 



286 LE COMPAGNONNAGE 

Chaque société est administrée par une commission de 
20 membres élus composée : 1" de 9 membres du conseil; 
2" du premier compagnon, du roiileur, du secrétaire et du 
trésorier; 3° de 7 membres de la commission des comptes. 
Les membres du conseil et de la commission des comptes 
sont élus pour un an et renouvelables par moitié tous les 
six mois. Quant au premier compagnon on ne peut le fcn'cer 
à rester en place plus de trois réceptions (par exemple de 
la Saint-Joseph en mars à la Toussaint.) 

La société se compose d'aspirants, de compagnons reçus 
et de compagnons finis. Pour être reçu asjjirant, il faut 
être présenté par un compagnon en règle, produire un 
certificat de bonne vie et mœurs et la quittance des dépenses 
que l'on a pu faire depuis trois mois chez les hôteliers. 
L'aspirant exécute, avant d'être reçu, un travail de sa pro- 
fession. Un an après sa réception, un compagnon adroit à 
la première initiation. La seconde initiation (dite de la 
couleur noire) ne s'obtient qu'après trois années; le compa- 
gnon est alors réputé fini. 

Les membres de la société se réunissent le premier 
samedi qui suit le huitième jour de chaque mois; dans 
ces assemblées on discute les aiïaires communes et on 
perçoit les cotisations. Il y a trois assemblées générales 
obligatoires les 8 mars, 8 juin, 8 octobre. 

La cotisation est de 2 francs par mois. En cas de maladie 
ou d'accident, la société accorde un secours de 2 francs 
par jour pendant quatre mois et de 1 franc pendant quatre 
autres mois. Après huit mois, le droit aux secours prend 
fin. Aucune allocation n'est due pour toute maladie dont 
la durée n'excède pas cinq jours, non plus que pour les 
maladies qui sont la conséquence d'un fait volontaire. 

Des délégations de compagnons assistent à l'enterrement 
des confrères décédés; les frais des obsèques sont à la 
charge de la société et un impôt de 1 franc par membic 
est perçu au profit de la veuve. Le produit des quêtes et 
amendes est employé à secourir les veuves et orphelins 
des compagnons malheureux. 

La société s'occupi' du jilacement de ses membres. La 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 287 

Mère aocordo aux compagnons un cn'dit assez long (par- 
fois jusqu'à un mois), mais la société ne lui garantit pas 
le remboursement de ses avances. Le débiteur qui ne s'est 
pas acquitté dans l'année est rayé des listes. 

La société admet des compagnons honoraires qui ne 
paient qu'une cotisation de 6 francs par an. On peut être 
l'eçu compagnon charpentier sans avoir fait son Tour de 
France. 

Le chef-d'œuvre des compagnons charpentiers du Devoir 
de Liberté de Paris a figuré à l'Exposition de 1900; c'est un 
très beau travail représentant le Temple de Salomon avec 
ses clochetons, ses balustrades, ses couloirs, ses escaliers 
intérieurs. Le chef-d'œuvre des compagnons lyonnais en 
carreau de pierre (mosaïque de bois) est célèbre dans toute 
la corporation. 

Cette société a des attaches assez étroites avec la franc- 
maçonnerie. Ses principaux chefs sont francs-maçons et 
les réceptions ont lieu généralement dans les loges maçon- 
niques, mises à cet effet à la disposition des compagnons 
charpentiers. Toutefois, le compagnonnage de Liberté a 
conservé son indépendance et se renferme dans son rôle 
professionnel, sans prendre une part active à la campagne 
politique dirigée par la maçonnerie. 

Menuisiers et serruriers du Devoir de Liberté ' (Siège social 
à Paris, 39, Faubourg-Saint-Antoine). — Cette société, 
qui existe également dans quelques grandes villes, est régie 
par des statuts en 91 articles rédigés en 1889. Elle a pour 
but « d'établir, entre ses membres, les avantages de la 
mutualité, de faire fraterniser patrons et ouvriers, d'éviter 
le chômage autant que possible, d'enseigner la géométrie, 
l'architecture, le trait; elle reconnaît la liberté des cultes. » 

Pour être reçu membre de cette société, il faut être 
menuisier, serrurier ou mécanicien, n'être atteint d'au- 
cune maladie chronique, être âgé de seize à quarante ans 
et payer un droit d'entrée. 



1. Il importe ilc no ])as cunfonJro cette société avec celle des menuisiers 
et serruriers adhérents à l'Union conipagnonniquo. 



288 LE COMPAGNONNAGE 

La société admet des membres honoraires et des mem- 
bres participants. Ces derniers versent une cotisation men- 
suelle de 1 fr. oO. 

Dans chaque ville, la société est administrée par un 
bureau (président, vice-président — c'est le premier com- 
pagnon — secrétaire, etc.). Le bureau se réunit le premier 
dimanche de chaque mois; des assemblées générales ont 
lieu le premier dimanche de janvier et de juillet. 

Un bureau central, élu pour deux ans et renouvelé 
chaque année par moitié, fonctionne à Paris et se réunit 
chaque mois. Il dispose d'une caisse formée avec l'excédent 
des caisses locales; il ne peut être conservé plus de 
1000 francs en espèces dans cette caisse centrale; le sur- 
plus est déposé dans une caisse publique. 

Tout compagnon doit loger chez la Mère, s'il n'habite 
dans sa famille. A son arrivée dans une ville et à son 
départ, il fait viser son livret par le premier compagnon et 
le secrétaire. En cas de maladie, il a droit à la gratuité des 
remèdes et des visites médicales, limitées toutefois à deux 
par semaine. Le malade reçoit en outre 1 fr. 50 par jour 
pendant deux mois et 75 centimes pendant deux autres 
mois. Après quatre mois, la société ne lui doit plus que les 
remèdes et^l'assistance médicale. Les compagnons visitent 
à tour de rôle le malade. 

Lorsqu'un membre décède, chaque compagnon acquitte 
une redevance de 1 franc. La société subvient aux frais 
des obsèques et envoie une couronne qui est déposée sur 
le cercueil. 

Tout membre comptant dix ans d'activité a droit à un 
certificat d'honneur. 

Tout sociétaire en retard de trois mois pour le paiement 
de sa cotisation perd le droit d'être secouru en cas de 
maladie. Un retard de six mois entraîne la radiation. 

Tous les ans, le jour de la Sainte-Anne, il y a bal et 
banquet. 

B. Le compagnonnage du Devoir en 1901 [Compagnons dits, 
restes fidèles au Devoir). — Le tableau suivant nous indique 
les adresses des MéJ'es des compagnons du Devoir et, en 



ORGANISATION ET REGLEMENTATION 289 

même temps, celles des Cayennes des sociétés qui tiennent 
presque toutes leurs assises chez les Mères. 

Les Mères de compagnons du Devoir 
SUR LE Tour de France. 

Adresses revisées. 

Passants tailleurs de pierres. 
Bordeaux, rue du Rocher, 25 bis. 
Montpellier, rue des Étuves. 

Passants charpentiers i . 
Auxerre, rue des Ballets, 22. 
, Angers, rue de l'Espiiie, 4. 

Agen, avenue du Quatorze-Juillet. 
Bordeaux, rue Billaudel, 16. 
Dijon, rue Saint-Nicolas, 26 
Lyon, rue Saint-Cyr, 41. 
Marseille, rue Magenta, 19. 
Nantes, rue des Olivettes. 
Paris, rue d'Allemagne, 161. 
Tours, rue Colbert, 49. 
Toulouse, rue Tripière, 12. 

Menuisiers du Devoir. 

Bordeaux, cours Saint-Jean, 43. 
La Rochelle, rue des Cloutiers, 20. 
Lyon, rue du Palais-Grillet, 16. 
Marseille, rue du Petit-Saint-Jean, 9. 
Montpelliijr, rue des Etuves, 25. 
Nantes, rue de l'Abreuvoir, G. 
Paris, passage Hébrard, 17 bis. 
Tours, rue Victor-IIugo, 5. 
Toulouse, rue Riquet, 12. 

Serruriers du Devoir. 

Bordeaux, G.-. Chevalier, rue de Roquelaure, 8. 
Lyon, rue du Palais-Grillet, 16. 
Marseille, rue du Pelit-Saint-Jcan, 9. 

1. A Blois, il existe une « Mère do passage » (c'est-à-dire qui no donne 
ni à manger ni à boire et ne loge pas, dont, par suite, la maison est uu 
simple lieu do réunion). Les quelques compagnons do Soubise de la ville 
(une dizaine) et les passants so rencontrent à l'hôtel de la Croix de Malte, 
près la halle aux blés. 

LE COMPAGNONNAGE. i9 



290 LE COMPAGNONNAGE 

Nantes, rue de l'Abreuvoir, 6. 
Paris, rue Beaubourg, 18. 
Tours, place Sainl-Glément, G. 

Cordiers. 

Nantes, (juai Erncst-lienaud, 9. 

Paimbœuf, Grande-Rue, 110. 

Paris, rue Sainte-Elisabeth, 10. 

Rochefort, rue TroulTaire, 11. 

Saumur, G.'. Bouju, rue Nationale. 

Tours, hôtel de la Croix-Blanche, place du Chàteauneuf. 

Forgerons. 

Angers, rue du Faubourg-Saint-Michel, IS. 
Bordeaux, cours Saint-Jean, 43. 

(Les Quatre Corps font également Mère). 
Limoges, rue des Petites-Maisons, 32. 
Lyon, rue Moncey, 42. 
Marseille, place Bernard-Dubois, 03. 
Nantes, rue de l'Abreuvoir, 6. 
Paris, rue de la Forge-Royale, 29. 
Tours, rue du Commerce, 110. 

Passants couvreurs. 

Angers, rue de l'Espine, 4. 
Bordeaux, route de Toulouse, 1 i. 
Dijon, rue de la Prévôté, H. 
Le Havre, rue Raspail, 1. 
Lyon, rue du Palais-Grillct, 10. 
Nantes, rue de l'Abreuvoir, G. 
Orléans, rue Porte-Madeleine, 32. 
Paris, rue Beaubourg, 18. 
Tours, rue de la Grosse-Tour. 

Charrons. 

Angers, rue du Faubourg-Saint-Michel, 25. 

Angoulême, rue de Périgueux, 18. 

Avignon, rue Saboly, 7. 

Bordeaux, rue du Palais-de-Justice, 28. 

Lyon, rue de Marseille, 13. 

Marseille, rue du Bon-Pasteur, 1. 

Nantes, rue de l'Abreuvoir, 6. 

Orléans, rue Porte-Madeleine, 32. 

Paris, rue de Bretagne, 52. 

Tours, rue Ragucneau, 0. 

Toulouse, boulevard Carnot, 11. 



ORGANISATION ET REGLEMENTATION 291 

Doleurs. 

Beaunc, place Madeleine. 
Cognac, rue Barhezieux, 41. 
Tours, place Saint-Glémenl, 0. 

Tisseurs f errandiniers . 

Lyon, place de la Groi\-Rousse, 3. 
SainH;tienne, place du Peuple, li. 
Tours, quai Saiut-Syniphorien, 32. 
Vienne, rue de l'Archevêché, 3. 

Bourreliers harnacheurs. 

Angers, rue du Faubourg-Sainl-Michel, 18. 

Avignon, rue Fromageau, 11. 

Bordeaux, rue Saint-Scrnin, 1. 

Lyon, rue Turcnne, 4. 

Marseille, rue Bernard-Dubois, 63. 

Nantes, rue de l'Aljreuvoir, (i. 

Paris, rue Sainte-ÉlisabcUi, 10. 

Tours, rue du Commerce, 110. 

Maréchaux ferrants. 

Agen, rue Remparl-du-Pin. 

Angers, rue du Faubourg-Sainl-Miche, ' . 

Avignon, rue Fromageau, 11. 

Béziers, rue Saint-Antoine, 12. 

Bordeaux, rue Castelnau d'Oros, 12. 

Garcassonnc, rue Barbes, 10. 

La Kocholle, rue des Cloutiers, 20. 

Limoges, rue des Petites-Maisons, 32. 

Lyon, rue Moncey, 7. 

Marseille, rue du Petit-Sainl-Jean, 'J. 

Nantes, rue Garde-Dieu, 6. 

Nimes, rue Nationale, 9. 

Orléans, rue Sainte-Catherine, 46. 

Paris, rue de la Réale, 4. 

Poitiers, place du Marché, 1. 

Saumur, place de l'Hôtel-de-Ville, 4. 

Tours, place du Château-Neuf. 

Toulouse, rue Denferl-Rochereau, 13. 

Boulangers, 

Angoulême, rue Saint-Uoch, 16. 
Blois, place du Marché-Neuf, 16. 
Bordeaux, place d'Aquitaine, 10. 
Chalon-sur-Saône, faubourg Saint-Jean-des-Vignes. 



292 LE COMPAGNONNAGE 

Dijon, place du Morimont. 
La Rochelle, rue des Clou tiers, 7. 
Limoges, boulevard de la Cité, 20. 
Nantes, C.-. Leblanc, à Sainte-Luce. 
Nimes, rue Xavier-Sigalon, 15. 
Orléans, rue du Cliariot. 
Paris, rue de la Tiéale, 4. 
Rochefort, rue Lesson, 32. 
Saintes, quai de la République, H. 
Saumnr, place de l'Hôtel-de-Ville, 4. 
Sens, Grande-Rue, 120. 
Tours, rue de la Serpe, 11. 
Troyes, place de la Préfecture, 3. 

Cordonniers bottiers. 

Agen, C". Walter, concierge à l'École Jasmin. 

Angers, C.'. Glotain, rue Garnier, 17. 

Bordeaux, rue Roquelaure, 8. 

La Réole, G.-. Lahy, rue Saint-Martin. 

Le Mans, rue Saint-Pavin-des-Champs, 13. 

Libourne, Courtelmont, cours Tourny, 35. 

Limoges, boulevard de la Cité. 

Lyon, rue Palais-Grillet, 16. 

Marseille, rue Fonlaine-d'Arménie, 9. 

Montpellier, faubourg du Courreau, 22. 

Nantes, C.-. Tessier, rue Perrault, 5. 

Nimes, rue Xavier-Sigalon, 15. 

Paris, rue Sainte-Élisabcth, 10. 

Toulouse, rue Saint-Jérôme, 36. 

Tours, place Saint-Clément, 13. 

A cette liste, il convient d'ajouler les blancheis cliamol- 
seurs dont il sera parlé ci-après. On compte donc quinze 
sociétés de compagnons du Devoir, demeurées étrangères 
à l'Union Conipagnonnique. Autant il est aisé d'obtenir des 
renseignements précis et circonstanciés — rituel à part — 
sur rorganisation et le fonctionnement des sociétés adhé- 
rentes à l'Union, autant il est difficile et délicat de réunir 
des informations sur les sociétés indépendantes, celle des 
compagnons restés fidèles au Devoir. Nous passerons som- 
mairement en revue ces sociétés et nous nous efforcerons 
de donner une idée exacte de leurs statuts et de leur 
importance respective. On voudra bien excuser les lacunes 
possibles de ce travail, en n'oubliant pas qu'il constitue la 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 293 

première étude d'ensemble qui ait été entreprise sur les 
sociétés du Devoir depuis l'époque où écrivait Perdiguier, 
c'est-à-dire depuis un demi-siècle. 

Des quinze sociétés ci-dessus énumérées, douze appar- 
tiennent au rite de Maître Jacques, et deux : les couvreurs 
et les charpentiers, au rite du Père Soubise. Mais bien 
qu'elles aient conservé un esprit particulariste très marqué, 
les sociétés de Soubise n'en constituent pas moins, comme 
les autres, des corporations du Devoir : il y a fédération, 
sinon fusion complète, entre les sociétés des deux 
rites. 

A un autre point de vue, il est possible d'établir une clas- 
sification entre les sociétés du Devoir en raison de l'impor- 
tance plus ou moins grande qu'elles ont conservée. 

Une première catégorie comprend les sociétés qui grou- 
pent encore un nombre relativement élevé d'adhérents, 
celles qui peuvent exercer une réelle influence sur la cor- 
poration. Seuls, les charpentiers, les maréchaux ferrants 
et les charrons se trouvent dans ce cas. 

Nous classerons dans une seconde catégorie les sociétés 
qui, sans pouvoir prétendre rivaliser avec les syndicats et 
sans constituer des associations vraiment fortes et sus- 
ceptibles d'entreprendre utilement la défense des intérêts 
généraux de la 2^rofession, conservent néanmoins quelque 
vitalité et disposent de ressources suffisantes pour accom- 
plir, dans des conditions à peu près normales, leur œuvre 
d'organisation de la prévoyance et de l'enseignement. 

On peut ranger dans cette catégorie, les forgerons, les 
bourreliers harnacheurs, les boulangers, les couvreurs, les 
menuisiers, les cordonniers bottiers. 

Dans une dernière catégorie entrent les sociétés qui 
végètent et n'ont plus conservé qu'une ombre d'existence. 

Il en est ainsi des cordiers, des doleurs, des tisseurs fer- 
randiniers, des blanchers chamoiseurs, des serruriers et 
des tailleurs de pierre. 

Première catégorie. — A tous seigneurs, tout honneur. 
Nous commencerons cette revue par les charpentiers, 
dont la société est incontestablement, sinon la plus nom- 



294 LE COMPAGNONNAGE 

breusc ' — il semble qu'à ce point de vue elle soit primée 
par les maréchaux ferrants — du moins, la plus active, 
la plus puissante corporation de compagnons, (••■Ile dont 
l'étude permet h; mieux de se faire une idée do ce qu'a 
été raucien compagnonnage. 

La société des compagnons passants charpentiers du 
Devoir - se compose : 1° de membres honoraires, c'est- 
à-dire adhérents acquittant leurs cotisations depuis vingt 
années; ils ne paient plus désormais de cotisation, mais 
soulement, une fois pour toutes, un droit d'entrée de 
10 francs; 2° de membres actifs participants; 3° de mem- 
bres bienfaiteurs. L'ancienne distinction des aspir.ints et 
des compagnons a été supprimée ; tous les membres sont 
compagnons; mais il existe toujours une classe de jeunes 
gens, apprentis ou jeunes ouvriers qui, devant un jour 
faire [lartie de la société, sont en quelque sorte placés sous 
sa tutelle. 

Pour être reçu compagnon passant charpentier, il faut 
être citoyen français, âgé de dix-huit ans, de bonne vie et 



1. On comptait, à Paris seulement, en 1883, huit cents compagnons 
charpentiers du Devoir [Commission d'enquête sur la condition des ouvriers 
de l'Industrie, p. 92.) 

2. Le compapnonnago dos charpentiers du Devoir a rtij étudié : 1" en 
18ÔG par Le Play et Focillon {Les ouvriers des deux JStoudcs); -i" en 1895, 
par M. DU Mahoussem, dans son livre « /.a question ouvrière, 1" volume : 
Charpentiers de Paris. Compagnons et indépendants. Paris, Kousscau, in-8. 
Ces ouvrages sont indispensables à consulter si l'on veut connaître à fond 
la condition économique et sociale des travailleurs do cette corporation. 
Voir aussi ï Enquête parlementaire de iSSS sur la situation des ouvriei-s de 
l'industrie en France. Paris, Journal officiel, 1885 (tirage à part), pages 9, 
'16 et 91. Un ancien comi)agnon dont nous avons déjà cité le nom et qui 
est devenu l'une des personnalités les plus notables et les plus justement 
estimées du monde industriel, M. Favahon, directeur de l'importante 
association coopérative : Les charpentiers de Paris, et officier de la 
Légion d'honneur, a bien voulu nous donner sur la société des CC.'. 
passants charpentiers des rcnseigneuieats qui nous ont été fort utiles. 
Nous avons rendu visite aux compagnons chez leur Mère, 161, rue d'Alle- 
magne, à la Villcttc, où il nous a été donné de contempler le chef-d'œuvre 
de la profession tjui a du reste figuré iilus tard à TlOxposilion do 1900. 
Nous avons mémo été invité, en mars 1900, au Ij.-il des conii)agnons donné 
salle Wagrani à l'occasion de la Saint-Joseph. Mais la société do la Villctto 
a refusé de nous communiquer ses statuts sur lesquels nous avons |>u, 
cependant, comme on lo verra, obtenir par une autre voie, des éclair- 
cissements assez circonstanciés. 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 295 

iiKCUi's, (le bonne santé, enfin subir l'examen de réception 
dont il a été question dans une autre partie de ce livre et 
dont les péripéties, parfois burlesques mais plus souvent 
douloureuses, ont été contées par M. du Maroussem. 

Les membres actifs paient un droit d'entrée de 10 francs 
plus une cotisation dont le taux s'élève pour Paris à 
3 francs par mois. Certains mois — quatre par an — on 
paie 5 francs. En pi'ovince, la cotisation est de 2 francs par 
mois (à Tours, 2 fr. 50). Les membres anciens (ceux qui 
comptent dix ans d'activité) paient une cotisation réduite. 
En échange de cette cotisation, tout membre a droit à 
des secours en cas de maladie, soit une allocation de 
2 fr. 50 par jour, plus la gratuité des soins médicaux et 
des médicaments. Si la maladie se prolonge au delà de 
trois mois l'allocation est diminuée de moitié. Après six 
mois, le secours cesse, mais les compagnons tiennent 
conseil et s'efTorcent, par une collecte ou autrement, de 
venir en aide à leur camarade. 

Les frais des funérailles de tous les membres sont à la 
charge de la société. Des délégations composées de com- 
pagnons désignés à tour de rôle assistent au service et à 
l'enterrement qui sont suivis de l'accomplissement des 
rites compagnonniques. 

Les statuts sont muets en ce qui concerne les secours 
qui pourraient être accordés à la veuve et aux orphelins 
d'un compagnon. Mais le comité a le droit, si leur situa- 
tion est vraiment digne d'intérêt, de leur venir en aide au 
moyen d'un prélèvement sur les fonds sociaux. 

La société est administrée par un comité de direction 
composé de huit membres et un président élus pour un an 
et rééligibles. Le premier samedi qui suit le 3 des mois de 
janvier, février, mai, août, septembre et décembre, les 
compagnons se réunissent en assemblées ordinaires; le 
président y rend compte de l'état de la caisse et des 
alTaires sociales. Des assemblées solennelles sont tenues 
avant et après la fête annuelle, la Saint-Joseph, les pi-emiers 
samedi^g de mars et d'avril; avant et après la Saint-Pierre 
(premier samedi après le 3 du mois de juin, deuxième 



296 LE COMPAGNONNAGE 

samedi après le 3 juillet) ; avant et après la Toussaint (pre- 
mier samedi après le 3 octobre, deuxième samedi après le 
3 novembre). Diverses clauses des statuts réglementent la 
police intérieure de ces assemblées. D'autres articles énu- 
mèrent les cas de radiation (refus de payer les amendes 
encourues, préjudice porté volontairement à la société, 
conduite déréglée, dette envers la société si le montant de 
cette dette excède 100 francs, condamnation infamante). 

Mais l'activité de la société se manifeste surtout à un 
triple point de vue : en ce qui concerne l'enseignement 
professionnel, le placement et la défense des intérêts pro- 
fessionnels. 

Nous avons peu de chose à ajouter aux explications déj;\ 
données dans une autre i)arlie de cet ouvrage sur le rôle 
du compagnonnage, en tant qiC éducateur et qu'intermé- 
diaire officieux pour le placement de ses membres. Ces fonc- 
tions sont remplies avec dévouement par les charpentiers 
passants qui les considèrent comme raccomplisscment 
d'un devoir sacré envers les jeunes gens appelés à faire 
plus lard partie du Devoir et les camarades sans travail. 
i< L'enseignement professionnel écrit est donné dans des 
cours libres et diiigés par des ouviiers... L'élève paie 
G francs, 10 francs, 12 francs par mois, suivant la répu- 
tation du professeur. 11 fournit le papier, les crayons, les 
règles et la lumière. Son travail consiste dans le dessin 
des coupes de bois sous la surveillance du maître qui, 
à la fin du cours, fait des démonstrations à grandeur 
réelle sur des planches juxtaposées au ras du sol. Aucun 
langage scientifique : c'est la géométrie descriptive d'avant 
Monge, expliquée dans la langue que Pascal enfant s'était 
forgée à son usage ^ ». Il ne faut pas oublier, du reste, 

1. iJu i\Iahi)(issem, op. cit., ]). l'-23. Un dos clnils de rassociution coopc- 
rativc dite les clKirpentiers de l'arh (-20, rue Labrouste), a dccril en 
tonnes pittorescjucs la niétliode d'euseignemcnt oral et iJuroniiMit iiratiquo 
usitée chez les eompagnons. « Nous l'aisons des cours de géométrie des- 
criptive auxquels personne (parmi les ijéornclres professionnels) no com- 
prend rien; mais (.-a réussit tout de même. C'est très curieux; il ne faut 
])as dire, jiar exemple : Kn élevant celte i)crpeiidiculairc, en tirant cette 
oblique, etc. On dit : Tiens, lu vois ea, et jiuis ;•« ; en mettant un morceau 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 297 

que l'apprenti, fils de compagnon, ou appelé, par suite 
des circonstances, à travailler à côté d'un compagnon, 
c'est-à-dire pupille du compagnonnage, reçoit un ensei- 
gnement complémentaire et non moins efficace ; son 
ancien le surveille, le dirige, le conseille sans relâche 
et parfait ainsi l'œuvre commencée à l'école. Des cours 
professionnels facilitent à l'ancien apprenti, devenu plus 
tard professeur, les moyens de parfaire son instruction 
technique. 

f.es bons Drilles s'occupent aussi fort activement du pla- 
cement des membres de leur société. On trouve à cet 
égard d'intéressants renseignements dans le Manuscrit de 
révélations remis à M. Du Maroussem par un transfuge du 
compagnonnage de Soubise et publié par cet auteur en 
appendice au premier volume de ses études intitulées : La 
Question ouvrière. Le rédacteur de ce document, très hostile 
aux compagnons, leur reproche d'accaparer le travail. « Les 
bons Drilles, dit-il, détiennent, au minimum, un tiers des 
chantiers de Paris et ils ne distribuent même pas avec 
équité le travail entre leurs adhérents. Ainsi, par exemple, 
un gâcheur compagnon arrive au rendez-vous (un débit 
de vins de la rue du Faubourg-Saint-Martin); il a besoin de 
huit hommes. Sur les vingt ouvriers qui se trouvent au 
débit, seize ne paient plus d'embauchés (cotisations du com- 
pagnonnage); quatre sont en pied (en règle) à la Cayenne. 
Le gâcheur s'adresse (à mi-voix) à ceux-ci. « Vous êtes de 
<i grève? — Oui. — Vous vous ti'ouverez demain matin à six 
« heures chez M. X... ; mais il m'en faut encore quatre. — 
« Va chez un tel (un traiteur) tu en trouveras plus qu'il ne 
t'en faut. » Un deuxième embaucheur survient. Il lui faut 
six ouvriers; on l'envoie aussi chez les hôtesses. Les seize 
compagnons qui n'ont pas été enibaucliés reviennent le 

de bois comme ça et traçant ça, comme ça, on fait deux coupes, ou ça fait 
un arôticr. Nous avons des ouvriers qui ne connaissent pas un mot 
d'algèbre, ni de quoi que ce soit et qui sont plus forts en descriptive — 
une descriptive impossible, fantastique — que tous les ingénieurs du monde. 
Los courbes d'un navire, pour eux, c'est de la plaisanterie. Chez nous on 
fait tout ce qu'on veut, et ce qu'il 1/ a de plus joli, sajis savoir comment. » 
Cité jiar Baubebet, op. cit., t. III, p. 371. 



298 LE COMl'AfiXONNAGE 

lendemain. Le marcliand de vins qui voit beaucoup de 
monde et ne les remet (reconnaît) jias, leur dit : « Si 
« vous étiez venus hier, vous auriez été embauchés. On en 
« a embauché quatorze, huit chez monsieur un tel, six 
« chez monsieur un tel. — Mais ce n'est pas vrai ; J'étais 
« là, je n'ai rien vu. » Ces infortunés bons Drilles ont 
cependant de vingt-cinq à quarante ans; ils sont dans la 
force de l'âge et meilleurs ouvriers que la plupart de ces 
jeunes gens nouvellement reçus. Mais leur crime est de 
ne plus payer de cotisation K » La situation est la même 
dans les villes de province où, d'après notre auteur, les 
renards (profanes) ne gagnent que 2 fr. 75 au lieu de 
3 francs payés aux compagnons. 

Si le compagnonnage s'est conservé aussi fort cliez les 
charpentiei's il le doit, on peut l'affirmer, à ce fait que les 
conditions du travail de leur industrie n'ont pas été, comme 
tant d'autres professions, radicalement transformées par 
suite de l'évolution industrielle cl du machinisme. Aujour- 
d'hui encore, pour gagner un bon salaire et se concilier 
l'estime de ses chefs, un ouvrier charpentier doit posséder 
des connaissances professionnelles assez étendues, des 
notions de dessin linéaire et de géométrie élémentaire, une 
certaine capacité professionnelle ; il n'a pas été réduit, 
comme tant d'autres artisans, au rôle de serviteur d'une 
machine; il est resté un ouvrier qualifié, presque un 
ouvrier d'art. Toutefois, il a eu, lui aussi, à souffrir indi- 
rectement des modifications que la science de l'ingénieur 
a introduites, depuis cinquante ans, dans la construction. 

L'usage de la charpente en fer s'est de plus en plus 
répandu, concurremment à celui de la charpente en bois. 



1. Il nous pst inipossiltlo do paiiagor ici rindiynalioii do i'aiitinir dos 
rovclatioiis publiées par M. du Marousscm. Une socicto ouvrière, compa- 
gnonnage ou syndicat, n'est tenue de détendre l'intérêt do ses adiiérciits 
f|ue si ces dcrnicis observent, de lour côte, les cngagoincnts pris vis-à- 
vis d'elle et notamment s'ils aciiuittent leurs cotisations. Les Trade Unions 
anglaises (|ue l'on cite souvent avec justice comme dos associations pro- 
fessionnelles modèles n'agissent pas autrement que les bons Drilles envers 
les sociétaires en retard |)oiir le paiement de leurs cotisations. Voir de 
RousiEiis, Le Trade Unionisine en Amjlctcrrc, \i. 91. 



OKGANISATION ET RÉGLEMENTATION 209 

1/usage des planchers en fer qui suppriment ou diminuent 
notablement les risques d'incendie s'est généralisé surtout 
depuis quarante ans *. On peut dire que le sort du compa- 
gnonnage des charpentiers dépend de l'issue de la lutte 
engagée entre ces deux modes de construction. Ceci tuera- 
t-il cela? le fer, cet agent de prédilection de l'industrie 
moderne, se substituera-t-il partout, ou à peu près, dans les 
édifices publics et dans les maisons de l'avenir, au bois et 
à la pierre? Nos villes continueront-elles à s'américaniser? 
Verrons-nous à Paris, à Lyon, à Marseille, comme à New- 
York ou à Chicago, s'élever de toutes parts ces hautes cons- 
tructions métalliques, ces tours de Babel que l'on nous 
vante comme le dernier mot du progrès architectural? Ou, 
au contraire, une heureuse réaction inspirée par un retour 
oH'cnsif du goût national, viendra-t-elle remettre en hon- 
neur les matériaux dont se servaient nos pères et dont 
l'utilisation, l'adaptation aux édifices de l'avenir paraît 
encore à de bons juges, possible et désirable? L'avenir 
décidera. 

Maréchaux ferrants. — La société des comjmgnons mare- 
chaux ferrants est, avec celle des charpentiers bons Drilles, 
la plus importante du compagnonnage. Ici encore le 
machinisme n'a pu supprimer la main-d'œuvre; on n'a pas 
encore trouvé le moyen de ferrer les chevaux à la machine. 
Mais cette profession, ainsi qu'il a déjà été dit dans un 
autre chapitre de ce livre, s'est ressentie du progrès des 
industries de traction et de transports mécaniques : che- 
mins de fer et plus récemment tramways à vapeur ou élec- 
triques, automobilisme, vélocipédie. Le nombre des che- 
vaux employés par le roulage et des chevaux de selle a 
notablement diminué depuis cinquante ans. Aussi certains 
signes semblent indiquer que les mauvais jours sont 
proches pour cette société. Déjà certaines Cayennes ont 

1. D'après une intéressante notice qui a obtenu à l'Exposition de 1900 
une médaille d'argent et dont l'auteur, M. Cohadon, ancien ouvrier ma(7on, 
fut en 1848 le fondateur do l'une des premières sociétés coopératives, 
l'usage dos planchers en for aurait commencé à se répandre après la grève 
dos charpentiers en 1810. !Mais c'est surtout sous le second Empire que cet 
usage s'est généralisé. 



300 LE COMPAGNONNAGE 

disparu, celle de Blois par exemple, où la Mcre, morte il 
y a quelques années, n'a pas été remplacée. Il existe 
cependant encore sur le Tour de France 18 Cayennes de 
compagnons maréchaux. La société de secours mutuels 
des compagnons maréchaux ferrants groujjait, au i<^'' jan- 
vier 1901, près de 1000 membres (879 membres partici- 
pants et 96 membres honoraires) et cet efîectif est certaine- 
ment inférieur à celui des membres de ce compagnonnage, 
car il ne comprend que les adhérents payant régulièrement 
leur cotisation à la caisse de secours mutuels. A Paris 
seulement il y a près de 200 compagnons cotisants *. 

Cette société des compagnons maréchaux a été autorisée 
par arrêté du ministre de l'Intérieur du 20 novembre 1895. 
Elle reçoit des aspirants et des coni[u'ignons -. Chacune de 
ces fractions a ses dignitaires particuliers et s'administre 
séparément. A Paris, le Père s'occupe du placement; en 
province ce service est confié aux premiers en ville. Les 
arrivants disposent chez la Mère d'un certain crédit : 
90 francs pour les compagnons, 30 francs pour les aspi- 
rants. Le prix de la pension s'élève chez la Mère à 30 francs 
pour la nourriture, à oO centimes pour la chambre. 

L'enseignement professionnel se donne à l'atelier. Les 
anciens conseillent et dirigent les jeunes. Il n'existe pas de 
cours professionnels, qui du reste ne se concevraient guère, 
vu le genre de travail auquel se livrent les maréchaux. 

Une caisse de secours mutuels des comi)agnons maré- 
chaux a été créée en 189'). Elle compte des mcniliros iiono- 
raires (cotisation annuelle de 6 francs) et des membres 
actifs (cotisation mensuelle de 2 francs, dont 1 fr. 50 à 
la caisse et 50 centimes au fonds de réserve). Le droit 
d'entrée est de 8 francs. 

En cas de maladie ou d'arcidcnt, (liaijiic iiicniluc |>arti- 

1. M. Laiiiy. coinpaj^'iioii inarrilial t'crraiil cl sc^cnitairc" do la socii'té du 
Kallieincnt de Paris, a bicu voulu, avec rautorisation do ses camarades, 
nous coMiniuniiiucr divers rcnseigncmciils sur cette corporation à laquelle 
il a voué tout son dévouement. Nous avons jni, grâce à lui, consulter 
l'Âniiimirc pour l'année l'JUU do la société lic seiours mutuels (Mculan, 
Réty. 1001). 
'2. Les farrcurs sont compagnons ; les teneurs de pied no sont qu'asiiiraiits. 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 301 

cipant reroit pendant cent jours un secours quotidien de 
2 francs et pendant les cinquante jours suivants 1 franc 
par jour. Après cinq mois, le malade cesse d'avoir droit à 
une allocation quotidienne, mais il lui est souvent accordé 
des secours dont le taux et la durée varient. Ces subsides 
sont refusés au sociétaire en retard de plus de quatre 
mois pour le paiement de ses cotisations et à celui qui n'a 
pas réglé ses dettes chez la mère. Le retard d'une année 
de cotisations entraîne l'exclusion. 

La fête de la corporation se célèbre le jour de la Saint- 
Éloi. Bien que les compagnons maréchaux ferrants aient 
refusé d'adhérer à l'Union compagnonnique, cette der- 
nière société a recruté quelques adhérents maréchaux à 
Bordeaux et à Marseille. 

Churrom^. — Moins nombreux que les charpentiers et 
les maréchaux, les compagnons charrons doivent à l'excel- 
lence de leur organisation professionnelle et de leurs 
institutions d'enseignement et de prévoyance la bonne 
réputation dont ils jouissent dans toute la corporation sur 
laquelle, en dépit de leur nombre restreint, ils n'ont pas 
perdu toute influence. Il existe dans chaque ville où ce 
compagnonnage est organisé une société d'aspirants, une 
société de compagnons et une société d'anciens. Le bureau 
de ces deux dernières sociétés forme le conseil d'adminis- 
tration de la corporation et se réunit tous les mois. 

Les sociétés d'as[)irants sont régies par un règlement en 



1. M. Flourct, président do la socictô de secours mutuels des charrons, 
évalue à un millier environ, dont moitié compagnons et moitié aspirants, 
les membres de ce compagnonnage. Los détails qui suivent nous ont été 
fournis par les dignitaires de la société active et de la société d'anciens 
qui avaient bien voulu nous convoquer un soir chez la Mère, 52, rue de Bre- 
tagne. Après une courte attente dans le débit do vin du rez-de-chaussée, 
on nous invita à monter un escalier en colimaçon et l'on nous introduisit 
dans une salle du l" étage où 15 ou 20 personnes nous attendaient. Nos 
explications relatives au but de notre visite furent écoutées en silence 
par les compagnons dont l'attitude impassible jointe à la demi-obscurité 
qui régnait dans ce local évoquait l'idée do quoique tenue do loge de 
francs-maçons ou de carbonari. Hâtons-nous d'ajouter qu'avant la tin de 
'entretien, la glace était rompue et que les compagnons charrons se mon- 
trèrent des hôtes très aimables. Ils voulurent bien nous donner tous les 
renseignements compatibles avec leurs obligations compagnonniques. 



302 LE COMPAGNONNAGE 

30 ai'ticles. Tout aspirant doit, à son entrée, acquitter un 
droit de 3 fr. tJO, i»lus 50 centimes de livret. Les membres 
se réunissent le second samedi du mois sous la présidence 
du premier compai^non . Les cotisations sont lixécs à 
1 franc par mois. Tout membre malade reioit I IVaac [lar 
jour pendant trois mois. 

L'aspirant sans travail dispose cbcz la Mère d'un crédit 
de 15 francs. Les aspirants, à moins qu'ils ne demeurent à 
plus d'une demi-beure de chemin, doivent prendre leurs 
repas et se loger chez la Mère. Le sociétaire qui doit plus 
de 6 cotisations mensuelles est rayé. 

La société des compagnons charrons du Devoir de la 
Ville de Paris et du département de la Seine a été autorisée 
par arrêté du préfet de police du 16 avril 1889. Cette société 
n'admet que les anciens compagnons charrons du Devoir 
ayant fixé définitivement leur résidence à Paris, connus 
pour être de bonne vie et mœurs et n'ayant pas d'infir- 
mités. Le récipiendaire acquitte un droit d'entrée de 
30 francs; la cotisation mensuelle est de 1 franc par mois. 
En cas de maladie survenue après six mois de stage, tout 
sociétaire reçoit pendant six mois un secours de 1 franc 
.par jour. Les compagnons visitent à tour de rôle les malades. 
Le sociétaire en retard de huit cotisations mensuelles est 
déchu de tout droit aux secours. 

Les compagnons charrons assistent aux obsècjucs de 
leurs confrères décédés. La société supporte les frais des 
obsèques jusqu'à concurrence do 80 francs. Elle admet des 
membres honoraires (droit d'entrée, lij francs). 

La société est dirigée par un bureau (président, vice-pré- 
sident, secrétaire, trésorier, etc.); ce bureau se réunit le 
premier samedi du mois. Des assemblées générales ont 
lieu en mars et septembre. 

La société active des compagnons charrons a rempli, le 
18 octobre 1895, les formalités légales exigées pour sa trans- 
formation en syndicat. Elle s'occupe activement du place- 
ment; elle alloue des secours de route aux compagnons 
voyageurs. Ciiez la Mère, tout conipagimii de bonne réjm- 
tation jouit d'un ciédit illimité. 



ORGANISATION ET REGLEMENTATION 303 

Les compagnons charrons ont fonth'' des cours profes- 
sionnels justement estimés. L'élève paie une colisation de 
5 francs par mois. Le professeur accompagne ses leçons 
de démonstrations pratiques et de dessins au tableau. 

Cette société a créé en 1893 une caisse de retraites spé- 
ciale et indépendante du Ralliement. Tout sociétaire âgé 
de soixante ans et qui a versé pendant vingt ans la même 
cotisation de 1 franc par mois, reçoit une pension. On peut 
souscrire plusieurs parts et, en payant une cotisation 
double, triple ou quadruple, s'assurer une retraite qui croit 
dans la même proportion. Le taux de la pension est fixé à 
50 p. 100 du total des cotisations perçues. Ainsi un compa- 
gnon à part simple de 12 francs par an, qui a payé cette coti- 
sation de trente à soixante ans, a versé au total 360 francs 
et reçoit une pension de 180 francs. 

Au 31 décembre 1898 la caisse de retraites grou[iait 
88 membres. Son avoir s'élevait à 5 819 fr. 65. Cette caisse 
est gérée par un bureau qui se réunit le premier du mois; 
il y a tous les ans assemblée générale le premier dimanche 
de janvier '. 

Deuxième catégorie. — Forgerons. — Cette société a con- 
servé quebiue importance. Il y a, nous a-t-on affirmé, envi- 
ron 5 à 600 compagnons forgerons et 150 aspirants dans 
toute la France; mais le tiers des compagnons ne cotise 
pas. A Paris, la société ne groupe que 40 compagnons et 
10 aspirants. A Bordeaux, la Cayenne compte 200 membres 
actifs. 

La Ville Mère de celte société est Bordeaux, où habite le 
président général. Dans chaque ville les compagnons 
élisent pour six mois un premier en ville qui fait office de 
rouleur, un second et un troisième en ville. Les compa- 
gnons surveillent la conduite et dirigent l'instruction des 
aspirants. L'enseignement se donne à l'atelier. 

Les forgerons célèbrent leurs fêtes et font leurs récep- 
tions à la Saint-Jean et à la Saint-Éloi. Pâques et Notre- 



1. Voir les Slaluts de la société de reiraile des conipa/jnons charrons du 
Tour de France. Paris, imp. Bady. 



304 LE COMPAGNONNAGE 

Dame de septembre sont pour eux îles fêtes bâtardes 
(secondaires). 

Le Règlement concernant les secours mutuels adopté par 
les compagnons forgerons (Paris, imprimerie Estran) a été 
voté au Congrès de Lyon (février 1875) et revisé en 1891. 
11 impose à chaque membre le paiement d'une cotisation 
de 2 francs par mois. En ras de maladie, le secours quoti- 
dien est de 2 francs par jour; après trois mois, le taux du 
secours n'est plus que de 1 franc. Ces allocations sont 
accordées à tout compagnon malade, qu'il soit soigné chez 
lui ou à l'hôpital. Les compagnons visitent à tour de rôle 
le malade. La société prend à sa charge le cachet dû au 
médecin pour la première visite. 

La société supporte les frais des obsèques des compa- 
gnons décédés, mais sa responsabilité de ce chef est limitée 
à une contribution de 00 francs. 

Tout compagnon arrivant a droit chez la Mère à un 
crédit de 40 francs (lij fr. pour un aspirant). Le premier 
en ville veille à ce que chaque compagnon acquitte ses 
dettes *. 

Bourreliers harnacheurs. — D'après les informations qui 
nous ont été fournies, cette société compterait pour tout 
le Tour de France environ lliO compagnons actifs (dont 2;> 
à 30 à Paris) et 400 à 500 aspirants dont, il est vrai, les 
deux tiei's ne se font pas recevoir compagnons. 

Une scission s'est produite dans cette société comme dans 
tant d'autres, certains compagnons ayant adhéré à l'Union 
compagnonnique, d'autres étant restés fidclcs au Devoir; il 
n'est question ici que de ces derniers. 

A la tête de chaque Cayenne sont placés un premier, un 
deuxième et un troisième en ville qui se réunissent tous les 
jours; chaque mois il y a assemblée de tous les membres. 
Le premier en ville reste en fonctions tant qu'il veut et 
tant qiù'l iteut. La corporation célèbre sa fric le jour de 

1. M. Bris, alors premier en ville de la socidtc tics compagnons forgerons 
«lu Devoir de Paris, et M. Leduc, cx-présidont de la société dos anciens 
forgerons, ont bien voulu nous communii|iier les renseignements «pii pro- 
cèdent. 



ORGANISATION ET REGLEMENTATION 30S 

la Saint-Éloi par un bal et un banquet; les réceptions se 
font six fois par an. 

Le crédit garanti chez la Mère est de 20 francs pour les 
asiiirants; en ce qui concerne les compagnons le taux de 
ce crédit est fixé par le premier en ville. Une disposition 
remarquable est celle qui veut que les règlements de 
comptes avec la Mère soient faits par l'intermédiaire de 
la société. A Paris, la Mère ne loge pas, mais, autant que 
possible, les compagnons mangent chez elle. 

Il n'existe pas de cours professionnels. On envoie de 
préférence les aspirants chez des patrons ayant appar- 
tenu à la société et qui pour ce motif s'intéressent à 
l'instruction de ces jeunes gens. 

La cotisation est de 2 francs par mois. En cas de maladie 
la société donne un secours variable (ordinairement 
3 francs par jour), plus la gratuité des visites du médecin 
et des remèdes. Le compagnon soigné à l'hôpital ne reçoit 
que 2 francs par jour. Après trois mois le secours cesse, 
mais une collecte est faite- au profit de l'intéressé. En cas 
de décès, la société se charge des frais funéraires, y com- 
pris une coui'onne déposée sur le ceixueil et un repas 
offert aux assistants. 

Boulanr/ers '. — Bien qu'il n'existe des Mères que dans 
les 17 villes dont nous avons donné la liste, cette société 
est constituée dans 24 villes : Blois (Cayenne fondée 
en 1815), Orléans, Tours, Boi'deaux, Rochefort, la Rochelle, 
LyoU: Marseille, Toulon, Angers, Toulouse, Paris, Nimes, 
Nantes, Agen, Troyes, Saumur, Dijon, Saint-Etienne, 
Angoulème, Chalon-sur-Saône, Montpellier, Sens, Saintes. 

L'étude comparative du passé et du présent de cette 
société nous apporte une preuve nouvelle à l'appui de 
cette observation p.sychologique si souvent formulée : 



1. Nous remercions ici M. Bardon, secrétaire do la Ciiambre compagnon- 
niquo des ouvriers boulangers franr^ais et viennois (employés à la con- 
fection du pain dit viennois), des renseignements qu'il a bien voulu nous 
dotmer. Nous avons pu obtenir d'autre part communication du Riu/lument 
de la société des compar/iions boulangers du Devoir, en 219 articles, entré en 
vigueur le l'"' janvier 1897. 

LE COMPAGNONNAGE. -fcU 



306 LE COMPAGNONNAGE 

riiomme désire toujours ce qu'il n'a pas, mais dès qu'il a 
atteint l'objet de ses convoitises, la possession engendre 
la satiété. Les boulangers qui avaient si ardemment sou- 
haité leur admission dans le compagnonnage n'ont plus 
semblé se soucier de cet honneur dès qu'il leur a été 
accordé. Leur société, nombreuse et prospère alors que 
le Tour de France leur tenait rigueur, est aujourd'hui 
bien déchue de son ancien rang >. 

Pour être admis dans cette société il faut produire un 
certificat d'apprentissage et n'être atteint d'aucune maladie. 
Les étrangers parlant le français sont reçus. Pour passer 
compagnon, il faut être âgé de dix-huit ans au moins et 
trente-cinq ans au plus et présenter un casier judiciaire 
intact. Tout compagnon qui s'établit cm change de métier 
peut être reçu membre honoraire s'il compte cinq ans 
d'activité en payant 50 centimes par mois. 

Tout sociétaire a droit en voyage à un secours de route 
de 2 francs, plus trois repas et un coucher. En cas de 
maladie, tout membre reçoit, à partir du cinquième jour, 
et s'il n'est pas en retard de quatre cotisations, un secours 
quotidien de 1 franc. La société supporte les frais des 
obsèques des compagnons décédés. Il n'existe pas de caisse 
de retraites professionnelle ; nombre de boulangers sont 
adhérents à celle du Ralliement. 

Cette société est très hostile à l'Union compagnonnique 
qui lui a enlevé un certain nombre de membres'. L'ar- 
ticle 217 du règlement dispose que toute Cayenne qui 
manquera de répondre à la Chambre administrative lui 
enjoignant de rompre avec l'Union compagnonnique sera 
déclarée en sommeil. 

La Cayenne de Paris estchainbre admiiiislrativc du Tour 
de France. Quant à celle de Blois, hi |iliis ancienne, elle 
jouit de certains privilèges honorifiques. 

Toute Cayenne ayant plus de 50 compagnons en activité 

1. M. Bardon dvaluo à environ 100 lo nombre do compagnons boulan- 
gers habitant Paris. Un de nos correspondants évalue à '70 lo nombre des 
compagnons et aspirants boulangers domiciliés à Toulouse et dans la 
région circonvoisine. 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 307 

nomme : 1° un premier en ville qui préside les assemblées 
et a charge de la correspondance ; il reste en place au 
moins trois mois et veille à l'instruction morale et profes- 
sionnelle des compagnons; 2° un second en ville qui 
l'assiste dans ces fonctions; 3° un rouleur qui s'occupe 
des embauchages dont le prix est de 2 francs (moitié pour 
la société, moitié pour le rouleur) •, Il s'informe en cas de 
congédiement du motif du renvoi et réprimande le com- 
pagnon s'il y a lieu. 

Le premier et le second en ville ainsi que le rouleur 
sont responsables du déficit qui pourrait exister dans leurs 
comptes. Ils sont assistés d'un comité qui se réunit deux 
fois par mois. Le premier dimanche ou le premier jeudi 
de chaque mois, il y a assemblée des compagnons pour le 
paiement des cotisations et amendes; il y a en outre une 
assemblée générale annuelle le jour de la Saint-llonoré. 
Chaque sociétaire dispose chez la Mère d'un crédit garanti 
par la société et dont le taux ordinaire est de 15 francs 
pour un compagnon. 

Menuisiers. — Cette société demande à chacun de ses 
membres de verser une cotisation de 1 franc par mois. Elle 
accorde en cas de maladie 1 franc par jour, plus les frais 
de rapatriement après guérison. Elle prend à sa charge les 
frais d'enterrement des membres décédés. Elle s'occupe 
aussi du placement de ses sociétaires, leur garantit un 
crédit chez la Mère et leur donne des secours de route en 
cas de besoin. 

Couvreurs (Enfants de Soubise). — ■ On compterait, si les 
renseignements qui nous ont été donnés sont exacts, 
environ 600 compagnons couvreurs. La cotisation men- 
suelle est de 2 francs; le secours en cas de maladie est de 
3 francs par jour; après six mois, les compagnons exami- 
nent ce qu'ils doivent faire. 

La société ne garantit un crédit chez la Mère qu'aux com- 
pagnons en règle vis-à-vis de la société et de la Mère de la 
dernière ville où ils ont séjourné. Il existe des cours d'ap- 

1. A Paris, cette redevance a été supprimée. 



308 LE COMPAGNONNAGE 

prenlissage pour les aspirants. Ces derniers doivent, pour 
être reçus, subir des examens assez sévères et étudier 
encore le métier pendant six mois après leur réception. 
« On ne veut pas, nous écrit notre correspondant, donner 
des connaissances approfondies à des ingrats *. » 

Cordonniers bottiers. — Ils sont peu nombreux (200 au 
plus, aspirants compris, pour toute la France, dont une 
trentaine à Paris) 2. 

La société des compagnons et aspirants cordonniers 
possède une caisse commune gérée par un bureau com- 
posé du premier en ville, de deux syndics (pris parmi les 
aspirants) et d'un rouleur, tous élus au scrutin secret. Une 
commission de contrôle composée par moitié de compa- 
gnons et d'aspirants, surveille les travaux du bureau. 

La ville centrale de la société (Bordeaiix) dresse chaque 
année un état de la situation de l'association. A cet effet, 
elle centralise les états de comptes fournis par les sociétés 
des villes principales (il y en a huit, Bordeaux compris) et 
des villes secondaires. 

Tous les premiers dimanches du mois (à Paris le samedi) 
il y a assemblée générale pour le paiement des cotisations 
et la lecture de la correspondance courante. 

Quiconque veut faire partie de la société doit accomjjlir 
un stage de trois mois et payer 3 francs à titre de droit 
d'entrée. La cotisation mensuelle est de 1 fr. 50; le socié- 
taire en relard de plus de deux mois est à l'amende de 
25 centimes; un l'etard de six mois enlraîiu' la radiation. 

Tout compagnon voyageur a droit, en [U'incipe, à un 
dû d'arrivée — un coucher et un repas gratuits — (1 fr. 75) 
et à un dû de départ (I fr. 25). La société ne garantit à la 
Mère le remboursement d'aucune dépense faite par les 



1. Nous sommes redevables de ces renseifjrncnicnls ù M. lîoiivous jeune, 
com])agnon couvreur (aujourd'hui entrei)rcncur do couverture à Angoulêmo). 
M. Bonvous est l'autour d'une intéressante brochure intitulée : « Élude 
sociale sur le compaynonnni/e du Devoir ». 

2. Nous remercions le C.'. Tharreau (Angevin la Gloire du Devoir), 
premier en ville des compagnons cordonniers de Paris, <[u\ a bien voulu 
nous conimuniiiucr lo règlement do su société (bordeaux, imi>rinicrio 
Uounouilhou, 189G). 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 309 

compagnons, mais on oblige les sociétaires insolvables à 
prendre des arrangements et à payer par acomptes. 

En cas de maladie tout membre a droit à 1 fr. ÎJO par 
jour pendant trois mois et à 1 franc pendant trois autres 
mois. Passé ce délai, si la maladie est incurable, un impôt 
de 50 centimes par membre est levé sur le Tour de 
France au profit de l'invalide qui cesse de recevoir un 
secours périodique. En cas de décès, la société supporte 
les frais des obsèques, du moins jusqu'à concurrence d'une 
certaine somme (iJO francs à Paris). Il n'existe pas de caisse 
de retraites; nombre de compagnons sont adhérents au 
Ralliement. 

Bien que l'article 3G des statuts prévoie la création 
d'écoles professionnelles, il n'existe plus d'institutions de 
ce genre; un cours de coupe qui avait été ouvert à Bor- 
deaux a été supprimé il y a quatre ou cinq ans. 

La fête des compagnons cordonniers est célébrée le jour 
de la Saint-Crépin. En dehors de la société du Devoir, il 
existe des compagnons cordonniers adhérents à l'Union 
compagnonnique. Les anciennes sociétés dites de VÈre 
nouvelle et du compagnonnage de Liberté ont dis- 
paru. 

ÏRuisiÈME CATÉGORIE. — CovcUers. — La société des compa- 
gnons cordiers était florissante au temps où les marines 
de guerre et de commerce employaient exclusivement des 
cordages fournis par l'industrie textile. Aujourd'hui les cor- 
diers ont été presque radicalement supprimés dans les 
arsenaux par suite de l'adoption des cordages métalliques. 
« L'ouvrier, est-il dit dans une notice écrite par un compa- 
gnon cordier', est en partie devenu un manœuvre et rem- 
placé par les femmes et les enfants. De nos jours les 
grandes filatures de corderie, les ficelleries du Nord ou 
d'Angers emploient très jteu d'hommes. Le compagnonnage 

1. Cette note, ainsi que celles concernant les tisseurs et les doleurs, 
nous a été obligeamment transmise par M. Jules Boudin, directeur du 
Ralliement de Tours, qui, afin do mettre à couvert sa responsabilité, a 
inséré dans son journal nos lettres lui demandant son concours ainsi que 
SOS réponses. 



310 LE COMPAGNONNAGE 

s'en est ressenti et son recrutement est devenu de plus en 
plus difficile. » 

Chez les compagnons cordiers chaque sociétaire paie 
une cotisation mensuelle de 1 franc et reçoit, en cas de 
maladie, un secours de 2 francs par jour pendant un laps 
de temps qui ne nous a pas été indiqué. 

Doleurs. — Les compagnons tonneliers doleurs du Devoir 
paient une cotisation de 1 franc par mois et reçoivent en 
cas de maladie un secours de 1 franc par jour. Ils n'ontplus 
que de rares initiés, la plupart des compagnons tonneliers 
ayant adhéré à l'Union compagnonnique *. 

Tisseurs ferrancliniers. — Les compagnons tisseurs ferran- 
diniers, autrefois très nombreux, ne forment plus de nos 
jours qu'un petit groupe, les métiers à bras dont ils fai- 
saient usage ayant été presque partout remplacés par des 
métiers mécaniques. La cotisation dans cette société est de 
1 franc par mois. La somme allouée en cas de maladie est 
de 1 fr. 50 par jour pendant six mois et de 75 centimes 
pendant les six mois suivants. Après un an, le malade est 
réputé incurable et la société cesse de lui servir un secours; 
une quête est faite à son profit. La chambre de Tours a 
organisé un cours professionnel. 

Blanchers chamoiseiirs. — Les blanchers chamoiseurs ou 
mégissiers n'ont plus que deux chambres : celle de Paris, 
qui groupe environ 20 membres, et celle de Fontaine, près 
de Grenoble, qui en a une dizaine ^. 

Serruriers. — On compte environ 150 à 200 compagnons 
serruriers. Cette société a organisé la mutualité et l'ensei- 
gnement professionnel. 

Tailleurs de pierre. — Les compagnons tailleurs de pierre 
ne constituent plus une société qu'à Bordeaux et Montpel- 
lier. Ces artisans étaient jadis des ouvriers d'élite, connais- 
sant le dessin linéaire et la géométrie; aujourd'hui le tail- 
leur de pierre n'est plus qu'un manœuvre qui ne songe pas 

1. Voir, sur les compagnons tonneliers do Bordeaux et Je Paris, la publi- 
cation do \' Office du Travail : Les Associations profes.iionnellcs ouvrières, 
Paris, I'.»01, t. II, p. 70 1 et 781. 

2. Jtjid., p. mi et 51-2. 



ORGANISATION ET REGLEMENTATION 3 H 

à entrer dans le compagnonnage et qui du reste n'y serait 
pas reçu. Ici encore révolution industrielle a accompli son 
œuvre. 



L'Union compagnonnique en 1901. — L'Union compagnon- 
nique forme en quelque sorte l'aile gauche du compa- 
gnonnage. Cette grande fédération régie par des règlements 
sagement conçus et animée d'un esprit nettement réformiste 
a su créer et gérer des institutions de prévoyance et de 
mutualité vraiment modèles; elle a rendu à ses adhérents 
de signalés services. 

Ses adversaires ont souvent reproché à cette société 
d'avoir abandonné la plupart des traditions du compa- 
gnonnage. Si l'Union a pu grouper autour d'elle tant 
d'adhérents, elle le doit, a-t-on dit, au compagnonnage, 
à l'esprit de corps qui unit ses membres, au sentiment de 
leurs origines communes. Or, précisément, l'Union se 
détache chaque jour davantage du compagnonnage : elle 
répudie peu à peu ses principes les plus respectés. Il se 
peut qu'elle se révèle ainsi novatrice, mais elle perd de ce 
fait son originalité et sa force. Redevenue une société 
ouvrière comme tant d'autres, l'Union ne s'entendra plus 
reprocher, il est vrai, son archaïsme, la singularité de ses 
rites, sa fidélité à des pratiques surannées; mais aussi elle 
aura laissé se rompre le lien magique qui unissait ses mem- 
bres plus étroitement que ne le seront jamais mutualistes 
et syndiqués; elle aura perdu sa vertu première et sa raison 
d'être. 

Il y aune part de vérité dans ces critiques. Il est certain, 
par exemple — un des doyens de la société en convenait 
devant nous — , qu'en ce qui concerne la réception de ses 
membres, l'Union compagnonnique s'est départie, en pra- 
tique, des règles adoptées de tout temps sur le Tour de 
France. Elle n'impose pas au candidat une justification 
bien sérieuse de ses connaissances professionnelles et se 
contente de l'attestation de deux parrains qui parfois même 
n'appartiennent pas au même métier que le récipiendaire. 
C'est Là une véritable révolution dans le compagnonnage 



312 LE COMPAGNONNAGE 

et il est certain que le titre de compagnon, jadis considt'rr 
comme un brevet de savoir technique, a perdu actuelle- 
ment, pour la raison qui vient d'être exposée, une grande 
partie de sa valeur; on peut même craindre de le voir 
tomber peu à peu dans le domaine public. 

Ces tendances nouvelles de l'Union se sont encore aflir- 
mées par l'admission d'artisans appartenant à des profes- 
sions jusqu'ici exclues du compagnonnage parce qu'elles 
n'impliquaient pas à un degré appréciable une mise en 
œuvre des facultés de l'esprit, du goût, de l'imagination, 
du savoir, parce qu'elles n'imposaient à l'ouvrier qu'une 
besogne purement manuelle, de la ponctualité et une 
altention soutenue. On peut soutenir, il est vrai, qu'en 
s'agrégeant des travailleurs de toutes les corporations, 
l'Union a fait preuve d'un libéralisme qu'à un jioinl 
de vue supérieur il convient d'approuver. Ici encore, 
cependant, on ne peut contester qu'elle se soit écartée des 
traditions et qu'elle ait méconnu les principes fondamen- 
taux du compagnonnage. 

En résumé l'Union compagnonnique tend de plus en 
plus, comme on l'a dit très justement *, à devenir une 
simple société de placement, de secours mutuels et de 
retraites d'ouvriers et d'anciens ouvriers de tous corps 
d'état. Cette évolution, toutefois, n'est pas parvenue a son 
terme et l'Union n'a pas rompu dès à présent toute 
attache avec le compagnonnage. Au surplus la société 
l'Union compagnonnique dût elle se transformer définiti- 
vement en une association professionnelle ordinaire, qu'un 
tel changement n'entraînerait pas nécessairement sa dis- 
parition. Ue point d'api)ui qu'elle a trouvé jusqu'ici dans 
l'observalion ,de l'ites longtemps révérés et dans l'évocation 
de traditions séculaires lui ferait, il est vrai, défaut. Mais 
elle verrait, en revanche, s'ouvrir devant elle de plus larges 
horizons et, grâce aux éléments de choix (jui ont concouru 
à sa fondation, grâce à la perfection des organisations 
multiples qu'elle a su créer, elle pourrait sans doute 

1. Office (hi Travail, Len associations professionnelles ouvrières, I, 187. 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 313 

continuer à fournir, dans la spliôre limitée où elle est 
appelée ;i exercer son inducnce, une cari-ière prospère et 
honorable. 

But, co)npositio)i et organisation actuelle de r Union compa- 
gnonnique '. — L'Union compagnonnique a pour but « de 
venir en aide à ses membres en cas de maladie ou d'acci- 
dent, de défendre en toute circonstance leurs intérêts 
moraux et matériels, de donner des secours à tous ceux 
qui sont dans le besoin, d'aider les veuves et les orphelins 
des sociétaires décédés et de pensionner les vieillards selon 
les ressources des caisses de ses institutions. » 

L'U. C. est essentiellement une fédération de sociétés 
corporatives (Activité) avec lesquelles elle est unie par de 
nombreux liens, sans cependant se confondre avec elles. 
11 importe donc de bien préciser ce qu'il faut entendre par 
ces mots : Union compagnonnique ai Activité; il importe aussi 
de spécifierles attributions de chacune de ces organisations. 

I. Société fédérale : l'Union compagnonnique. — Elle se 
compose de deux éléments : i° la direction générale; 2° les 
sociétés dites d'Union compagnonnique. 

La direction générale a son siège à Lyon, 4, rue Gentil. 
Le directeur général est M. Lucien Blanc, ancien compa- 
gnon bourrelier, chevalier de la Légion d'honneur, maire 
de Grézieu-la-Varenne (Rhône). 11 lui appartient de « faire 
respecter les règlements, de trancher les questions qui lui 
sont soumises par les sociétés et de donner à tous les pré- 
sidents la reconnaissance générale annuelle ». 

Les sociétés d'U. G. sont des unions locales de sociétés 
corporatives, mais ne se confondent pas avec ces dernières 
qui constituent l'Activité. Chaque compagnon est donc à la 
fois membre d'une société corporative (tonneliers, ou me- 
nuisiers, ou charrons, etc.) et de la société d'U. G. de la ville 
où il habite. 

Ghaque société d'U. G. est administrée par un comité de 
dix membres élus par les sociétés corporatives et par un 



l. Statuts (Je l'Union compar/nonnique de l'Activité, de la caisse des 
Retraites, de la Mutualité et de l'Orphelinat, Lyon, 1899, imp. Lyonnaise. 



314 LE COMPAGNONNAGE 

délégué des sociétés d'anciens; les élections ont lieu en 
décembre. Au mois de janvier suivant, le comité nomme 
son bureau (président, vice-président, trésorier et trésorier 
adjoint, deux scrrétaires, un arcbiviste, un rouleur, un 
maître des cérémonies). 

Les membres de la société se réunissent en assemblées 
ordinaires le deuxième dimanche de chaque mois et en 
assemblées trimestrielles le premier dimanche de jan- 
vier, avril, juillet, octobre. On y délibère et on y vote, à la 
majorité plus un des inscrits, sur les questions intéressant 
les affaires sociales. 

Admissio)i. — La société admet : 1° des nienibies hono- 
raires sans condition d'âge. Le droit de réception est de 
12 francs, plus 3 francs si l'on veut adhérer à la caisse de 
retraites; 

2° Des membres participants. Pour être admis en celle 
qualité il faut avoir dix-sept ans au moins, quarante au 
plus, avoir professé pendant trois ans un métier d'artisan, 
être sain de corps et d'esprit, de bonne vie et mœurs, et 
— telle est du moins la lettre des statuts — donner des 
preuves de capacité professionnelle reconnues par les 
membres de sa corporation. Il faut en outre avoir accompli 
un stage de trois mois comme candidat. Le candidat paie 
y francs à titre de droit d'entrée, 6 francs pour les insignes, 
3 francs pour la caisse de retraites, lii centimes pour s(in 
livret. Il reçoit un nom de compagnon. 

Les insignes consistent en un ruban vert fixé au x'cvers 
de l'habit par une épingle avec les lettres U. C. entrela- 
cées; aux enterrements, on porte une couleur noire. 

Obligations gén&rales des sociétaires. — Tout sociétaire doit 
assister aux assemblées et enterrements, visiter les 
malades à son tour, loger chez la Mère, sauf dispense (on 
ne vise son livret que s'il est quitte de toute dette envers 
la Mère). U est interdit, à peine d'amende, de soulever des 
discussions pouvant nuire à la bonne harmonie. 

Mutualité. Ohliyations des sociétaires concernant la mutua- 
lité. — Tout membre nouveau paie pendant le stage de 
trois mois auquel il est astreint une cotisation de 2 francs 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 315 

par mois, sans avoir droit aux secours. Ce délai expiré, le 
taux de la cotisation et des secours en cas de maladie est 
fixé comme il suit. Deux cas sont prévus. 

4"'' cas. — La société d'il. C. auquel appartient l'inléressé 
a fixé la cotisation à 1 fr. ;J0 par mois. Dans ce cas 
tout membre adhérent reçoit en cas de maladie et cà partir 
du troisième jour un secours de 2 francs par jour pendant 
trois mois et de 1 franc par jour pendant trois autres mois; 
il n'a pas droit à rassistance médicale et pharmaceutique. 
Après six mois le secours cesse en principe. Mais, si le 
sociétaire est reconnu atteint d'une maladie chronique, la 
société peut lui accorder un secours mensuel dont la quo- 
tité varie selon ses ressources. 

2^ cas. — La société locale d'U. C. a fixé à 2 francs par 
mois le taux de la cotisation. S'il en est ainsi, tout socié- 
taire malade a droit : 1° à un secours de 1 fr. 50 par jour 
pendant trois mois et de 73 centimes pendant trois autres 
mois ; 2" à la graluité des médicaments et de Vassistancc médi- 
cale. 

Tout sociétaire en retard de trois mois de cotisation est 
privé de tout secours en cas de maladie. Le sociétaire en 
retard de neuf mois de cotisation peut être rayé. 

Les membres de chaque société visitent à tour de rôle, et 
deux fois au moins par semaine, leur confrère malade. 

Aucun secours n'est dû en cas de maladie ayant pour 
cause l'inconduite, la débauche, une blessure reçue au 
cours d'une rixe que le blessé aurait provoquée, un acci- 
dent dû à l'imprudence de la victime. Le sociétaire malade 
est secouru par la société de la ville la plus proche, qui est 
remboursée par la société à laquelle il a versé sa dernière 
cotisation. 

Tout sociétaire voyageur et nécessiteux a droit à trois 
repas et à un coucher (coût maximum, 3 fr. 50) et à un 
viaticum de 4 centimes par kilomètre (maximum, 5 francs). 

En cas de décès d'un de ses membres, la société offre une 
couronne et supporte les frais de l'enterrement de la der- 
nière classe payante. Les sociétaires assistent aux obsèques. 

Les membres honoraires et bienfaiteurs acquittent une 



310 LE COMPAGNONNAGE 

cotisation annuelle de francs, mais n'ont droit à aucun 
secours. 

Démission. Radiation. — Le membre démissionnaire perd 
tous ses droits aux secours et à la retraite. 

Est rayé tout membre condamné à une peine infa- 
mante, tout membre dont la conduite est notoirement scan- 
daleuse. Tout membre qui a insulté publiquement ses con- 
frères ou porté préjudice à la société peut êti'e rayé par le 
comité; en cas de faillite, il est statué en assemblée géné- 
rale sur la radiation ou la non-radiation du failli. 

Fonds sociaux. — Les fonds de chaque société (droits d'en- 
trée, cotisations, amendes, dons, ([uêtes) sont versés à la 
Caisse d'épargne ou placés en valeurs de premier ordre. 
Les reçus des dépôts sont conservés dans une caisse dont 
le président, le trésorier et un délégué ont chacun une clef. 
Il ne peut être conservé que 200 francs en espèces dans 
cette caisse. 

Fête. — Chaque année une fête du compagnonnage est 
célébrée le dimanche qui suit le 3 septembre. 

Les statuts ne peuvent, en principe, être modifiés que 
tous les cinq ans, en Congrès. En cas d'urgence un article 
peut être modifié avec l'assentiment des deux tiers des 
sociétés d'U. C. 

Aucune société d'U. C. ne peut se dissoudre sans l'auto- 
risation de la Direction. L'actif, dans ce cas, est versé à la 
caisse de mutualité générale (Voir p. 317, le règlement de 
cette caisse). 

IL L'Activité. — Tout compagnon, avons-nous dit, faiL 
à la fois partie de l'Union compagnonnique (représentée 
dans chaiiue ville par une des sociétés locales dont il vient 
d'être question) et de l'Activité, c'est-à-dire d'une société 
professionnelle '. Ces dernières sociétés concourent à 
l'élection du comité de la société d'Union. Elles sont régies 
à la fois par leurs statuts particuliers et par un règlement 
voté en dernier lieu on 18U'J au (Congrès de Toulouse. 

1. Seuls les anciens compagnons ne sont pas tonus do faire partie do 
l'Activité. 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 317 

Les groupes d'Activité s'occupent des intérêts corporatifs, 
de l'embauchage, de l'enseignement professionnel, etc. Ils 
choisissent librement leur Mère et leur siège social. 

Pour être reçu membre d'un groupe d'Activité il faut 
être âgé de seize ans et s'engager à adhérer à l'Union dans 
un délai de six mois. Chaque groupe est administré par un 
conseil élu pour un an et qui comprend un bureau, plus 
un délégué par corporation si le groupe réunit plusieurs 
métiers. Les compagnons ne portent que les couleurs de 
l'Union, à l'exception des anciens qui portent les anciennes 
couleurs. 

Tout compagnon et tout candidat stagiaire verse à l'Ac- 
tivité un droit d'entrée de 1 fr. 50 et une cotisation men- 
suelle de lo centimes (non compris, bien entendu, la 
cotisation payée à la société d'U. C). 

Il est tenu chaque mois une réunion à laquelle l'assis- 
tance est obligatoire sous peine d'amende. On y lit la cor- 
respondance et on y discute les intérêts sociaux. Des assem- 
blées extraordinaires peuvent être convoquées. 

Les sociétés actives organisent un service permanent de 
placement. Les compagnons ne peuvent refuser les « em- 
bauches » qui leur sont fournies et doivent séjourner au 
moins quinze jours dans les villes où ils ont trouvé du 
travail. 

Les membres qui comptent plus de cinq ans d'activité 
peuvent être admis à Thonorariat et ne paient plus de 
cotisation à l'Activité. 

Diverses institutions de prévoyance et de mutualité ont 
été fondées par l'Union compagnonnique. Nous les passe- 
rons en revue à tour de rôle. 

A. Mulualilc générale. — On a vu que chaque société d'U. C. 
assurait à ses membres, en échange du paiement de sa 
cotisation, des secours de maladie ou de route, se chargeait 
des frais funéraires, etc. Mais l'une ou l'autre de ces 
sociétés pouvait tomber en déconfiture par suite d'une épi- 
démie ou de toute autre circonstance exceptionnelle. On a 
donc créé, pour venir en aide aux sociétés en cas d'em- 
barras, une mutualité générale avec fonds commun. Chaque 



318 LE COMPAGNONNAGE 

société locale d'U. C. verse à cet effet un impôt annuel de 
50 centimes par sociétaire. Ces sommes sont placées en 
valeurs de tout repos par le trésorier de la Mutualité géné- 
rale dont les opérations sont contrôlées par une commis- 
sion de surveillance; tous les ans un rapport est adressé à 
la Direction générale à Lyon par le président de la Mutua- 
lité générale dont le siège est à Bordeaux; les fonctions de 
président sont actuellement exercées par M. Jules Moris- 
seau. 

La Mutualité générale est autorisée à venir en aide aux 
compagnons malheureux qui ne réuniraient pas les condi- 
tions requises pour être secourus par l'Union ou à leurs 
veuves. Il a été ci'éé à cet effet une Caisse de secours immé- 
diats alimentée par un prélèvement de 10 centimes sur le 
versement sus-relaté de '60 centimes par sociétaire et par 
an. 

B. Caisse de retraites. — Celte caisse a été fondée en 1882 
à Lyon dans le but de constituer des pensions de vieillesse 
alimentées par des versements volontaires et de venir en 
aide aux compagnons devenus prématurément inlirmes. 

La caisse de retraites admet : l» des membres bienfaiteurs 
Ccotisation, 10 francs par an); 2° des membres honoraires 
(cotisation annuelle, 6 francs); 3"^ des membres parti- 
cipants (droit d'entrée, 3 francs; cotisation mensuelle, 
1 franc). Tout membre de l'Union âgé de vingt-cinq ans est 
tenu de s'affilier à la Caisse de l'etraites. Le sociétaire en 
retard de neuf cotisations est réputé démissionnaire. 

En principe, aucune pension n'est servie avant cinquante 
ans d'âge et quinze années de versements. La quotité de la 
pension est fixée chaque année par le trésorier adminis- 
trateur-, d'accord avec la diiection, en tenant compte des 
années de versements et des ressources de la caisse. En 
cas d'invalidité, la pension peut être accordée même avant 
cinquante ans d'âge. 

La Caisse de retraites est gérée par un trésorier-adminis- 
trateur général, M. Caboriau (de Surgères, Charente-Infé- 
rieure) assisté d'un trésorier adjoint et d'un délégué. 

C. Orphelinat compaynonniquc (fondé en 18'J4 au Con- 



ORGANISATION ET REGLEMENTATION 319 

grès de Nantes). — Cette institution, pn'sidéc par M. Noël, 
a son siège à Nantes. Elle vient en aide aux orphelins de 
compagnons décédés et les assiste jusqu'à l'âge de seize 
ans. Les très jeunes enfants sont laissés chez leur mère 
ou confiés à une nourrice; lorsque l'enfant a douze ou 
treize ans, on le place en apprentissage. Une commission 
de trois membres est chargée d'exercer sur lui une sorte 
de tutelle. Les ressources de l'Orphelinat consistent dans 
une cotisation annuelle de 25 centimes par membre de 
l'Union payée par les caisses de chaque société d'U. G. et 
aussi dans les cotisations des membres honoraires et bien- 
faiteurs. Des sociétés d'apprentis ont été créées à Condom, 
à Villeneuve-sur-I;Ot, à Brives. 

Statistique des membres et situation financière de 
l'Union compagnonnique et des sociétés annexes. — On 
compte aujourd'hui 45 sociétés d'Union compagnonnique 
qui fonctionnent dans les villes suivantes : Agen, Angers, 
Angoulème, Avignon, Barbézieux, Beaujeu, Belleville, Bor- 
deaux, Brives, Buenos-Ayres *, la Charité-sur-Loire, Cha- 
lon-sur-Saône, Château-Gontier, Clairac, Cognac, Condom, 
Dijon, Elbœuf, Fleurance, Fontenay-le-Comte, Fougères, 
Fumel, Genève, Jarnac, Lyon, le Mans, Mâcon, Marseille, 
Montauban, Nantes, Nevers, Orléans, Paris, la Roche-sur- 
Yon, Romans, Bourg-de-Péage, Saintes, Saumur, Saint- 
Étienne, Surgères, Toulouse, Tours, Valence, Villefranche- 
sur-Saône, Villeneuve-sur-Lot. 

Quant aux sociétés corporatives ou d'activité, il n'en a pas 
été publié de liste complète, car on ne peut considérer 
comme telle dans le compte rendu du dernier congrès 
(Toulouse, 1899) une vague énumération des professions les 
plus diverses qui n'est accompagnée d'aucun chiffre et ne 
présente, nous nous en sommes assuré, aucun caractère 
officiel. L'Union groupe en réalité des ouvriers de toutes 
corporations réunis dans chaque ville en sociétés profes- 
sionnelles; les plus nombreuses paraissent être celles des 



1. Cette société a été fondée par un membre de l'U. G. établi dopuis 
de longues années dans la République Argentine. 



320 LE COMPAGNONNAGE 

maréchaux ferrants (67 inscriptions nouvelles en 1900), des 
bourreliers (39) des forgerons (24), des menuisiers (25), 
des boulangers (19), des cordonniers et des charrons (18), 
des tonneliers (17), des serruriers (14). 

NOMBRE DES MEMBRES DE l'UNION 

La société comptait : 

En 1895 (31 décembre) 1837 membres dont 1690 actifs. 

1897 — 2 229 — 2 030 

1899 — 2 071 — 2 443 

1900 — 2800 — 2500 

Le nombre des admissions nouvelles s'est élevé en 1895 
à 375, en 1899 cà 321, en 1899 à 321, en 1900 à 349. 

Gestion financière *. — Direction générale. — L'avoir 
de la Direction générale s'élevait au 31 décembre 1900 
à 3083 fr. 80. 

Sociétés d'Union compagiionitique. — Va\ 1000, les recettes 
de ces sociétés se sont élevées à 30 931 francs, les dépenses 
à 35 580 francs. Leur avoir total, y compris l'encaisse des 
années précédentes, était de 30 721 francs (au 31 dé- 
cembre 1900). 

Le principal élément des recettes se trouvait dans les 
cotisations : 28 452 francs. Les principales dépenses étaient 
les secours aux malades, à 2 francs par jom' : 13 260 fj-ancs; 
ici. à 1 fr.50 par jour : 2509 francs ; les locations, 4509 francs, 
etc. Les sociétés les plus riches étaient : Paris, avoir : 
4340 francs, et Bordeaux : 3415 francs. 

Mutualité générale. — La situation se soldait au 31 dé- 
cembre 1900 par un bénéfice de 611 fr. 05. L'avoir était 
de 4290 fr. 90. 

CAISSE DE RETRAITES 

Membres actifs au 31 décembre 1900 2 287 

Membres honoraires 4 

Le compte de pr-ollts et pertes pour l'année 1900 se solde 
par un bénéfice de 3299 fr. 05; la caisse a payé pendant 

1. Voir V Union coiiipuynunniquc, ir" dus 7 et VI avril l'JOl. 



ORGANISATION ET REGLEMENTATION 321 

cette année des pensions s'élevant à la somme de 9 C07 fr. 915. 
La quotité des pensions est faible et ne dépasse guère 
50 francs par an. L'avoir de la caisse s'élevait, au 31 dé- 
cembre 1900, à 187 840 fr. 1j. 

Orphelinat. — Recettes en 1900, 3106 fr. — Dépenses, 
2147 fr. 40 — Avoir au 31 décembre 1900, 9703 fr. 95. 

Journal. — Le compte financier de l'exercice 1900 se 
solde par un b'-ger déficit (39 fr. 80). Mais l'avoir du journal 
s'élevait au 31 décembre à 2068 fr. 80. 



Statistique des sociétés de compagnons en 1901. — Il est 
impossible, on le conçoit, de prétendre établir une statis- 
tique complète du compagnonnage tant que des données 
précises qui font actuellement défaut n'auront pas été 
recueillies'. VOffice du Travail [Les associations profession- 
nelles, t. I, p. 102) a cru pouvoir évaluer approximative- 
ment à 5000 le nombre des compagnons de toutes les 
sociétés, abstraction faite des 3700 membres (aujourd'hui 
4038) de l'Union des travailleurs du Tour de France 
(2000 membres de l'Union compagnonnique et 3000 com- 
pagnons du Devoir et du Devoir de Liberté). Ces chiffres 
nous semblent demeurer très au-dessous de la réalité. 

Tout d'abord le chiffre de 2000 membres de l'Union 
compagnonnique indic|ué par VOfp.ce du Travail est aujour- 
d'hui sensiblement dépassé. Il existait au 31 décembre 1900 
2500 membres actifs de l'Union. 

De même, il existe certainement plus de 3000 compa- 
gnons dits restéii fidèles au Devoir. VOffice du Travail lui- 

1. L'Union compagnonnique a entrepris un recensement de tous les com- 
pagnons actifs. Ce travail, qui est on cours d'exécution, sera évidemment fort 
intéressant, mais ne pourra lui-môme être accepté sans quelques réserves. 
Certaines sociétés refusent tout renseignement sur leur effectif et il est à 
craindre que l'Union compagnonnique ne soit parfois induite en erreur en 
ce qui concerne les compagnonnages du Devoir, dont elle no pourra 
étaVjIir l'importance numérique que très difficilement. — En cours d'im- 
pression de ce livre, une lettre de M. Blanc nous apprend qu'à la date 
du 16 juin 1901, le nombre des compagnons des divers rites et métiers 
recensés par l'U. C. s'élevait à lÛ'J-ll. Lo travail do dénombrement n'était 
pas encore entièrement achevé. 

LK COMP.\GNONNAGE. ^1 



322 LE COMPAGNONNAGE 

même admet que la société des compagnons maréchaux 
ferrants groupe 1100 membres actifs'. Celle des compa- 
gnons charpentiers passants du Devoir n'est guère moins 
nombreuse 2. il convient encore de faire état, d'après notre 
enquête personnelle dont les éléments ont été recueillis 
auprès des premiers en ville et contrôlés, autant que pos- 
sible, par des informations prises à diverses sources, de 
400 ou iiOO compagnons charrons (et autant d'aspirants) ; 
de 400 ou iJOO compagnons forgerons (contre l'JO aspirants) 
de 400 compagnons boulangers pour Paris seulement, de 
150 à 200 compagnons serruriers, de 500 à 000 compa- 
gnons couvreurs. Avec l'appoint des autres sociétés moins 
nombreuses (cordiei's, menuisiers, tisseurs, doleurs, etc.), 
on peut évaluer à un chiflre minimum de 5000 le nombre 
des compagnons actifs du Devoir. Si à ce chiffre on ajoute 
près d'un millier de compagnons de Liberté de toutes pro- 
fessions*, et les 2500 membres de l'Union compagnonnique, 
on est amené à cette conclusion qu'il existe encore en 
France environ 8000 et peut être 10 000 compagnons actifs 
(aspirants non compris). Si on tenait compte des compa- 
gnons anciens en même temps que des compagnons actifs, 
l'effectif total du compagnonnage s'élèverait très probable- 
ment au chiffre de 20 à 25 000 membres *. 



Coup d'ceil sur la société l'Union des travailleurs du 
Tour de France. — Bien qu'issue du compagnonnage, cette 
société n'est pas une société de compagnons; elle a con- 
servé cependant quelques usages et quelques règlements 



1. L'Annuaire de la société de secours mutuels des compagnons maréchaux 
pour 1900 (Mclun, Rcty, 1001), donne la liste do 879 membres actifs, mais 
est loin do comprendre tous les nionilires do ce compagnonnage. 

•2. Dans l'unciuèto de 1S83 sur la condition des ouvriers do l'industrie, 
p. 192, un témoin, dclcguo de cette société, évalue le nombre des compa- 
gnons passants charpentiers pour Paris seulement à 800. 

3. La société des compagnons charpentiers do Liberté de Paris compte 
à elle seule 150 membres ; elle a jilusicurs ramifications on province. Il 
convient aussi do faire étal des menuisiers du Devoir de Liberté. 

•1. Dans ces chillres ne sont pas compris les 1000 membres de l'Union 
des travailleurs du Tour de France. 



ORGANISATION ET RÉGLEMENTATION 323 

qui rappellent son origine. Aussi croyons-nous devoir 
analyser à grands traits ses statuts approuvés par le 
ministre de l'Intérieur le 25 août 1899. 

L'Union des travailleurs du Tour de France est placée 
sous l'autorité suprême d'un bureau central élu pour un an 
parles bureaux particuliers avec mission de veiller à l'exé- 
cution des statuts et d'exercer certaines fonctions arbi- 
trales. Ce bureau se compose de 25 membres et dispose 
d'une caisse particulière alimentée par l'excédent des 
caisses des bureaux particuliers. 

Des bureaux généraux fonctionnent dans cinq gi'andes 
villes et surveillent la gestion des bureaux particuliers avec 
l'assistance de conseils de bureaux. 

Les bureaux particuliers sont constitués dans un grand 
nombre de villes et sont chargés de l'inscription et de la 
réception des candidats. Les membres de ces bureaux sont 
élus pour six mois. 

Pour être reçu membre actif, il faut avoir seize ans au 
moins, trente-cinq ans au plus, être de bonne vie et mœurs, 
jouir de ses droits civils et politiques, enfin acquitter un 
certain droit d'entrée dont le taux varie avec l'âge du 
sociétaire. 

Tout membre actif paie une cotisation de 1 fr. 7o par 
mois, plus 25 centimes à la caisse de réserve créée en vue 
de secourir les infirmes et les vieillards. En échange de 
cette cotisation la société assure à chacun de ses membres : 
1° en cas de maladie, les secours du médecin et les 
remèdes, plus une allocation pécuniaire de 1 fr. 50 par 
jour pendant six mois et de 75 centimes pendant les dix- 
huit mois suivants si la guérison ne survient auparavant. 
Comme les compagnons, les sociétaires visitent à tour de 
rôle les malades. 

2° En cas d'infirmité ou de maladie incurable survenue 
avant l'âge de soixante ans, un secours dont la quotité varie, 
plus les visites du médecin. Le sociétaire âgé de plus de 
soixante ans n'a plus droit qu'à l'assistance médicale gra- 
tuite, mais ne paie plus de cotisation. 

3° La société se charge jusqu'à concurrence de 60 francs, 



324 LE COMPAGNONNAGE 

des frais funéraires et remet un secours de 10 francs à la 
veuve. 

L'Union des travailleurs du Tour de France s'occupe 
aussi du placement : un registre d'embaucliage est déposé 
à cet effet dans chacjae bureau parti(Milier. Tout sociétaire 
voyageur est logé chez un chef d'établissement (jui remplit 
l'office de la Mère des compagnons, l'n crédit de francs 
est ouvert à tout sociétaire. 

Le nombre des sociétaires était de 4038 au 31 décembre 
1899. Le capital social s'élevait en 1899 à 250 000 francs'. 



1. Pour plus de détails sur cette société, voir la brochure intitulée 
Société de l'Union des trai-ailleurs du Tour de Fi'ance, marche générale, 
183-J-18'.'0, Paris, 9, rue Chapon, et la Xotirc historique du sociétaire 
Marquct. Tours, Bousrez, 1889. 



CHAPITRE II 



LE COMPAGNONNAGE 

AUX POINTS DE VUE RELIGIEUX, MORAL 

ET SOCIAL. — RAPPORTS DU COMPAGNONNAGE 

AVEC LA FRANC-MAÇONNERIE 



Cette étude sur le compagnonnage serait incomplète si 
nous négligions d'étudier la doctrine morale de cette 
association, si nous ne recherchions quelles ont été sur 
CCS grandes entités métaphysiques ou sociales : Dieu, la 
religion, l'humanité, la société, les opinions et les croyances 
professées par les compagnons du Tour de France. 

Le compagnonna(/e au point de vue religieux. — Quelle a 
été au point de vue religieux l'influence exercée sur ses 
adeptes par le compagnonnage? il n'est guère de ques- 
tion plus délicate et il n'y a pas lieu de s'étonner de la 
contrariété des assertions qui ont été émises à ce sujet. 
Les uns ne prenant en considération que les cérémonies 
religieuses dont la célébration a été si longtemps une tra- 
dition de ces associations, hantés par le souvenir de ces 
processions enrubannées qui, aux jours de fêtes patro- 
nales, traversaient les villes pour conduire à l'église le 
chef-d'œuvre corporatif, n'ont vu dans le compagnonnage 
qu'une vaste confrérie ouvrière, une pieuse congrégation 
ayant pour but la prière en commun et les bonnes œuvres, 
autant, sinon plus, que la défense des intérêts de leurs 



326 LE COMPAGNONNAGE 

membres. D'autres regardent au contraire le compagnon- 
nage comme une branche de la maçonnerie dont le rap- 
prochent ses rites secrets et certains emblèmes extérieurs 
tels que le compas et l'équerre. Ces opinions extrêmes 
sont également inexactes : d'une part elles ne tiennent 
pas compte de l'évolution des idées et des croyances à 
laquelle les compagnons ne sont pas plus demeurés étran- 
gers que leurs contemporains; d'autre part elles impliquent 
entre tous les compagnons une communauté de vues, une 
conformité de pensée qui ne correspondent nullement à 
la réalité. 

Et d'abord il est incontestable que par ses origines et ses 
traditions, le compagnonnage était une institution profon- 
dément religieuse, disons plus, catholique. Si épaisse que 
soit l'obscurité qui entoure leur berceau, il est certain que 
les premières sociétés de compagnons ont grandi à l'ombre 
des cathédrales dont leurs membres étaient les construc- 
teurs. Un souffle de foi, de pieuse et mystique dévotion 
animait ces confréries ouvrières qui poursuivaient, en 
même temps que des fins terrestres, un but idéal : le salut 
des âmes, la conquête de la Jéi'usalem céleste. 

Ces croyances avaient de si profondes racines qu'aujour- 
d'hui encore, malgré la marche envahissante du scepti- 
cisme, elles constituent encore le fond de l'enseignement 
donné dans les Cayennes aux nouveaux compagnons. Les 
légendes des trois fondateurs sont des récits édifiants dont 
maint épisode pourrait paraître extrait des Acta sanctorum 
ou de la Légende dorée. Les circonstances qui accompagnè- 
rent le meurtre de Maître Jacques rappellent la Passion de 
Jésus-Christ, et c'est une prière vraiment belle, d'une 
inspiration vraiment chrétienne que l'Acte de foi prononcé 
par Maître Jacques devant Salomon lors de sa réception 
à la maîtrise '. Les coutumes du compagnonnage refié- 

1. « Dieu tout-puissant, souverain Maître de la terre, toi qui vois tout 
l'Univers soumis à tes lois, toi qui, d'un seul regard, peux faire rentrer le 
monde dans le n(!'ant dont tu l'as tiré, jo to salue, 6 Hoi dos Rois; pros- 
terné devant le trône de ta majesté toute-puissante, jo te remercie de la 
grâce que tu m'as faite de pouvoir te connaître comme le vrai Dieu... » etc. 
(Voir Perdiguieh, Livre du Compaynonnaije, t. I, p. 38.) 



AU POINT DE VUE RELIGIEUX 327 

taient ce même esprit idéaliste et religieux : témoins les 
messes célébrées le jour de la fêle patronale et le pèleri- 
nage de la sainte Baume. Il y a trente ans encore, chez les 
compagnons du Devoir, on n'était reçu que si l'on professait 
la religion catholique et, dans certaines occasions, un com- 
pagnon était tenu de communier. 

L'enseignement secret donné aux nouveaux compagnons 
est empreint des mêmes sentiments. On leur apprend que 
la parole par excellence, c'est le mot : « Jehova », nom 
hébreu de la Divinité. Dans l'Instruction h l'usage des 
compagnons du Devoir, tout le symbolisme que l'on 
explique au catéchumène est emprunté à la Bible et au 
Nouveau Testament. Citons quelques passages : 

« Demande : Que signifie le Triangle lumineux? 

Réponse : La gloire de Dieu et la Triple Divinité. 

D. Connaissez-vous le chaume des Gros? 

R. Oui, parce que tous les compagnons doivent adorer 
Dieu par qui tous ont été reçus. 

D. Connaissez-vous les saints? 

R. Oui, je les connais et je les honore. » 

Pendant toute la première moitié du xix'^ siècle, le com- 
pagnonnage est demeuré fermement attaché à ses anciennes 
croyances. Sans doute, nombre de compagnons avaient 
cessé d'être, au sens strict du mot, des chrétiens prati- 
quants ; mais ils n'en étaient pas moins restés profondé- 
ment religieux dans le sens le plus élevé de ce mot. En 
1848, la foi en Dieu et en l'immortalité de l'àme anime encore 
la grande masse de la classe ouvrière et plus particulière- 
ment cette élite des travailleurs qui s'appelle le compa- 
gnonnage. Ces croyances se reflètent dans les chansons de 
compagnons de celte époque * et aussi dans tous les écrits 
en prose des compagnons. Après avoir plaidé la cause des 
cordonniers et des boulangers qui demandaient à être 
reçus par le Tour de France, Sciandro, dit la Sagesse, com- 
pagnon passant tailleur de pierre, invoque ce dernier argu- 

1. Voir plus particulièrement clans le Chansonnier du Tour de France, les 
chansons intitulées : Ode à VEternel et Amitié, Concorde et Fraternité par 
Libourno le Décidé et Bourguignon le Laurier d'honneur. 



328 LE COMPAGNONNAGE 

ment que « ce serait faire injure à la Providence, de 
mépriser des arts si m'cessaires ». Moreau, le fondateur de 
l'Union des travailleurs du Tour de France, esquisse un 
projet de fédération de tous les corps qui grouperait tous 
les compagnons français régénérés sous l'invocation du 
Dieu tout-puissant. Enfin, Perdiguier, qui certes n'était 
pas ce qu'on est convenu d'appeler un clérical, Perdiguier, 
qui hantait jtou ou point les églises ', proclame que sa 
première communion fut le plus beau jour de sa vie. 
Il n'était au surplus assurément pas un athée celui qui 
adressait aux compagnons cette exhortation : « Ne soyons 
pas comme la bête stupide, soyons hommes, soyons ce 
que Dieu a voulu que nous fussions. Plus votre cerveau 
sera dévelopjié, plus vos pensées planeront dans l'espace 
et le temps, plus vous vous rapprocherez de la divinité- ». 
(( Dieu, écrit-il ailleurs, a créé les nations diverses; il a 
inspiré les sentiments religieux pour que chacun l'adore 
à sa manière. Il a voulu que tous les hommes fussent heu- 
reux et cette volonté divine se comprend et se comprendra 
chaque jour davantage ■'. » En manifestant ces sentiments, 
Perdiguier est du reste en parfait accord avec les idées et 
les tendances de ses contemporains. Les hommes de la 
génération de 1830, qui atteignaient en 1848 leur pleine 
maturité, étaient, en grande majorité, des spiritualistes 
convaincus. La littérature de celte époque est ti-avcrsée 
par un courant idéaliste et religieux dans l'acception la 
plus haute du terme. Victor Hugo, Lamartine, de Maistre, 
Nodier, George Sand, Michelet, Lamennais, Balzac, tous 
les grands penseurs, tous les grands poètes, tous les 
grands orateurs de cette éj)oque, à une ou deux exce[)- 
tions près, croyaient en Dieu et se fussent associés sans 
hésiter à la prufession de fui d'Agiicot Perdiguier. 



1. Voir l'ancodoto qu'il conto à co suj(!t. Mémoires d'un coi»jj(iijnoii, t. 1, 
p. 418. 

2. Le chansonnier du Tour de Fiance, caliior n" 2 (1800), p. 10, notico 
insiTC(,' à la suite de la cliausun intitulée : « Instruisons-nous ». 

3. ^'«i^ encore, dans la 3' édition du Liere du Compagnonnaiie , le très 
curieux Oialoguc moral ot religieux. 



AU POINT DE VUE RELIGIEUX 329 

Un demi-siècle s'est écoulé depuis le temps où, dans son 
Dialogue moral et religieux, Perdiguier demandait qu'on 
laissât à l'homme la foi et l'espérance, ses derniers biens. 
Ce vœu a-t-il été exaucé? Quel est, aujourd'hui, sur ces 
questions capitales le fond de la pensée du compagnon du 
Tour de France? Est-il croyant, athée ou simplement indif- 
férent? grave et délicate question; car si le compagnon- 
nage, comme inslitution et comme société secrète, exerce une 
action indiscutable sur tous ses membres, auxquels il 
impose une discipline morale en même temps que le res- 
pect de ses coutumes et de ses traditions, le compagnon 
n'en a pas moins été avant et n'en demeure pas moins 
après son initiation un ouvrier accessible comme tel à 
toutes les influences qui créent ou modifient les opinions 
et les sentiments de la classe ouvrière. Nous userons d'une 
comparaison et nous dirons que l'ouvrier compagnon se 
trouve placé au milieu de deux cercles concentriques : le 
cercle intérieur où il se meut correspond au compagnon- 
nage traditionnaliste et religieux avec tout un héritage de 
légendes, d'idées, de maximes et de préceptes dont il ne 
peut se dégager complètement ; le cercle extérieur, dans 
lequel le précédent est inscrit, figure le monde ouvrier 
avec sa mentalité propre, ses instincts généreux, ses ambi- 
tions, son imagination, mais aussi ses préjugés, ses ran- 
cunes, son scepticisme. 

Deux courants inverses agissent donc à tour de rôle sur 
l'ouvrier-compagnon ; une double attraction s'exerce, en 
sens contraire, sur sa volonté. Sa pensée, que tout l'ensei- 
gnement moral du compagnonnage tend à orienter vers 
l'idéalisme et la foi, est au contraire dirigée vers le ratio- 
nalisme et l'utilitarisme par tout un ensemble d'influences 
ambiantes : le milieu social, la propagande de la presse 
révolutionnaire qui a un accès si facile aupi^ès de la classe 
ouvrière, les railleries des esprits forts de l'atelier. Il y a 
conflit entre ces deux forces, qui concourent à la forma- 
tion morale du compagnon; il y a contradiction entre les 
principes qu'on lui inculque au cours de son instruction 
de compagnon et l'incrédulité systématique, l'irrespect 



330 LE COMPAGNONNAGE 

chronique dont est saturée ratmosphère du lieu où il vit 
et travaille. Comment se dénoue ce conflit? Comment se 
résout cette antinomie? C'est la question que nous devons 
examiner. 

Tout d'abord, si l'enseignement donné au nouveau com- 
pagnon a gardé, à certains égards, l'empreinte des idées 
religieuses des anciens Devoirs, les sociétés de compa- 
gnons respectent absolument la liberté de conscience de 
leurs adhérents. « Pays, dit-on à l'aspirant qui va être 
reçu membre de l'Union compagnonnique, l'engagement 
que vous allez contracter ne contient rien qui puisse 
blesser le respect que nous devons tous aux lois de notre 
pays, ni aux bonnes mœurs, ni à votre foi politique et 
religieuse, en un mot rien qui puisse blesser votre con- 
science. » Pour acquérir la preuve que cette neutralité 
est loyalement observée, il suffit de parcourir la collec- 
tion du journal qui est l'organe de la société. On y trou- 
vera, par exemple dans le numéro du 10 Juin 1898, le 
récit des obsèques purement civiles du C.'. Salducci, dit 
la Libre Pensée, le Corse, tailleur d'habits, conduit à sa 
dernièi'e demeure par tous les compagnons de Marseille. 
Mais, dans le numéro du 18 juin 1899, on lira un article 
nécrologique des plus élogieux consacré à la mémoire 
d'un vénérable prêtre, l'abbé Vuillod, curé de Guyotville 
(Algérie), qui avant d'entrer dans les ordres, avait été 
compagnon cordonnier. L'abbé Vuillod, qui avait rendu 
des services importants à l'Union compagnonnique, avait 
parcouru, en 188G, les jjrincipales villes du Tour de France, 
en conii)agnie de M. Lucien IJlanc. « Partout, dit l'article 
précité, ils furent acclamés, sauf à Tours, oi!i (jucbnios 
mécontents avaient organisé une cabale, et à la Uochcile, 
où la soutane effraya quelques fanatiques qui ne com- 
prirent pas que sous l'habit de ce prêtre battait un 
cœur véritablement fraternel et humain et que, sous 
d'autres insignes, il y avait quelquefois un conir de tyran 
ou d'égoïste. » 

Chez les compagnons dits restés fidèles au Devoir, la 
neutralité de l'associndon en malière politi(|U(' et rcligirnse 



AU POINT DE VUE RELIGIEUX 331 

est également de règle. Quelques compagnons manifestent 
cependant isolément leurs opinions, mais sans engager 
les Devoirs. Il s'en faut, du reste, que les opinions ainsi 
émises soient identiques. Le C". Auger, président du 
Ralliement de Paris, s'est déclaré assez nettement positi- 
viste dans un discours prononcé au banquet annuel des 
compagnons et il a cité, comme inspirés par la pensée la 
plus haute de l'humanité, ces deux vers : 

Gardez votre infini, deux lointains, vastes mondes, 
J'ai le mien dans mon cœur. 

Mais tous les compagnons n'ont pas le cœur aussi vaste 
et ne prétendent pas receler en eux-mêmes l'infini. Il en 
est encore que trouble et qu'angoisse l'éternelle énigme 
de notre destinée. Il en est dont la raison ne se tient pas 
pour humiliée d'avouer son impuissance à pénétrer l'inson- 
dable mystère des êtres et des mondes. Ceux-là espèrent, 
ceux-là croient, et du plus profond de leur cime jaillit 
souvent un acte de foi intelligente, un acte d'adoration, 
une prière. « Pax! Salve! écrit le compagnon couvreur 
Bonvous en saluant, le jour de la Toussaint, la mémoire 
de ses camarades morts. A vous qui avez donné au Devoir 
la marque traditionnelle de fidélité, salut et paix! Le res- 
pect du Devoir était inspiré chez nos pères par deux prin- 
cipes : Dieu et les honnêtes compagnons. L'amour du 
compagnonnage, combien il était profond chez nos vieux 
compagnons soutenus par cette croyance de l'immortalité! 
Les sociétés comme les peuples puisent cette énergie 
sublime, ce dévouement constant dans la conservation de 
leur foi et de leur liberté, » 

Le compagnonnage — et ce sera notre conclusion sur 
cette importante question — compte donc dans ses rangs 
des chrétiens pratiquants, de même que des positivistes et 
des athées. Il est éminemment libéral et ouvert à tous 
les hommes de bonne volonté, quelle que soit l'orienta- 
tion de leur pensée. 

Cette étude sur les idées religieuses du compagnonnage 
serait toutefois incomplète si nous omettions de signaler 



332 LE COMPAGNONNAGE 

ici les efforts persistants de la franc-maçonnerie pour 
détruire chez les compagnons les croyances chrétiennes 
dont ils ont été si longtemps animés et qui ont conservé 
leur empire sur un certain nombre d'entre eux. A la vérité, 
cette propagande ne date pas de très loin et paraît n'avoir 
été entreprise que depuis trente ou quarante ans '. Mais 
depuis cette époque, elle a été fort active. 

Dès 1870, le Monde maçonnique {n° de mai, p. 52) insiste 
sur les liens qui unissent maçons et compagnons, (c La 
maçonnerie, y est-il dit, a couvé dans l'œuf du compagnon- 
nage. Les compagnons ont nos trois grades symboliques et 
un grand nombre des cérémonies de la maçonnerie bleue. 
Mais tandis que les uns acceptent toutes les religions, il 
en est d'autres qui n'acceptent que la religion catholique, 
quoique souvent ils soient philosophes. Telle est la puis- 
sance des formules vieillies qu'elles gouvernent encore 
après la disparition de la foi qui les inspirait; » et la 
même revue rend compte, dans son numéro d'août, d'un 
Congrès des sociétés compagnonniques des Devoirs réunis 
tenu à Surgères (Charente - Inférieure). Le F.-. Fleury, 
délégué de la Loge de Rochefort, vient y offrir au.x^ compa- 
gnons, au nom de la maçonnerie, « les ressources et l'appui 
dont elle pourrait disposer, demandant, en échange, leur 
concours à l'œuvre de progrès ». Mallicureusement, la joie 
que le journal maçonnique éprouvait en relatant celle 
réunion amicale fut obscurcie pur la nouvelle que les 
compagnons s'étaient rendus en corps à l'église de Sur- 



1. La franc-maconncric du xviii' siècle se souciait fort peu dos ouvriers, 
ne se recrutant que dans les rauys de l'aristocratie ou de la bourgcoisio. 
11 nous a été donné de consulter aux Arcliires Nalionales (F', l^iiG) un 
rituel maçonnique inédit de la fin du xviii'' siècle où sont énuméréos les 
conditions exigées pour l'admission d'un profane. Il est interdit, en prin- 
cipe, do recevoir ceux qui exercent un état vil et abject ; par exemple, 
les domestiques no sont acceptés qu'en qualité do frères servants. Les 
maîtres (i)atrons) dos corps de métier no sont reçus qu'exceptionnelle - 
mont; quant aux compagnons, c'est-à-dire aux ouvriers pour lesquels la 
franc-maçonnerie contemporaine déclare professer une tendresse sans 
limites, ils étaient placés au-dessous des domestiques et n'étaient admis 
dans aucun cas. « Rarement on admettra un maître artisan et jamais les 
comjiagnoiis. » 



AU POINT DE VUE RELIGIEUX 333 

gèi'os pour y entendre une messe. Le Monde maçonnique se 
console néanmoins en songeant qu'une pareille coutume 
ne peut tarder à disparaître '. 

En 1871, pendant la Commune, la franc-maçonnerie 
prépare une manifestation dite de conciliation, en faveur 
de l'insurrection. Les Loges songent alors à tirer parti du 
prestige que peut encore conserver le compagnonnage. 
Leurs délégués vont trouver Perdiguier pour lui faire part 
de leur projet. « Ils m'ont dit, écrit-il, que si Versailles 
ne les écoutait pas, si les balles perçaient les bannières 
maçonniques, ils prendraient le fusil et se battraient en 
faveur de la Commune. Ils me priaient de convoquer tous 
les compagnons de Paris afin qu'ils vinssent se joindre à 
cette manifestation. » Mais le vieux républicain de 1848 
était aussi un ferme patriote; il devina le piège et se garda 
d'y tomber. « Je leur répondis que je m'en garderais bien; 
(jue, du moment oii ils répandaient le manifeste de la 
Commune et se préparaient à prendre les armes en sa 
faveur, ils étaient bien loin de faire de la conciliation; 
qu'ils se jetaient dans la politique et la guerre civile, ce 
qui est grave; que, comme individu, chacun est libre de 
suivre son penchant, mais que, comme corps, nous ne 
devions pas sortir de nos anciennes règles et que je les 
désapprouvais radicalement. « {Patriotisme et modération, 
1875, p. 57.) 

Après la guerre, la campagne maçonnique s'accentue. 
La Chaîne d'fJnfo», journal de la maçonnerie universelle, 
consacre un article (n° du 5 avril 1874) à tenter d'établir un 
parallèle entre la franc-maçonnerie et le compagnonnage 
qui ont plus fait ensemble pour les progrès de la civilisa- 
tion que « les sermons des prêtres, les bulles des papes et 
les ordonnances des rois ». Au Congrès de la Fédération 



1. Nous sommes redevables de la communication de cette revue maçon- 
nique ainsi que do la plupart des documents de cette nature à M. Prache, 
député de la Seine. M. (Jeorges Cîoyau, auteur d'une remarquable étudo 
sur la franc-maçonnerie en France (Perrin, 1890, in-lî), a bien voulu nous 
communiquer la très rare brochure do Perdiguier citée ci-après. Nous 
prions MM. Prache et Goyau d'agréer tous nos remerciements. 



334 LE COMPAGNONNAGE 

compagnonnique réuni à Bordeaux en septembre 1884 un 
compagnon nommé Mussaut propose que les « francs- 
maçons de tous les rites soient admis à faire partie de la 
Caisse de retraites compagnonnique ». Cette motion, qui 
tendait à faciliter l'invasion des maçons dans les sociétés 
de compagnons, fut combattue par un autre membre du 
Congrès, M. Chabert, maçon lui aussi, mais compagnon avant 
tout et liostile à toute absorption du compagnonnage par 
les Loges '; l'amendement fut rejeté. 

En 1886 les maçons tentent un nouvL-l efl'ort. L'annuaire 
de la R.-. L.*. Travail et Perfection à l'Orient d'Angers 
(année 1887, p. 2o) mentionne la tenue, à la Rochelle, le 
9 mai 1886, d'un congrès mixte de maçons et de compa- 
gnons. A l'ordre du Jour de cette assemblée figurait la ques- 
tion suivante : organisation de rapports réguliers entre la 
Maçonnerie et la Fédération compagnonnique. La publi- 
cation maçonnique appréciait ainsi cette réunion. « Nous 
applaudissons chaleureusement à l'excellente initiative 
prise par la Loge de la Rochelle. — Les cléricaux cherchent 
à enrégimenter les travailleurs sous la bannière de l'obscu- 
rantisme. Les francs-maçons doivent enrayer ce recrute- 
ment en attirant les groupes de travailleurs indépendants 
sous la bannière de la liberté et du progrès. » 

Enfin on peut lire ce qui suit dans le rapport présenté 
au Grand Orient en 1897 par le F.-. Maréchaux au nom de 
la commission de propagande : « Les compagnonnages sont 
de précieux auxiliaires qu'il importe d'attirer à nous au 
même titre que les libres penseurs. » 

Malgré cette incessante propagande, les compagnonnages 
ont su sauvegarder leur indépendance morale. Leurs rap- 
ports avec la maçonnerie se réduisent en réalité à l'accep- 
tai ion par eux de menus services sans conséquence tels 

1. Il serait au surplus injuste de considérer tous les francs-macoiis sans 
exception comme animés de l'esprit d'intolérance dont s'inspiro malheu- 
reusement aujourd'liui la yrando majorité dos adeptes do cette associa- 
tion. Il existe encore parmi eux quelques vrais libéraux, exempts de toute 
passion sectaire. Il n'est pas très rare do rencontrer ces sentiments chez 
les anciens du compagnonnage, affiliés depuis trente ans ou i)lus à la 
maçonnerie. 



AU POINT DE VUE MORAL 335 

que le prêt de locaux pour les fêtes ou les réceptions com- 
pagnonniques *. Il n'est pas niable toutefois que l'influence 
maçonnique ait laissé quelques traces dans le compagnon- 
nage. L'œuvre de déchristianisation que poursuit la 
maçonnerie avec tant de ténacité et d'habile perfidie n'a 
pas été tout à fait vaine. Ici comme ailleurs, la guerre 
à la foi, la guerre à l'idéal ont exei'cé leurs ravages et 
renversé dans bien des cœurs ces autels intérieurs auprès 
desquels l'homme vient, aux heures de doute et d'amer- 
tume, chercher la consolation et le réconfort. Toutefois, 
il faut le proclamer à l'honneur des compagnons, la maçon- 
nerie a pu, triste victoire, réussir à enlever à nombre 
d'entre eux leurs croyances et leurs espérances; elle a 
été impuissante à les asservir, à les ployer sous son joug, 
à leur inoculer ses rancunes et ses passions sectaires. Le 
compagnonnage est demeuré une association loyale et 
indépendante, respectueuse de toutes les libertés et sur- 
tout de cette liberté de conscience qui est le bien le plus 
précieux en môme temps que le droit le plus sacré de 
l'homme et du citoyen. Ce n'est pas au compagnonnage 
que l'on pourra Jamais reprocher de dissimuler ses véri- 
tables desseins sous le masque d'une philanthropie de 
commande, d'exploiter, sous couleur de solidarité, les sen- 
timents généreux des naïfs au profit des calculs et des 
appétits des habiles. Le compagnonnage n'est ni une 
coterie politique, ni un syndicat d'ambitieux, encore 
moins une école d'irréligion et d'internationalisme. Le 
compagnonnage n'est pas une autre franc-maçonnerie. 

Le compagnonnage au point de vue moral. — En mettant 
en évidence l'esprit profondément religieux dont fut animé 
jusqu'à nos jours le compagnonnage, nous avons implici- 
tement défini la doctrine morale de cette association. Chez 
ceux-là même des compagnons qui se déclarent aujourd'hui 
athées, positivistes ou simplement indifférents, les pré- 

1. En 1894 les membres de l'Uuiou compagnonnique réunis à Nantes à 
Toccasion de leur congrès, défilèrent sous la voûte d'acier formée sur 
leurs têtes par les glaives des francs-maçons. Ce sont là d'inoffensives 
amuseites. 



336 LE COMPAGNONNAGE 

ceples du christianisme ont survécu, à leur insu, à la fdi de 
leur enfance et dirigent encore leurs actes. Cette inlluence 
souvent inconsciente, exercée parla morale chrétienne sur 
le compagnonnage, n'a pas peu contrihué à imprimer à la 
vil' du compagnon ce caractère de dignité qui l'élève si 
fort au-dessus des autres ouvriers du même corps d'état. 

Il est aisé de citer des exemples à l'appui des assertions 
précédentes. 

« Quelle est la première vertu qu'un compagnon doit 
exercer pour devenir semblable à Jésus-Christ et à Maître 
Jacques? » demande-t-on au nouveau compagnon (Imitruc- 
tion secrète des compagnons du Devoir) et il doit répondre : 
« La charité parce qu'elle est la mère de toutes les vertus ' ; 
la charité, tout le monde ne pouvant pas la faire -, mais 
pardonner les injures et cacher les défauls de ses sem- 
blables. 

D. Quel est le Devoir d'un compagnon? 

R. La sagesse, la prudence, le travail et la probité. 

D. C'est tout? 

R. Non. 

D. Que lui reste-t-il encore à faire? 

R. Ne jamais faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on 
lui fît et l'egarder son prochain comme soi-même pour 
l'amour de Dieu, soidager son frère dans la misère, etc. « 

Le compagnonnage au point de vue social. — Bien que ses 
membres actifs soient presque tous des ouvriers travaillant 
chez autrui, le compagnonnage n'est pas une association 
exclusivement ouvrière comme les syndicats ouvriers. Ces 
dernières associations n'ont, pour la plupart, aucun lien 
avec les syndicats patronaux dont elles combattent 
l'influence. Si l'on excepte les syndicats mixtes dont 
l'effectif est peu nombreux et quelques syndicats dont les 
chefs ont su prendre contact avec les chefs d'industrie et 
conclure avec eux, sous forme de tarifs syndicaux ou de 
comités d'ai'bitrage, des accords durables et profitables 

1. « Surit très virtutcs : fides, spos, charitas. Major autom cliaritas. » 
(.Saint Paul.) 

2. Le mot « charité » est pris ici dans lo sons d'aumône. 



AU POINT DE VUE SOCIAL 337 

aux deux partis, on est forcé de convenir que patrons et 
ouvriers ont vu jusqu'ici dans cette grande force de l'asso- 
ciation plutôt une arme offensive ou défensive qu'un mode 
d'organisation du travail et de pacification sociale, tel que 
l'avait certainement conçu le législateur de 1884. 

Le compagnonnage a compris tout autrement sa mission. 
Cette association, encore qu'elle ait été parfois, comme en 
184o, en conflit avec la classe patronale, n'est nullement 
hostile, de parti pris, aux patrons et s'est toujours appliquée 
à prévenir et à apaiser les conflits professionnels. Cette 
sagesse s'explique du reste, aisément. Il est certain que 
l'esprit de discipline des Devoirs, le respect de l'autorité 
qu'on y enseigne ont contribué à créer et à entretenir ces 
bonnes dispositions. Mais il importe, surtout, de ne pas 
oublier que le compagnonnage est une association mixte; 
à côté des ouvriers, membres actifs, il compte, parmi ses 
membres honoraires, nombre de patrons. Les corporations 
où l'institution s'est perpétuée sont aussi précisément 
celles 011 l'évolution industrielle a été la plus lente et 
où l'ouvrier n'a pas perdu tout contact avec le patron. 
Boulangers, maréchaux ferrants, charrons, bourreliers, 
doleurs peuvent encore s'établir à leur compte sans pos- 
séder d'importants capitaux. Bien qu'il n'en soit pas tout 
à fait de même pour les métiers de charpentier et de 
couvreur où de puissantes entreprises se sont constituées 
et détiennent le monopole des grands travaux publics, on 
compte encore, surtout en province, nombre de petits 
patrons exerçant ces deux professions; au surplus, la plu- 
part des entrepreneurs de charpenterie ont été compa- 
gnons et réservent un accueil particulièrement favorable 
aux ouvriers qui leur sont recommandés par les Devoirs. 

A la différence des travailleurs de tant d'autres corps 
d'état, le jeune compagnon a donc, dans son métier, un 
avenir professionnel, sinon brillant, du moins assuré. Sa 
capacité technique, entretenue et fortifiée par la fréquen- 
tation des écoles de trait, sa bonne conduite garantie plus 
sûrement par son titre môme de compagnon que par tout 
certificat, l'appui de ses anciens devenus entrepreneurs ou 

LE COMPAGNONNAGE. 22 



338 LE COMPAGNONNAGE 

chefs de chantiers, lui permettent de nourrir raisonnable- 
ment l'espoir de devenir lui-même patron ou tout au moins 
de s'élever au rang d'ouvrier d'élite, de tâcheron {ydcheur 
chez les charpentiers), d'être un jour l'un de ces artisans 
hors pair qui, bien traités, bien rétribués, employés 
même en temps de chômage, demeurent de longues 
années, parfois même toute leur vie, au service du même 
maître dont la confiance et l'estime lui sont acquises. Dans 
ces conditions, la bonne entente est grandement facilitée 
entre les chefs d'industrie et leurs ouvriers. Aussi les com- 
pagnonnages ont-ils su se soustraire àTinlluence des agita- 
teurs de carrière et se sont-ils refusés, à diverses reprises, 
à obéir au mot d'ordre des comités révolutionnaires •. Il 
ne s'ensuit pas, du reste, que ces associations soient le 
moins du monde asservies au patronat, ni qu'elles aient 
cessé de représenter et de défendre les intérêts ouvriers. 
En 1845, en 1876, en 1879, dans toutes les circonstances 
où les compagnons ont estimé qu'une demande d'augmen- 
tation de salaires ou de diminution de la journée de tra- 
vail était légitime et opportune, ils ont pris délibérément 
la direction du moufl'ment; ils ont revendiqué, et souvent 
conquis de haute lutte pour tous les ouvriers de leur pro- 
fession, compagnons ou indépendants, de meilleures condi- 
tions de travail; ils recommenceraient, et nous ne sau- 



1. En 1898, la résistance des compagnons, charpentiers du Devoir et 
du Devoir do Liberté, a contribué puissamment à réciicc d'une tentative de 
grève générale du bâtiment. L'ordre du jour voté le 15 octobre par les 
compagnons charpentiers est un modèle do dignité, do fermeté et do 
sagesse. « Sans se déclarer satisfaits de la non-application des prix do 
journée portés à la série de la ville de Paris en 188"2, et faisant toutes 
réserves sur ce point (|uant aux revendications à formuler plus tard, les 
compagnons, considérant que leurs ressources no sont pas suflisantes pour 
soutenir une grève qui serait do longue durée, conscients de l'oblii/ation de 
ne compter que sur eux-mêmes et ne voulant pas réduire, par les secours 
qui pourraient leur être olferts, les ressources des corporations déjà en 
grève, fidèles à. leur passé où, dans leurs grèves successives, ils no se sont 
jamais départis du plus grand calme et ont toujours mérité les sympathies 
du public par leur respect do l'ordre.... déclarent ne pouvoir s'associer au 
mouvement actuel. » Voir, à ce sujet, l'étude publiée dans la Revue des 
Deux Mondes du 15 décembre 1898 par M. Le Cour Grandmaison, ce socio- 
logue distingué, cet lioinmc d'État si sincèrement dévoué à la cause 
ouvrière, trop prématurément enlevé à raffection do ses amis. 



AU POINT DE VUE SOCIAL 339 

rions que les approuver, si leur intérêt sainement entendu 
le leur conseillait. Mais alors même qu'un désaccord pas- 
sager les obligeait à entrer ainsi en lutte avec ces patrons 
dans lesquels ils ne voient pas des ennemis, dont beau- 
coup sont leurs anciens camarades, jamais, ainsi qu'ils 
le proclament avec une fierté légitime dans leur ordre du 
jour du 15 octobre 1898, ils ne se sont départis du plus 
grand calme et toujours ils ont su mériter les sympathies 
du public par leur respect de l'ordre. Si, comme nous l'es- 
pérons, la classe ouvrière parvient, enfin, à s'organiser, 
non dans un but révolutionnaire, mais pour réclamer, 
par des moyens légaux, une part plus équitable dans la 
répartition des produits de son travail, pour se prémunir 
contre les risques multiples auxquels elle est exposée, 
pour s'élever moralement et matériellement au-dessus de 
sa situation actuelle, demeurée, en dépit de tout, si infé- 
rieure et si précaire, si les ouvriers prennent nettement 
conscience de leurs devoirs en même temps que de leurs 
droits, si le prolétariat, sans rien perdre de sa vitalité et 
de son énergie, se discipline, s'assagit et s'éclaire, il nous 
paraît certain que le compagnonnage aura été, par son 
exemple bien plus encore que par son action sur les quel- 
ques corporations où il a conservé son influence, l'un des 
agents d'une si désirable et si bienfaisante transformation. 



CHAPITRE III 



LES ASSOCIATIONS OUVRIERES AU DEBUT 
DU XX" SIÈCLE. LA CORPORATION DE L'AVENIR 



Résumé de l'histoire du compagnonnage. — Le rôle de cette 
institution est terminé. — Les formes nouvelles de l'association 
ouvrière. — La coopération de production; son échec. — La 
coopération de consommation; divers types de sociétés de con- 
sommation; combinaison possible de la coopération et de la 
mutualité. — L'Ecole de Nimes. — Exposé et critique de ses doc- 
trines et de son programme. — Le syndicat. — Son rôle : 1° vis- 
à-vis des patrons. Propagande révolutionnaire et congrès cor- 
poratifs. La Fédération des Travailleurs du livre. Les grèves et 
le marché collectif; 2° vis-à-vis des ouvriers (mutualité, pré- 
voyance, placement, éducation professionnelle); insuffisance de 
l'action syndicale à ce point de vue. — L'avenir du syndicat. — 
Fusion ou alliance du syndicat cl de la société de secours 
mutuels. — Nécessité de transformer le syndicat parlicularisle 
en une corporation groupant tous les travailleurs de la profes- 
sion. — Organisalion du travail et de l'assurance sociale parla 
corporation. — Conclusion. 

Le compagnonnago n'est plus guère anjourd'luii qu'un 
souvenir, mais ce souvenir n'est pas sans gloire. Il nous 
reporte, par la pensée, à une époque qui n'est pas encore 
très éloignée de nous, à l'âge héroïque où notre association 
était seule à défendre la cause ouvrière, oîi elle luttait, non 
sans vaillance, contre les forces coalisées du patronat et des 
pouvoirs publics, en même temps qu'elle assurait au tra- 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 341 

vailleur une protection efficace contre les risques de toute 
nature auxquels sa chétive existence était exposée. A tous 
les points de vue, en effet, le compagnonnage a été un pré- 
curseur. « Et ego in Arcadiâ ! peut-il dire au moment de dis- 
paraître, à toutes ces institutions nouvelles qui lui ont suc- 
cédé : les syndicats, les sociétés de secours mutuels, les 
coopératives. Et moi aussi j'ai connu la popularité et ses 
ivresses! Syndiqués, si fiers de l'influence encore si précaire 
que vous exercez sur les destinées des divers corps d'état, 
j'ai, pendant cinq cents ans, présidé à l'organisation des 
forces ouvrières ! Dès le xvi'' siècle, je tenlais d'opposer une 
digue aux abus de la corporation patronale. Je n'hésitais 
pas, lorsque l'intérêt des compagnons, c'est-à-dire des tra- 
vailleurs, l'exigeait, à donner, comme en 1539, à Lyon, le 
signal d'une grève, à prononcer une mise à l'index contre 
un maître brutal ou cupide. J'étais, il est vi'ai,bon ménager 
de mon autorité, relativement mesuré dans mes préten- 
tions et modéré dans la victoire. Je ne rêvais pas, comme 
beaucoup d'entre vous, l'expropriation du capital, la dépos- 
session des riches, le renversement de l'ordre social. Mais, 
étranger aux utopies, attaché à la poursuite de résultats 
tangibles et pratiques, je réussissais souvent à protéger le 
faible contre le fort. Habile et souple, glissant toujours 
entre les mailles du filet où les Parlements et les lieute- 
nants généraux de police tentaient de m'emprisonner, 
invisible et toujours présent, j'exerçais une magistrature 
occulte et grandiose. J'étais le redresseur des torts, le 
champion du peuple, le chevalier de Dieu. 

« Mutualistes! ne pensez pas être les premiers à avoir 
défini et mis en pratique cette solidarité que vous avez 
prise pour devise ; le mot seul est nouveau, mais la vertu 
qu"il désigne, je l'ai pratiquée dans mes confréries plu- 
sieurs siècles avant que la plus ancienne de vos sociétés 
ait été fondée. Mon organisation n'était pas, il est vrai, 
aussi savante que la vôtre. Aucune assemblée politique 
n'avait légiféré à mon propos; aucun actuaire, et pour 
cause, n'avait aligné, à. mon intention, des colonnes de 
chifl'res, dressé des tables de mortalité selon toutes les 



342 LE COMPAGNONNAGE 

règles de la science. Mais avec leur simple bon sens et leur 
cœur, mes compagnons avaient tout de même trouvé le 
moyen de résoudre la plupart des problèmes qui vous 
préoccupent à si bon droit. Leur assistance morale et 
pécuniaire était acquise d'avance à tous ceux de leurs 
camarades que la maladie ou les infirmités accablaient, à 
tous ceux sur qui s'était abattue cette main de justice dans 
tous les temps si dure aux malheureux. Je demeurais, 
jusqu'à la fin, leur protecteur, leur consolateur et leur 
ami. J'étais là, près de leur lit de douleur, à l'heure des 
adieux suprêmes et j'accompagnais jusqu'au champ du 
repos, la dépouille mortelle du frère défunt, invoquant, en 
sa faveur, la miséricorde du Souverain Juge et ne m'éloi- 
gnant que le dernier après avoir récité sur sa tombe mes 
mystiques prières... 

(c Coopérateurs!... Je ne prétends assurément pas avoir 
connu avant vous ce merveilleux mécanisme de l'associa- 
tion de production, de consommation et de crédit qui 
ouvre de si brillantes perspectives tout au moins à la frac- 
tion la plus éclairée, la plus intelligente et la plus labo- 
rieuse de la classe ouvrière. J'avais cependant pressenti 
déjà quelques-uns des avantages économiques que l'indi- 
vidu peut s'assurer en s'unissant à ses camarades de tra- 
vail. Gomment, en elTet, la Mère aurait-elle pu nourrir les 
compagnons à meilleur compte que toute autre aubergiste, 
si elle n'avait été assurée d'une clientèle nombreuse dont 
la solvabilité était cautionnée par la société? N'y a-t-il pas 
là une organisation qui rapi)elle un peu, par certains côtés, 
celle de vos restaurants coopératifs et, par d'autres, celle 
des sociétés coopératives de crédit? Les Caycnncs ressem- 
blaient encoreàcesdernières sociétés en ce qu'elles consen- 
taient fréquemment des prêts aux compagnons voyageurs. » 

Mais le compngnonnage n'a pas été seulement le précur- 
seur, l'ancêtre du syndicat, de la société de secours 
mutuels cl juênie — jus(]u'à un certain point — de la 
coopération. 11 a encore été l'un des créateurs, tout au 
moins le plus ancien et l'un des meilleurs ouvriers de 
notre industrie nationale. 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 343 

Il importe, en effet, de ne p.is roiiblier, la grande 
industrie — celle, du moins, qui s'est constituée sous l'in- 
fluence du machinisme, de la concentration des entre- 
prises et de la division du travail — n'est née que depuis 
un siècle. Encore convient-il d'observer que cette évolution 
industrielle n'a déterminé qu'à la longue et non sans résis- 
tance, les profondes transformations qui sont, aujourd'hui, 
définitivement acquises. Jusqu'en 1830, tout au moins, le 
type prédominant dans l'industrie a été le petit ou le moyen 
atelier où l'artisan que la machine n'avait pas encore sup- 
planté ou domestiqué, fabriquait lui-même, avec l'aide des 
outils ou des instruments de sa profession, un objet le plus 
souvent destiné à être, en sortant de ses mains, directe- 
ment livré à l'acheteur. Or, il est incontestable que, pen- 
dant celte période de plusieurs siècles où l'œuvre indus- 
trielle était le résultat direct et exclusif du travail humain, 
le compagnonnage a puissaifiment contribuiî d'abord à la 
formation, puis ensuite au perfectionnement technique de 
l'ouvrier. Son action paraît même, à ce point de vue, avoir 
été plus énergique et plus efficace que celle de la corpo- 
ration. Celle-ci imposait, il est vrai, au candidat à la maî- 
trise, l'obligation d'exécuter un chef-d'œuvre et n'admettait, 
comme ouvriers, que les compagnons ayant servi déjà un 
certain nombre d'années en qualité d'apprentis; ses statuts 
multipliaient les prescriptions destinées à garantir la pro- 
bité et la bonne qualité de la fabrication. Mais toutes ces 
mesures eussent été impuissantes à conserver et à aug- 
menter le bon renom de l'industrie française, si le compa- 
gnonnage n'était, lui aussi, intervenu. C'est à sa rude école 
que se sont formés, en effet, ces merveilleux artisans- 
artistes dont nous admirons encore les incomparables tra- 
vaux. I/architecture si noble et si poétique du moyen âge, 
si riche et si élégante au temps de la Renaissance est en 
grande partie redevable de ses créations grandioses ou 
féeriques à ces humbles ouvriers : les compagnons char- 
pentiers bons Drilles, les compagnons tailleurs de pierre 
étrangers ou Dévorants. Les stalles, les pupitres, les lutrins, 
les chaires à prêcher qui décorent nos églises gothiques ou 



344 LE COMPAGNONNAGE 

que conservent nos musées attestent l'imagination, l'habi- 
leté des anciens compagnons menuisiers ou charpentiers. 
Quant aux compagnons serruriers, ils forgèrent ou ciselè- 
rent ces ouvrages de ferronnerie qui sont demeurés, jus- 
qu'ici, sans rivaux : ces serrures à bosse, ces heurtoirs, ces 
landiers, ces chenets, ces cofîrets ajourés du xni^ et du 
xiv siècle, ces grilles du xvi" et du xvii'= dont on admire 
encore un superbe exemplaire dans la galerie d'Apollon au 
Louvre. En bonne justice, en effet, l'honneur d'avoir pro- 
duit de telles œuvres ne doit pas être attribué exclusive- 
ment aux maîtres qui en dirigèrent l'exécution ; nous 
savons que les écoles professionnelles établies dans les 
diverses chambres du Tour de France furent autrefois de 
véritables conservatoires de l'art industriel et que les chefs- 
d'œuvre considérés comme les plus parfaits étaient préci- 
sément ces travaux exécutés à l'occasion des concours 
entre Gavots et Dévorants. 

Ces magnifiques états de service ne doivent cependant 
pas faire oublier les vices de l'institution du compagnon- 
nage : cet esprit de corps étroit et jaloux, ces divisions, ces 
haines terribles qui provoquèrent de si sanglants conflits. 

Trop souvent on vit des artisans, que la communauté de 
vie et de travail eût dû rapprocher et réunir, s'aborder 
l'injure à la bouche, se frapper, s'entretuer parce qu'ils 
n'étaient pas d'accord sur les mérites respectifs de person- 
nages fabuleux tels que Maître Jacques ou Soubise. Ces 
scènes de barbarie ainsi que les sévices exercés dans cer- 
tains Devoirs contre les aspirants ne contribuèrent pas peu 
à discréditer de nos jours des associations à d'autres 
égards si utiles et si dignes d'estime. On pourrait, peut- 
être, trouver, non assurément la justification, mais l'expli- 
cation de ces sauvages coutumes dans l'histoire même de 
notre institution. Des siècles de persécution avaient fait 
aux compagnons du Tour de France une âme ombrageuse. 
Prêts il se dévouer jusqu'à la mort pour leurs frères 
d'armes, ils se croyaient facilement épiés, trahis, menacés. 
Ils vivaient comme une troupe en campagne, toujours sur 
le qui-vive, redoutant toujours une surprise, prêts à 



LES ASSOCIATLONS OUVRIÈRES 345 

fondre sur IV'tranyer suspect «lui ne leur donnail pas le 
mot d'ordre convenu. 

Mais aucune institution humaine n'est éternelle, et le 
compagnonnage, si brillant autrefois, commence à décliner 
après 1830. En 1848, l'institution était déjà fort déchue de 
son ancien rang et l'on peut dire que, depuis 1870, si elle 
n'a pas complètement disparu, elle a perdu (exception 
faite en ce qui concerne 3 ou 4 corporations) presque toute 
influence et tout crédit sur la classe ouvrière. Les causes 
qui ont déterminé la ruine du compagnonnage sont multi- 
ples, et nous les avons exposées. Les divisions entre com- 
pagnons, suivies de schismes, ont commencé par anémier 
ce grand corps autrefois si robuste. Puis vint le machi- 
nisme avec les profondes transformations qui s'ensuivirent. 
Le compagnonnage était, avant tout, nous l'avons dit, une 
école d'enseignement et de perfectionnement. Il était une 
pépinière d'artisans habiles, créateurs d'œuvres toutes per- 
sonnelles, modelées et pétries par les mains de l'ouvrier 
en conformité avec une image formée dans son cerveau. 
Désormais le travail serait purement mécanique; l'ingé- 
niosité, le goût, la science de l'artisan devenaient autant 
de meubles inutiles. On demandait au travailleur des qua- 
lités très différentes : la ponctualité, la force d'attention, la 
patience, la promptitude et l'adresse dans l'exécution de 
besognes automatiques. Un régime industriel nouveau se 
constituait en dehors du compagnonnage, dont la raison 
d'être essentielle : l'éducation professionnelle s'évanouis- 
sait. En portant à un degré jusqu'alors inconnu la division 
du travail, le machinisme déspécialisait cependant à un 
autre point de vue l'ouvrier en réduisant son rôle à celui 
d'un agent d'exécution subalterne ou d'un servant de la 
machine. Le lourde France, ce voyage d'instruction jadis 
réputé indispensable, perdait donc toute son utilité puisque 
les procédés de fabrication autrefois si variables d'une pro- 
vince à une autre devenaient uniformes par suite de l'in- 
tervention de ces forces nouvelles et niveleuscs : la vapeur 
et la mécanique. 

La construction des chemins de fer a également con- 



346 LE COMPAGNONNAGE 

tribiié à tuer le compagnonnage en détruisant ces intimités 
(le la grande route, ces amitiés qui, contractées en un jour 
de peine ou de danger, duraient ensuite toute la vie. On 
voyage, aujoui'd'hui, par les voies rapides, on brûle l'es- 
pace, on traverse la France entière en vingt-quatre heures, 
sans l'avoir vue. Les ouvriers qui voyagent encore pour 
s'instruire, ont, maintenant, toutes les facilités désirables 
pour se déplacer et se transporter rapidement d'un point 
à un autre; ils ne se fixent que dans les grandes villes où 
ils trouvent assez facilement à se loger, à se nourrir et 
même, bien que moins aisément, à se placer sans recourir 
aux bons offices des compagnons. 

Nous avons enfin assigné une dernière cause à la dispa- 
rition de notre institution. Le compagnonnage a cessé 
d'être en harmonie avec les mœurs, les idées, les habitudes 
de vie contemporaines. L'ouvrier d'aujourd'hui se pique 
de scepticisme et se fait une sorte de point d'honneur de 
mépriser les vieilles coutumes et les vieilles croyances, il 
redoute avant tout le ridicule qui s'attache, d'après lui, 
à l'observance de certains usages ataviques, de certains 
rites mystérieux, au port de certains emblèmes. Il ne con- 
sentira jamais à se proclamer enfant de Salomon, de 
Maître .Jacques ou de Soubise : ce serait s'exposer à servir 
de cible aux plaisanteries faciles des loustics d'atelier; il 
sera encore bien moins disposé à défiler à certains jours 
par les rues dans un costume qui provoquera le sourire ou 
l'étonnement des passants. Il prétend s'orienter vers 
l'avenir " marcher, comme il le répète volontiers, avec le 
progrès »; il n'-pudic tout lien avec le passé. 

En fait, le compagnonnage n'est plus représenté aujour- 
d'hui que par trois organisations : les sociétés du rite de 
Salomon ilmit l'importance est très médiocre, sinon insi- 
gnifiante; b's sociétés du rite de Maître Jacques qui ne 
groupent plus guère que li à 6000 membres actifs, et 
l'Union conip.igiionnique qui en compte près de 2;)00 : 
en tout de 8 à 10 000 compagnons : encore l'Union tend- 
elle de plus en plus à se transformer en une société de 
secours mutuels ordinaire. Il ne paraît pas téméraire de 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 347 

prédii'o que, dans un quart de siècle, le compagnonnage 
ne se retrouvera plus que dans deux ou trois corpora- 
tions : les maréchaux ferrants, les charpentiers, peut-être 
aussi les charrons. Ces corps d'rtat seront alors les seuls 
tcrnoinfi qui conserveront le souvenir d'une institution 
autrefois si puissante et si prospère. 

Mais, pas plus dans l'histoire que dans la nature, il n'est 
de destruction absolue. La matière organique qui servait 
d'enveloppe à un être animé se décompose après la mort, 
restitue au sol les principes nourriciers qu'elle lui avait 
empruntés sous forme d'alimentation et fait pousser le brin 
d'herbe ou le grain de blé. La plante ou l'animal ne sont 
en réalité que la manifestation extérieure et tangible de 
cette énergie créatrice, de cette incommensurable et inson- 
dable puissance à laquelle tout homme doué d'intelligence 
est contraint de rendre hommage, qu'il la nomme la Nature 
comme le positiviste, ou Dieu, comme le croyant. Il en est 
de même de l'Idée, cette âme collective des sociétés et des 
peuples. Elle peut revêtir tour à tour les aspects les plus 
variés, trouver sa formule ici dans une loi, là dans une 
coutume. A travers tous ces avatars, il est toujours pos- 
sible de la reconnaître et de la désigner par son nom. 

L'idée qui a présidé à la naissance du compagnonnage, 
l'idée qui pendant tant de siècles a animé cette institution, 
lui a communiqué sa vitalité et sa force n'est autre que 
l'idée de la fraternité ouvrière. Il existe entre tout groupe 
d'hommes vivant de la même vie, partageant les mêmes 
travaux, exposés aux mêmes dangers, toute une commu- 
nauté d'intérêts et de sentiments dont la conscience long- 
temps obscure finit toujours par s'éclaircir et se pré- 
ciser. L'antiquité a eu ses révoltes d'esclaves, explosions 
violentes des haines allumées par une longue servitude chez 
des êtres simples et grossiers rivés à la même chaîne. Au 
xii'^ siècle, l'atîranchissement des communes nous est 
apparu comme un effort combiné de la bourgeoisie et du 
peuple du nord et de l'est de la France pour se libérer de 
la tyrannie des seigneurs laïques ou ecclésiastiques. La 
corporation et le compagnonnage se sont ensuite consti- 



348 LE COMPAGNONNAGE 

tués en vue d'organiser la défense des intérêts communs 
aux gens de métier. La constitution égalitaire de la corpo- 
ration primitive a permis tout d'abord aux maîtres et aux 
compagnons de vivre en bonne intelligence. Mais, dès le 
xv" siècle, lorsque la corporation se transforme en une oli- 
garchie industrielle, le compagnonnage se sépare d'elle et 
lui déclare la guerre. Pendant quatre siècles, la classe 
ouvrière secrètement organisée et armée s'est appelée le 
compagnonnage. 

Aujourd'hui le compagnonnage est mort ou se meurt. 
Mais la fonction sociale qu'il a si longtemps remplie n'a 
pas pris fin avec lui. Au contraire, l'antagonisme entre le 
maîU^e et le compagnon se renouvelle sous une forme plus 
vii'ulente encore; jamais la lutte n'a été plus ardente entre 
patrons et ouvriers. L'évolution industrielle a rompu les 
derniers liens que le travail en commun, la vie sous un 
même toit avaient laissé subsister entre les patrons et les 
artisans sous le régime de la petite industrie. Le marché 
de l'offre et de la demande de main-d'œuvre est devenu un 
champ clos oîi l'employeur et le salarié se livrent de terri- 
bles combats. La classe patronale a pour elle ses capitaux, 
son expérience, sa connaissance des lois économiques 
qui régissent la production, un service d'informations 
rapides et sûres. La classe ouvrière a ïassociation. 

L'association, disons-nous, et non pas seulement le syn- 
dicat. Si, en effet, le syndicat est la forme la plus ordinaire, 
la plus connue et à notre avis du reste, dans l'état social 
actuel ", la forme supérieure de l'association, elle n'est 
pas la seule. D'autres organisations se sont fondées à côté 
d'elle qui concourent, elles aussi, plus ou moins directe- 
ment, à l'amélioration du sort de la classe laborieuse : la 
société de secours mutuels, la société coopérative do pro- 
(luclion, de consomnialion ou de crédit, la société d'édu- 



1. Cette réserve nous paraît indispensable. Car, en théorie pure, le 
meilleur mode d'orpanisation du travail réside dans la coopération do 
j)roduction (jui assure à l'ouvrier l'intégralité dos fruits de son labeur. 
Mais, ainsi qu'on le verra bientôt, la coopération de production est encore 
fort loin d'avoir trouvé sa formule ijruliiiue. 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 349 

cation populaire, toutes ces institutions dont la dernière 
moitié du xix° siècle a vu l'éclosion, dont le xx'^ siècle 
verra la floraison sont, à divers titres, les héritières du 
compagnonnage. Elles continuent sa mission; elles conso- 
lent des misères analogues à celles qu'il a jadis secourues; 
avec d'autres armes, elles combattent le mêmeboncombat_ 

Toutefois, si ces associations convergent toutes vers un 
but supérieur qui est la conquête du bien-être matériel et 
moral pour les travailleurs, elles diffèi^ent en ce qui touche 
l'étendue des moyens d'action dont elles disposent; leur 
sphère d'action est plus ou moins étendue. Les unes, 
comme le syndicat et la société coopérative de production, 
comme aussi, d'après une certaine école dont nous combat- 
trons les conclusions, la société coopérative de consomma- 
tion tentent de résoudre directement le problème de l'orga- 
nisation du travail. Elles s'efîorcent de rétablir l'harmonie 
dans le monde industriel soit en transférant pacifiquement 
aux travailleurs la propriété des instruments de production, 
soit en interposant leur médiation entre l'employeur et le 
salarié pour les amener à ti'aiter sur des bases équitables. 
Ce sont des imlUutions organiques du travail. D'autres — 
les sociétés de secours mutuels par exemple — ont une 
action plus limitée ; elles tendent seulement à écarter de 
la vie de l'ouvrier un risque, à lui faciliter l'épargne ou 
la prévoyance, à lui assurer un secours en cas de maladie, 
d'invalidité, de chômage. 

Nous étudierons tour à tour ces diverses institutions et 
nous tenterons de fixer leur rôle respectif, de déterminer 
les services qu'on est en droit d'attendre d'elles. 

La coopération de production est par excellence une 
institution organique du travail. Son mécanisme est simple. 
Des ouvriers s'associent; ils mettent en commun leur tra- 
vail et leurs économies, s'ils en ont, ou ils empruntent 
en s'engageant solidairement; ils entreprennent ensemble 
une fabrication. En principe, et réserve faite en ce qui 
concerne les prêteurs étrangers auxquels un intérêt fixe 
est servi, ils sont seuls propriétaires de l'entreprise dont 
ils se partagent les bénéfices. 



350 LE COMPAGNONNAGE 

H est évidemment impossible d'imaginer en théorie une 
conception plus séduisante, une organisation plus équitable. 
Sans doute, le profit qu'un chef d'industrie retire de son 
exploitation n'est pas en soi illégitime. Ce profit, pourvu 
qu'il ne soit pas excessif et laisse à la main-d'œuvre une 
rémunération raisonnable, est justifié par le travail per- 
sonnel de l'employeur, par la mise en risque de ses capi- 
taux. Il n'en est pas moins vrai que ce régime industriel 
ne permet pas à l'ouvrier de recueillir intégralement les 
fruits de son labeur. Il subit dans cette combinaison une 
retenue qui correspond au bénéfice de l'entrepreneur et 
du capitaliste, retenue qu'il ne subirait pas s'il avait pu se 
passer de leur concours. C'est précisément ce résultat si 
désirable, si avantageux, que lui permettrait d'atteindre la 
coopération de production si ce mode d'organisation du 
travail était susceptible d'être généralisé, si son fonction- 
nement ne s'était heurté jusqu'ici à des obstacles pour 
ainsi dire insurmontables. 

Il est impossible en effet de conserver aucune illusion à 
cet égard. La coopération de production a échoué jusqu'ici 
dans ses efforts pour établir en France un régime indus- 
triel nouveau. Les sociétés ouvrières qui se formèi'ent en 
si grand nombre en 1848 avaient presque toutes disparu 
en 1852. De 1862 à 1870 d'autres associations coopéra- 
tives se sont encore constituées mais ont été, elles aussi, 
éphémères. Enfin, sous la troisième République, malgré 
tout un concours de circonstances favorables, malgré les 
diverses libéralités importantes dont elles ont bénéficié 
(legs liampal, legs Deinbourg, legs Casimir), malgré la 
faveur du pouvoir qui leur a facilité les moyens de prendre 
part aux adjudications publiques, les sociétés de produc- 
tion, si l'on en excepte quelques-unes, n'ont guère prospéré. 
La statistique publiée par YOffice du Travail au mois 
d'août 1900 accusait 247 de ces sociétés, mais VOffice du 
Travail ne possédait de données certaines qu'en ce qui con- 
cerne 155 d'entre elles, groupant 10 793 adhérents, c'est-à- 
dire un effectif sensiblement égal à celui du compagnon- 
nage. C'est peu. 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈUES 351 

Les résulULs financiers ne sont guère plus brillants. Sur 
172 sociétés dont les comptes ont été. analysés en ISOI^l, 
100 avaient réalisé un bénéfice de 2 410 000 francs pour un 
capital de 10 4Î50 000 francs. 72 avaient éprouvé des pertes 
se chiffrant par 1 16ij 000 francs sur un capital versé de 
1 2G;J000 francs. La moyenne du salaire versé au personnel 
était de 1 280 francs par an, taux à, peine supérieur au taux 
normal du salaire dans la grande et la moyenne industrie 
(1080 francs), surtout si l'on considère que la première de 
ces deux moyennes a été calculée sur des sociétés coopé- 
ratives dont la moitié avaient leur siège social à Paris où 
les salaires sont plus élevés *. 

Les sociétés de production sont-elles du moins animées 
d'un esprit vraiment égalitaire? nullement. Ce sont, selon 
la pittoresque expression d'Herbert Spencer, des maîtres à 
plusieurs têtes -, des patronats collectifs, des oligarchies 
ouvrières. Dans presque toutes celles qui ont prospéré, les 
ouvriers fondateurs, les associés, ont fermé derrière eux la 
porte de l'association. Ils se réservent le plus clair des 
bénéfices et ne paient guère aux ouvriers qu'ils embau- 
chent, aux auxiliaires, que des salaires égaux ou à peine 
supérieurs à ceux des travailleurs employés par l'industrie 
privée. 

En somme la coopération de production est un échec. 
Les causes de cet insuccès sont connues de tous; elles rési- 
dent dans l'indiscipline de la classe ouvrière, dans le 
manque de capitaux, dans la rareté et la cherté du crédit, 
conséquence du peu de confiance qu'inspirent ces associa- 
tions, dans la difficulté qu'elles éprouvent à trouver de 
bons gérants, dans le mauvais vouloir des entrepi>eneurs, 
enfin dans l'égoïsme humain qui porte les fondateurs de 
ces entreprises à se réserver la meilleure part du profit 
et à traiter les tard-venus comme ils se sont plaints eux- 
mêmes d'avoir été traités autrefois par les patrons. 

1. Les Associations ouvrières de production (publication de l'Office du 
Travail, 1899, p. 153). 

2. Les Institutions professionnelles, trad. de Varigny. GuiUauniin, 1898, 
p. 473. 



352 LE COMPAGNONNAGE 

Mais ridée coopérative ne se présente pas sous cet 
unique aspect. Elle revêt encore d'autres formes et a donné 
naissance à d'autres institutions économiques dont la 
vitalité n'est pas niable, qui ont rendu et rendent encore à 
la classe ouvrière d'importants services : nous voulons 
parler des sociétés de consommation. On désigne sous ce 
nom les associations formées par des consommateurs en 
vue d'acquérir directement du producteur les denrées 
d'alimentation, le chauffage, les vêtements, etc. La sup- 
pression des intermédiaires et du bénéfice qu'ils prélèvent 
sur les transactions procure aux membres de ces sociétés 
une économie ou boni dont le taux varie de 2 à 20 p. 100 '. 

Ces bonis comment les e.mploie-t-on? ici commencent les 
divergences de vues et de méthode. Certaines sociétés ven- 
dent à leurs membres au prix de revient simplement 
majoré du montant de leurs frais de gestion. Elles leur 
procurent ainsi une certaine économie, mais la somme 
économisée se vaporise en quelque sorte au jour le jour et 
n'est pas mise en réserve pour des fins utiles. 

D'autres sociétés vendent à leurs adhérents, au prix cou- 
rant du commerce de détail et leur distribuent en fin 
d'exercice le boni réalisé, au prorata de leurs achats, 
après prélèvement d'un intérêt fixe attribué au capital- 
actions. Ce pi'océdé est préférable au précédent, car l'ouvrier 
qui reçoit une petite somme de 20, 30, 40, 50 ou dOO francs 
peut, s'il est sage, la consacrer à des dépenses pi^ofitables. 

Il est cependant un type supérieur de la coopération de 
consommation : celui qui est caractérisé par l'emploi des 
bonis à des œuvres d(? prévoyance et de mutualité. Dans 
cette combinaison, la société paie chaque année en l'ac- 
quit de ses membres la cotisation demandée par une 
société de secours mutuels ou une caisse de retraites pour 
leur procurer, sans qu'ils aient eu aucune somme à 
débourser en espèces, des secours en cas de maladie et 
une pension de vieillesse. Dans un très intéressant travail, 

1. Une boulanf^erio coopérative do Koubaix a même pu, en vendant au 
cours do la boulangerie, distribuer à ses adiiëronts, en fin d'exercice, un boni 
do 24 à 25 p. 100. (Léon Say, Dict. d'Économie jjolilique, art. CoopÉnATioN.) 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 353 

M. Cheysson * a mis en lumière les avantages de ce sys- 
tème. 11 a prouvé que, d'aprrs les données statistiques 
établies en 1895 par VOf'fice du Travail la moyenne des 
achats par coopérateur s'élevait à 400 francs, ce qui, le taux 
moyen des bonis étant 10 p. 100, représente une économie 
moyenne de 40 francs. Or, les sociétés de secours mutuels 
ne demandent en moyenne à chacun de leurs membres 
qu'une cotisation de 15 francs pour leur assurer une allo- 
cation en cas de maladie, et d'autre part un versement 
annuel de 15 francs par an peut alimenter la création 
future d'une petite retraite. M. Cheysson propose donc 
aux coopérateurs de consacrer 30 francs sur les 40 francs 
d'économie moyenne que leur procurent leurs achats en 
commun, à s'assurer contre la maladie et la vieillesse. Ils 
recevraient 10 francs en espèces, s'ils ne préféraient — et 
ce serait plus sage — employer ce reliquat à quelque œuvre 
d'intérêt social bien compris (abonnement à un journal 
à la fois récréatif et instructif, création en commun d'une 
bibliothèque populaire, etc.). 

Ce sont là assurément de brillantes perspectives, d'autant 
plus belles que leur réalisation au moins partielle n'a en 
soi rien d'impossible. Si la coopération de consommation 
justifie les espérances que l'on fonde sur elle, on pourra 
dire qu'elle aura grandement mérité de l'humanité et 
attaché son nom à l'une des plus belles entreprises de 
l'histoire. 11 est cependant des coopérateurs — et parmi 
eux des hommes d'une haute intelligence servie par une 
science à laquelle chacun rend hommage — qui considè- 
rent un tel idéal comme mesquin. Ces apôtres de la coo- 
pération intégrale ne la considèrent pas comme un moyen, 
mais comme un but. Ils n'attendent pas seulement d'elle 
la guérison ou l'atténuation des maux qui pèsent si lourde- 
ment sur la vie de l'ouvrier, mais la création d'un état 
social nouveau où la justice régnera en souveraine, où il 
sera donné à chacun selon ses besoins, où les hommes 



1. Coopération et mutualité, Conférence donnée au Musée Social. Circu- 
laire du Musée Social (octobre 1899). 

LE COMPAGNONNAGE. 23 



354 LE COMPAGNONNAGE 

vivronten frères. Lacoopéi'ation de consommation ramènera 
l'âge d'or sur la terre. 

Jamais ces espérances n'ont été affirmées avec plus 
d'éloquence que dans le discours prononcé par M. Charles 
Gide, le 8 septembre 1889, à l'occasion de l'ouverture du 
Congrès international des sociétés coopératives de con- 
sommation '. Ce discours est véritablement le manifeste de 
l'École de Nimes : c'est ainsi que l'on nomme d'ordinaire 
le groupe des coopérateurs d'avant garde, des coopératcurs 
idéalistes auxquels il vient d'être fait allusion. 

M. Gide se demande tout d'abord quel but doit poursuivre 
la coopération de consommation, quelles transformations 
économiques et sociales il est permis d'en attendre. Il 
examine tour à tour les divers systèmes qui se sont par- 
tagé jusqu'ici la faveur des coopérateurs (économie immé- 
diate par la vente au prix de revient; vente au prix du 
commerce et distribution d'un dividende en fin d'exercice; 
emploi des bonis à des fins de mutualité et de prévoyance). 
Il rejette toutes ces combinaisons. « 11 faut, dit-il, monter 
plus haut, allumer un phare pour porter la lumière et mon- 
trer le chemin à ceux qui dans la nuit sombre cherchent le 
port. Jamais la coopération ne fera se lever sur elle les 
yeux des foules indifférentes, si elle n'arbore à son sommet 
une flamme rayonnante, un idéal social qui peut parfois 
s'éteindre — les feux des phares sont à éclipses — mais 
qui reparaîtra toujours, pourvu que quelques gardiens 
fidèles entretiennent la lampe. » 

Cet idéal qu'il faut créer, quel sera-t-il? ici le poète fait 
place à l'économiste qui expose à son auditoire ses idées et 
son plan de campagne. 

Tout système a pour base une idée première et fonda- 
mentale. L'argumentation de l'École de Nimes a pour prin- 
cipe cet axiome. « La consommation est le but et la fin de 
tout le mécanisme économique. Dans tout ordre de choses 
bien réglé, la production doit être au service de la consom- 



1. La Coopération, Conférences de propagande par Cii. Gide. Paris, 
Larosc, 1900, p. '78 à 108. 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 350 

mation, par cela même que les bras doivent être au service 
de l'estomac. Toute société où cet ordre de cliose est ren- 
versé, périra. » 

Or le régime économique actuel est précisément organisé 
bien plus en vue de l'intérêt du producteur qu'en faveur 
du consommateur. Ce dernier est exploité par les concur- 
rents qui lui font payer les denrées fort cber, quand ils ne 
le trompent pas sur la qualité ou la quantité de la marchan- 
dise vendue. Les producteurs se combattent du reste les 
uns les autres. La machine est une sorte de Moloch, un 
monstre dévorateur auquel il faut chaque jour livrer en 
pâture des matières premières qu'il triture, broie et trans- 
forme, sinon il se retournera contre son maître et en fera 
sa proie. Aussi la vie du fabricant est-elle une angoisse per- 
pétuelle. H tremble devant la concurrence, devant l'an- 
nonce d'une crise de surproduction ou d'une grève. Sa for- 
tune et son honneur sont l'enjeu d'une partie qu'un 
événement imprévu peut à chaque instant lui faire perdre. 

Comment remédier à cette situation? comment consti- 
tuer un ordre économique stable et équitable? en opposant 
au commerce parasitaire de fortes associations. Et M. Gide 
recommande aux sociétés de consommation le plan de 
campagne suivant : 

« ^'■''' étape. Se réunir entre elles, faire masse, prélever 
sur leurs bénéfices le plus possible pour fonder des maga- 
sins de gros, opérer les achats sur une grande échelle. 

« 2« étape. Continuer par des prélèvements sur les bonis 
à constituer des capitaux considérables et, avec ces capi- 
taux, se mettre à l'œuvre pour produire directement tout 
ce qui est nécessaire à leurs besoins : créer des boulan- 
geries, des meuneries, des manufactures de draps et de 
vêtements, etc. 

« 3^ étape. Acquérir des domaines et des fermes; produire 
directement sur leurs terres le blé, le vin, l'huile, la viande, 
les légumes, les Heurs, le bois, etc. 

La réalisation de ce programme équivaudrait, nous 
dit-on, à la solution de tous les grands problèmes écono- 
miques et sociaux. Désormais plus de crises, plus de 



356 LE COMPAGNONNAGE 

chômages. La production ne travaillant que sur commande 
ne produira ni trop, ni trop peu. Plus d'exploitation du 
consommateur par des fournisseurs parasites. Plus de 
concurrence internationale, de guerres de douanes, ni de 
trusts. Les coopératives des divers pays concluront une 
entente internationale et des échanges s'établiront entre 
elles pour tous les produits dont elles ont besoin. 

Mais le résultat le plus merveilleux de l'avènemont du 
régime coopératif sera de mettre pacifiquement les travail- 
leui's en possession de tous les instruments de production. 
« Si les sociétés coopératives se trouvent devenues proprié- 
taires de tout l'outillage commercial, industriel ou agri- 
cole du pays, quels seront donc ses véritables propriétaires 
sinon les classes ouvrières qui constituent la grande majo- 
rité de la population de tout pays et constituent déjà par 
le fait la grande majorité des membres des sociétés coopé- 
ratives? n 

Quel que soit le jugement que l'on porte sur de telles 
conceptions, on ne peut méconuaîUe la noblesse de la 
pensée qui les inspire. Les hommes qui se sont faits les 
apôtres de cette foi nouvelle et qu'a visités ce rêve d'une 
humanité agrandie, embellie, régénérée parla coopération, 
ces hommes ont droit au respect de ceux-là même qui ne 
peuvent partager leurs espérances. Mais leurs idées appar- 
tiennent cependant à la critique et nous ne pouvons nous 
dispenser ici de les examiner. Si la coopération est en 
mesure de tenir ses promesses, il est en elTet superflu de 
chercher ailleurs le mode futur de l'organisation du travail. 

Il importe tout d'abord de rechercher ce que vaut cet 
axiome de l'Ecole de Nimes : « Le droit du consommateur 
prime tout. » Siéyès disait en 1789 : « Qu'est-ce (jue le tiers 
état? — Rien. — Que doit-il être? — Tout. » — M. Gide pose, 
lui aussi, ces questions auxquelles il donne une réponse 
immédiate : « Qu'est-ce que le consommateur? — Rien. — 
Que doit-il être? — Tout. » Et il compare, on s'en souvient, 
la production au bras qui doit être au service de la bouche : 
la consommation. 

Cette comparaison est [dus pittoresque que démonslra- 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 357 

tive. Le consommateur est la bouche et le producteur est 
le bras, soit! Mais cette bouche et ce bras n'appartiennent 
pas au même individu^ et le producteur dont le bras sème, 
pioche, sarcle ou bine n'est-il pas fondi'' à demander au 
consommateur l'équivalent en argent de ce pain, de ce 
fruit qu'il lui met pour ainsi dire dans la boiiche'i Le pro- 
ducteur, en effet, a, lui aussi, une bouche à nourrir. Il se 
peut qu'il essaie de se faire payer trop cher son travail; il 
se peut qu'il soit nécessaire de modérer ses convoitises, au 
besoin, comme il est arrivé aux époques de crise, par une 
taxation oflicielle, par des lois de maximum. Mais enfin il 
n'apparaît pas qu'il soit, en principe, moins digne d'intérêt 
que le consommateur. Ce dernier, s'il n'est que consom- 
mateur, s'il ne crée rien, n'est après tout qu'une bouche 
inutile. Il serait exagéré de lui appliquer dans toute sa 
rigueur la maxime biblique : qui non laborat, non manducct ; 
mais s'il se nourrit d'aliments, s'il s'habille de vêtements 
fournis par autrui, il est juste qu'il rémunère celui qui tra- 
vaille, celui qui produit'. 

La coopération, dit-on encore, constituera d'abord de 
fortes réserves, fondera des grands magasins de gros, des 
fabriques, des usines, puis acquerra des domaines, des 
fermes. Elle régnera en souveraine sur le commerce, l'in- 
dustrie, l'agriculture. 

Il est superflu d'insister sur les difticultés de toute 
nature qui s'opposent à la réalisation pratique d'un tel 
plan : ces ditlicultés ont été souvent signalées. A supposer 
que plusieurs générations de coopérateurs consentissent à 



1. En fait, il existe dans tous les milieux sociaux de purs oisifs, véri- 
tables parasites, qui consomment et no produisent rien : tel le bourgeois 
qui a toujours, comme on dit, vixu de ses rentes sans entreprendre aucun 
travail ni physique, ni intellectuel; tel aussi le fainéant de la classe 
ouvrière, le faux ouvrier qui vit aux dépens de sa famille et hante 
plus le cabaret que l'atelier; tel le mendiant professionnel; tels aussi, il 
faut bien le dire, trop de fonctionnaires dont l'emploi est une demi-siné- 
cure. Quant au consommateur qui est aussi un producteur, celui-là est 
digne d'intérêt à un double titre. Mais on no peut le dédoubler et prendre 
exclusivement les intérêts du consommateur qu'il est contre le producteur 
qu'il est également. Co serait lui retirer d'une main ce qu'on lui donnerait 
de l'autre. 



358 LE COMPAGNONNAGE 

se sacrifier en renonçant à tout avantai,'e immédiat pour 
rendre possible la constitution de puissantes réserves par 
l'accumulation des bonis, il resterait encore à leurs succes- 
seurs à franchir raille obstacles — et quels obstacles! — 
pour atteindre le seuil de cette terre promise qu'on leur 
dépoint sous de si brillantes couleurs. Autant il était pos- 
sible, facile même, à une société de consommation de 
régler sa production sur sa consommation lorsqu'elle 
n'avait à satisfaire qu'une clientèle limitée et connue d'elle, 
à laquelle elle vendait des denrées dont le type, la qualité 
et la quantité ne variaient guère, autant la situation va 
changer s'il lui faut traiter de grandes affaires, fournir les 
marchandises les plus diverses à des millions d'individus, 
s'aventurer sur cet océan traversé par tant de courants 
contraires et semé de tant d'écueils qui s'appelle la concur- 
rence commerciale. Les sociétés coopératives devront alors 
lutter contre l'industrie privée, lutter entre elles, exposer, 
par suite, ce capital accumulé depuis trente ou cin- 
quante ans, créé avec les économies de plusieurs généra- 
tions. Qu'arrive ra-l-il si une spéculation malheureuse, une 
faillite ou, pis encore, uu krach général de la coopération 
engloutit tout ou partie de ce patrimoine formé par 
l'épargne populaire? Quels cris de douleur, disons-le, quels 
cris de colère s'élèveraient alors contre ceux qui, de très 
bonne foi sans doute, auraient engagé dans ces aventures 
le dépôt sacré de la fortune ouvrière! Un tel échec, malheu- 
reusement trop probable, marquerait un recul de l'idée de 
prévoyance et rejetterait pour longtemps le travailleur 
dans les bas-fonds où le guettent les plus grossiers appétits. 
11 y a plus. Le système de l'École de Nimes ne nous 
semble résoudre aucunement le problème social le plus 
important de tous, celui de la rémunération du travail. Le 
triomphe de la coopération mettra, dit-on, la propriété des 
instruments de ti'avail aux mains du peuple, car le consom-- 
matour, c'est tout le monde. C'est là sinii»leincnt tourner 
la ditliculté. A supposer, comme le prétend l'Ecole de 
Nimes, que le jeu naturel de la coopération suilise à éta- 
blir l'égalité des fortunes, il resterait encore à déterminer 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 359 

pour l'avenir comment et dans quelles conditions les 
sociétrs coopératives désormais substituées aux indus- 
triels, aux commerçants, aux propriétaires ruraux, rému- 
néreraient les services du personnel occupé par elles. Il 
resterait à indiquer comment et pourquoi sous le régime 
coopératif, les conflits entre l'employeur et le salarié 
seraient plus rares que sous le régime patronal. Jusqu'ici 
le sort des employés des sociétés coopératives ne paraît 
pas sensiblement plus enviable que celui des employés 
d'une bonne maison de commerce ordinaire et le fait 
qu'ils sont souvent admis à participer aux bénéfices de 
l'entreprise ne leur confère aucun avantage sur le per- 
sonnel des entreprises patronales où ce mode de rémuné- 
ration est en usage depuis longtemps. 

On objectera peut-être que, sous le régime coopératif, 
tout ouvrier devant être en même temps sociétaire , tout 
retranchement de salaire, s'il lui nuit comme travailleur, 
lui profitera comme sociétaire et inversement. Cet argu- 
ment, admissible peut-être en ce qui concerne la coopé- 
ration de production où, en théorie au moins (la pratique 
est fort différente), tout employé et ouvrier est en même 
temps sociétaire, est évidemment erroné en ce qui con- 
cerne les sociétés de consommation où l'immense majorité 
des adhérents se compose de consommateurs non employés 
par la société. Soit une coopérative groupant 1 000 membres 
dont 10 sont en même temps des employés de la société. 
Supposons que la société diminue de 10 p. 100 le salaire de 
ces dix employés et réalise ainsi une économie globale 
que nous évaluerons par hypothèse à 2 000 francs. Cette 
réduction de salaires procure à chacun des 1000 socié- 
taires une économie de 2 francs. Ces 2 francs constituent 
un gain net pour tout sociétaire non employé. Mais en ce 
qui concerne les 10 sociétaires-employés qui reçoivent 
ensemble 20 francs et en perdent 2000, l'opération se 
solde par une perte collective de 1980 francs. 

La coopération, soit de production, soit de consommation, 
ne paraît donc pas, quels que soient ses bienfaits, apporter 
une solution pratique au problème de l'organisation du 



360 LE COMPAGNONNAGE 

travail. Cette solulion ou plus exactement les éléments qui 
permettront de la préparer et de hâter ainsi le rétablisse- 
ment de la paix sociale, il convient, à notre avis, do les 
demander au syndicat professionnel dont l'action doit se 
combiner avec celle des nombreuses associations de pré- 
voyance, de crédit, de mutualité, de coopération même, 
autoar desquelles se groupe l'élite de la classe ouvrière. 

D'une part, en effet, le syndicat n'est pas, comme la coo- 
pération de production, une sorte d'embryon dont on ne 
peut dire s'il naîtra vraiment à la vie ou s'il avortera. Il 
existe, il grandit, il constitue déjà une force sociale. 
D'autre part, à la différence de la coopération de consom- 
mation dont le rôle en tant qu'agent d'une future trans- 
formation du régime industriel demeure hypothétique, le 
syndicat est, dès à présent, en mesure de servir utilement 
les intérêts de la classe laborieuse. Sans renoncer à rêver, 
lui aussi, d'une société meilleure, il comprend la nécessité 
d'envisager la société actuelle telle qu'elle est, avec ses 
défauts et ses lacunes, et tente seulement de l'améliorer 
progressivement en limitant son action aux réformes les 
plus urgentes et les plus essentielles '. 

Le syndicat, disons-nous, constitue une force sociale 
considérable. Le progrès du mouvement syndical depuis 
vingt ans est l'un des phénomènes les plus remarquables 
de cette période. De 1884 à 1890 le nomlire des syndicats 
industriels s'est élevé de 170 à ;)012 et celui des syndiqués 
a presque triplé en dix ans (247199 en 1890 contre 679 460 
en 1899 2). Sans doute les syndiqués, si nombreux qu'ils 
soient, ne représentent encore qu'une minorité dans le 
monde des travailleurs ^. Il n'en reste pas moins que l'idée 



1. Tollo est du moins la fonction naturelle du syndicat. Ceux des syn- 
dicats qui s'inféodont ù des partis politiques s'écartont du l)ut vers lequel 
iloivent tendre par définition toutes les associations do ce type : la défense 
des intérêts professionnels. 

■■i. Ellcctif des syndicats patronaux en 1899... 158 300 adhérents contre 
93 111 en 1890; des syndicats ouvriers 192 617 membres contre 13909-2 
en WJO. (Annuaire des syndicats jirofcusionnels, 11" année 1900, p. 31.) 

3. Voir à ce sujet les iiidicalions données au huitième Congrès national 
corporatif tenu à Tours en septembre 1896, par M. Moynier, délégué des 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 301 

syndicale a pénétré profondément dans les masses et 
qu'une fraction importante de la classe laborieuse a pris 
conscience de ses intérêts et de ses droits. Au surplus, 
l'influence d'un syndicat ne se mesure pas au nombre de 
ses adhérents. L'expérience a prouvé qu'un petit groupe 
d'hommes disciplinés et énergiques pouvait exercer une 
action puissante sur une foule composée d'unités mal 
cohérentes et privées de direction. 

Quelle a été jusqu'ici l'œuvre des syndicats ouvriers, de 
ceux qui représentent, comme jadis le compagnonnage, 
l'opinion, et défendent la cause des travailleurs? Cette 
œuvre peut être envisagée à un double point de vue. D'une 
partie syndicat est, auprès des patrons, l'avocat et le cham- 
pion des ouvriers. Il tente d'obtenir des chefs d'industrie 
l'amélioration ou le maintien des conditions du travail 
(salaire, durée de la journée du travail, etc.) : il peut être 
amené à donner le signal d'une grève, d'une mise à 
l'index, à provoquer un arbitrage. — D'autre part, il est 
investi du soin d'organiser des institutions de prévoyance 
et de mutualité, de créer des sociétés de secours mutuels 
contre la maladie, des caisses de retraites, etc. 

Nous nous occuperons, en premier lieu, des rapports du 
syndicat avec les patrons. On a souvent et très vivement 
critiqué le rôle des syndicats à ce point de vue. On leur 
a reproché leur esprit d'intolérance, leurs persécutions 
contre les ouvriers indépendants — les sarrasins — l'aveu- 
glement et le parti pris haineux dont ils auraient fait 
preuve en mainte occasion, leur inféodation au parti révo- 
lutionnaire. Il y a malheureusement du vrai, beaucoup 
de vrai dans ces accusations. Il est certain que si l'on 
jugeait les syndicats d'après nombre de leurs actes ou 
d'après les déclamations creuses qui ont valu à certains 
orateurs des congrès corporatifs leurs plus beaux succès, 
on serait amené à désespérer de l'idée syndicale dans 
notre pays. Mais il importe tout d'abord de ne rien exa- 



typographes. (Léon de Seilhac, Les Concjrès ouvriers en France, Colin, 
1898, p. 330.) 



362 LE COMPAGNONNAGE 

i,'ùrer et ensuite de faire la part de liiiexpérience inévitable 
d'hommes encore mal préparés à manier cette arme déli- 
cate et dangereuse de l'association. 

H importe, disons-nous, de ne pas exagérer les torts du 
syndicat et de ne pas lui témoigner une hostilité systéma- 
tique. Ainsi il nous est impossible de nous associer à une 
certaine campagne qui ne tendrait à rien moins qu'à con- 
tester ou à retirer au syndicat, à l'aide de subtilités juri- 
diques ou de moyens détournés, le droit incontestable, 
à notre avis, que le législateur de 1884 a entendu lui 
reconnaître de défendre, fût-ce par la grève ou la mise à 
l'index, les intérêts dont il a la charge. En fait, toute une 
école d'écrivains, de publicistes et de jurisconsultes dits 
libéraux, a tenté de restreindre et de supprimer ce droit : 
c'est ainsi que l'on a émis l'étrange théorie juridique 
d'après laquelle, malgré l'abrogation de l'article 416 du 
Code pénal , les auteurs ou instigateurs d'amendes , 
défenses ou interdictions de travail, pourraient toujours 
être passibles, en vertu de l'article 1382 du Code civil, de 
dommages-intérêts envers ceux auxquels ces actes auraient 
porté préjudice; de telle sorte que la loi de 1884 aurait 
tendu un véritable piège aux ouvriers. Elle leur aurait 
permis de s'associer, mais sans leur donner réellement 
les moyens pratiques de soutenir leurs revendications; un 
syndicat serait fondé à dénoncer à ses membres la con- 
duite d'un patron qui ferait travailler à des salaires de 
famine, mais ce patron pourrait ruiner le syndicat en lui 
intentant une action en réparation du dommage qui lui 
aurait été causé. Cette thèse n'a heureusement pas été 
admise par les tribunaux : elle n'en constitue pas moijis 
une indication intéressante île l'état d'esprit (|ui anime une 
fraction de la classe bourgeoise et de ses dispositions à 
l'égard des syndicats. 

Mais, dit-on encore, autre chose est la reconnaissance 
théuriiiue d'un droit, autre chose le jugement à porter sur 
l'usage qui est fait de ce droit par celui à qui il appartient. 
Le syndicat ouvrier a bien, comme les ouvriers dont il 
est le mandataire, le droit d'organiser une grève, de pro- 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 363 

noncer vine mise à l'iiulex. Mais n'a-t-il pas souvent abusé 
de ce droit au point de créer un véritable danger public? 
N'a-t-il pas encouragé les pires violences, poursuivi des 
vengeances privées en deliors de tout intérêt professionnel, 
prêché, en toute occasion, la haine et la guerre des 
classes? Le vœu qui figure à l'ordre du jour de tous les 
congrès corporatifs n'est-il pas celui qui a pour objet la 
grève générale considérée comme la préface de la Révo- 
lution sociale * ? 

Ces faits semblent en effet démontrer que le parti col- 
lectiviste a su prendre la direction du mouvement syn- 
dical et s'en servir comme d'un instrument. Il convient, 
toutefois, d'observer que tous les syndicats ne sauraient 
être rendus responsables des actes blâmables dont un cer- 
tain nombre d'entre eux ont pu se rendre coupables. Les 
congrès corporatifs qui groupent des délégués des organi- 
sations ouvrières les plus avancées, n'ont jamais l'éuni les 
représentants de la totalité, ni même de la majorité des 
syndicats 2; dans ces assemblées elles-mêmes, on a pu 
constater l'existence d'un parti modéré, impuissant, il est 
vrai, à empêcher le vote de vœux utopiques ou incen- 
diaires, mais qui a fait entendre, chaque fois, des protes- 
tations motivées contre de tels vœux. C'est ainsi qu'au 
premier congrès national corporatif tenu à Lyon en 1880, 

1. Il est certain que le parti révolutionnaire a fait prévaloir ses idées 
dans presque tous les congres corporatifs. A Montluçon (deuxième congres, 
octobre 1887) le drapeau rouge est arbore; le citoyen Dormoy insulte le 
drapeau tricolore « sous les plis duquel, dit-il, la bourgeoisie a commis 
toutes les trahisons envers la patrie ». Le troisième congrès (Bordeaux, 1888) 
déclare que seule la grève générale ou la Révolution peut entraîner les 
travailleurs vers leur émancipation. Ce vœu en faveur de la grève géné- 
rale est renouvelé au quatrième congrès {Calais, 1890), au cinquième 
(Marseille, 1803), au sixième (Nantes, 1891), au septième (Limoges, 1805), 
au huitième (Tours, septembre 1896), au dixième (Rennes, octobre 1898). 
Sur cette dernière question, voir l'intéressante étude de j\I. Fehnanu 
Engerand, La grève ijtnêralc (extrait du Correspondant), Paris, in-8, 1900. 

2. Au troisième congrès (Bordeaux, 18S8) 27'2 syndicats étaient repré- 
sentés; or, il existait, à cette date, 7-25 syndicats ouvriers. Au cinquième 
congrès (Marseille, 1893) 500 syndicats sont représentés (on comptait, 
en 1893, 1956 syndicats ouvriers) ; on sait qu'il existe, d'autre part, un cer- 
tain nombre de syndicats, mixtes pour la plupart, qui groupent les 
ouvriers et les patrons catholiques. 



364 LE COMPAGNONNAGE 

M. Yeyssier, fondateur do rrnion dos cliambros syndicales 
de France, démontrait en termes excellents l'impossibi- 
lité de créer, sans préparation préalable, une fédération 
des syndicats de toutes nuances et de toutes professions, 
véritable Tour de Babel où la différence des caractères eût 
engendré la désorganisation, tandis qu'il recommandait au 
contraire la création de fédérations entre syndicats sus- 
ceptibles de se comprendre. C'est ainsi qu'au septième 
Congrès (Limoges, ISOo), M. Keufer combattait la propo- 
sition tendant à émettre un vœu en faveur d'une grève 
générale. « L'organisation professionnelle, disait-il, doit 
être énergiquement poursuivie. Plus elle sera sérieuse et 
étendue, plus sa puissance d'action sera effective. La grève 
générale sera alors inutile. » 

S'il n'a pas réuni encore les suffrages de la majorité dos 
syndiqués, ce programme d'action n'est cependant pas 
demeuré purement platonique et celui-là môme qui traçait 
en 189o à la démocratie ouvrière son plan de campagne, 
s'est chargé d'arracher ses camarades, les typographes, à 
l'influence néfaste des rhéteurs et des politiciens. Entre 
ceux-ci et lui la lutte a été longue et ardente*, mais pour 
une fois le bon sens et le vrai courage l'ont emporté. Des 
tarifs syndicaux ont été élaborés et acceptés par nombre 
de maîtres imprimeurs; une commission mixte et perma- 
nente d'arbitrage a été chargée de statuer sur les conflits 
professionnels. Grâce à la Fédération des Travailleurs du 
Livre organisée par M. Keufer et ses amis, le travail en 
commandite a pu être établi dans les ateliers de composi- 
tion de plusieurs grands journaux et les ouvriers ainsi 
associés ont reçu le prix intégral de leur labeur. Sans 
doute des grèves éclatent encore parfois chez les typo- 
graphes, mais, fait remarquable, elles surviennent surtout 
dans les ateliers où travaillent des non-syndiqués '•^. La 
Fédération laisse aux syndicats locaux leur autonomie; 

1. On on trouvera le récit dans la Circnlairc ilu Miisrr Sociiil, sorio lî, 
n" 1") (-25 novcmliro \S91j. L'auteur de cette circulaire est M. I^éon de Skimiac. 

2. Voir à ce sujet la brocliurc do M. Rivière. La f/rève des maryciirs 
et pointeurs parisietis. Paris, Rondelet, 1899. 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 365 

mais elle ne soutient une grève que si les revendications 
qui la motivent lui semblent juste. Ne combattre que pour 
une bonne cause, choisir un terrain favorable, attendre 
l'heure propice, mais, lorsque l'action est engagée, lutter 
avec toute l'énergie, toute la constance dont est capable 
une coUeclivité ouvrière unie et disciplinée, tel a été le 
mot d'ordre donné à ses adhérents par la Fédération. 

Il serait possible de citer d'autres exemples d'associa- 
tions professionnelles déjà sorties de la période des tâton- 
nements et des violences, mûries par l'expérience, parve- 
nues, si l'on peut ainsi s'exprimer, à l'âge viril. Ces syn- 
dicats ne forment encore, il est vrai, qu'une minorité. Mais 
le mouvement syndical, pour important qu'il soit déjà, com- 
mence à peine si Ton tient compte du domaine qui lui reste 
à conquérir. Nombre de syndicats n'ont pas encore trouvé 
leur voie ; des millions d'ouvriers et d'employés n'ont pas 
encore compris que leur intérêt leur commandait de s'asso- 
cier. Il y a là une immense l'éserve de forces latentes qu'il 
s'agit de dégager, de mettre en œuvre pour le plus grand 
bien de la classe laborieuse et de la société toute entière. 

Mais la discussion des conditions du travail n'est pas la 
seule raison d'être des syndicats. Il leur appartient encore 
d'étudier les questions économiques qui intéressent la cor- 
poration, d'organiser l'enseignement technique, la pré- 
voyance, la mutualité, de créer des bureaux de place- 
ment, etc., de procurer, en un mot, à leurs membres la 
plus grande somme possible de bien-être matériel et moral. 
Quelle a été leur œuvre à ce point de vue? Les statisti- 
ques • nous apprennent bien qu'au !«'" janvier 1900 les syn- 
dicats ouvriers avaient créé 053 bureaux de placement, 
598 bibliothèques, 298 caisses de secours mutuels, 108 de 
secours divers, 396 caisses de secours de route, 274 cours 
professionnels, 29 coopératives de consommation et 10 de 
production, 42 caisses de retraites. Mais ce ne sont là que 
des chiffres. Quelle réalité se cache derrière eux? 

La vérité est que, sauf en ce qui concerne les caisses de 

1. Annuaire des syndicats professionnels, 11" année, 1900, p. LUI. 



366 LE COMPAGNONNAGE 

chômage et un peu le placement, l'œuvre économique des 
syndicats a été très restreinte. D'une part, ces associations 
ont jusqu'ici concentré leurs efforts sur le terrain pure- 
ment corporatif de la discussion des conditions du travail. 
D'autre part, elles ont eu à compter avec la concurrence 
redoutable des sociétés de secours mutuels, des sociétés 
coopératives, des caisses de retraite et de crédit. Ces 
sociétés déjà anciennes et en possession de capitaux impor- 
tants offraient à leurs membres des garanties de sécurité 
supérieures à celles qu'ils eussent pu trouver dans les syn- 
dicats tels qu'ils sont actuellement constitués. 

Cette insuffisance des résultats obtenus par le mouve- 
ment syndical au point de vue des œuvres de prévoyance 
et d'enseignement n'est pas contestable. Les 208 caisses 
syndicales dites de secours mutuels ne donnent pour la 
plupart que des secours extraordinaires et ne peuvent être 
considérées comme des institutions solides et fonction- 
nfint régulièrement. Les 598 bibliothèques ne se composent, 
dans la plupart des cas, que de quelques volumes, si même 
elles existent autrement que sur le papier. L'enseignement 
professionnel n'est encore donné que très imparfaitement 
et par un petit nombre de syndicats. 

Les caisses de chômage ont été en général mieux orga- 
nisées; elles répondent en effet à un besoin immédiat et 
leur création en tant que caisses de grève ou de résistance 
cadre bien au surplus avec les dispositions belliqueuses de 
la plupart des syndicats. Le placement a été aussi l'objet 
de la sollicitude des syndicats; mais ici on s'est souvent 
heurté au mauvais vouloir des patrons qui se soucient 
peu d'embaucher des ouvriers recommandés par des asso- 
ciations dont riiostilité à leur égard leur est bien connue. 
Les secours de route ont été en général assez judicieuse- 
ment distribués. 

Résumons à grands traits les conclusions qui sembhMit 
se dégager de cette rapide revue du mouvement syndical 
contemporain. 

1° l^'idée d'association professionnelle s'est réveillée dans 
la classe ouvrière, et bien que la masse soit encore réfrac- 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈHES 367 

taire à cette idée, une fraction considérable des travailleurs 
a compris ou senti la nécessité de s'unir sur le terrain de 
la défense des intérêts corporatifs. Ce mouvement d'idées 
s'est affirmé par la formation des syndicats. 

2° L'action syndicale s'est exercée puissamment, bien que 
trop souvent avec peu de discernement, en vue de l'amé- 
lioration des conditions du travail. Dans toutes les corpo- 
rations — dans celles-là même ou le nombre des syndiqués 
parait négligeable — le syndicat a pris la direction, le 
commandement de l'armée ouvrière. C'est lui qui a lutté 
pour l'augmentation des salaires, pour la réduction de la 
journée de travail, pour l'amélioration du sort matériel et 
moral de la classe laborieuse. 

3° L'action du syndicat, a au contraire, été fort restreinte 
en ce qui concerne l'organisation de la prévoyance, de 
la mutualité, de la coopération, de l'enseignement. C'est 
en dehors du syndicat et sous les auspices d'autres asso- 
ciations spécialement fondées dans ce but qu'il a été 
pourvu à la création de ces grands services d'intérêt 
public. 

Telle est la situation présente. Quel sera l'avenir? Quels 
espoirs peut-on fonder sur cette jeune institution déjà si 
puissante? Vers quel but doivent tendre, secondés par 
l'action des pouvoirs publics, tous ceux qui envisagent ce 
mode d'association comme un puissant instrument de pro- 
grès et même, nous oserons le dire, de pacification sociale, 
de tous ceux qui s'honorent de former ce qu'on nous per- 
mettra d'appeler le parti syndical? 

L'avenir du syndicat dépend surtout de lui-même, de sa 
fermeté sans doute, mais aussi de sa sagesse. Trop sou- 
vent jusqu'ici cette association s'est laissée entraîner à 
dépasser la limite de ses droits; trop souvent surtout elle 
a eu le tort de se courber sous le joug des politiciens, de 
toute cette catégorie de bas ambitieux pour lesquels la 
question ouvrière n'est qu'une plate-forme électorale. Il 
importe donc, avant tout, de parfaire l'éducation de la 
classe ouvrière, de donner à l'édifice syndical une base 
plus large et plus solide, de créer vraiment la corporation 



368 LE COMPAGNONNAGE 

moderne. Pour atteindre ce but final, il reste encore aux 
syndicats à franchir deux étapes : 

1° ils doivent compléter leur œuvre en créant au profit 
de leurs membres tout ce réseau d'institutions écono- 
miques ou sociales (mutualités, caisses de retraites, écoles 
et cours professionnels, bibliothèques) qui constituent le 
complément nécessaire de toute organisation ouvrière. 

2"^ Ils doivent — et ici le concours du législateur appa- 
raît comme indispensable — cesser d'être des associations 
particulières ne reflétant que les aspirations et les vues 
intéressées d'un groupe d'individus. Ils doivent, d'une part, 
prendre conscience des liens qui les unissent, se souder 
les uns aux autres, se fédérer; d'autre part, rallier autour 
d'eux tous les travailleurs de la profession désormais orga- 
nisée. Ils doivent former la corporation intégrale. 

Tout d'abord, le syndicat ne doit pas se renfermer uni- 
quement dans son rôle de champion de la cause ouvrière 
vis-à-vis des chefs d'industrie. Sans doute cette mission est 
en soi noble et légitime. Il est permis de penser que plus la 
société s'enrichira, plus l'incessant apport de la produc- 
tion et de l'épargne universelles viendront accroître son 
capital et ses ressources, plus elle aura le devoir de se 
préoccuper du sort de ces millions d'êtres humains, colla- 
borateurs obscurs, mais infatigables et dévoués de la 
grande œuvre créatrice. Le principe en vertu duquel les 
syndicats agissent, le droit de l'ouvrier à une part dans la 
plus-value que l'industriel tire non seulement de son tra- 
vail mais des circonstances externes, du développement 
normal de la richesse publique, ce principe et ce droit 
sont aussi incontestables et aussi sacrés que le principe et 
le droit de propiiété auxquels ils ne s'ojiposent nullement, 
mais dont ils constituent un démembrement. L'ouvrier a 
en effet, non sans doute sur l'entreprise elle-même, mais 
sur tous les produits à l'élaboration des(juels il a coopéré, 
plus qu'un simple droit de ci'éance, un véritable droit de 
co-propriété, dont le rachat par le chef d'industrie doit 
être effectué à un prix normal et équitable. Si la valeur 
marchande du ju'oduit s'accroît et avec elle le bénéfice du 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 369 

fabricant, il est Juste que l'indemnité payée à l'ouvi'ier en 
représentation de sa part de co-propriété, soit, elle aussi, 
augmentée. 

Mais si légitime qu'elle soit et quelle qu'en soit l'impor- 
tance, la défense des intérêts des travailleurs vis-à-vis 
des patrons n'est pas l'unique tache qui incombe aux 
syndicats. La vie que l'ouvrier adulte mène à l'atelier ou 
au chantier ne constitue qu'un des aspects de son exis- 
tence, une des faces de sa personnalité. Enfant il a été en 
apprentissage; il a travaillé sous un maître dont la direc- 
tion morale et professionnelle exercera sur son avenir une 
influence considérable. Parvenu à l'âge mûr, il sera parfois 
éloigné de la fabrique ou de l'usine par la maladie, par un 
accident, par un chômage. Plus tard viendra la vieillesse, 
et il lui faudra déposer l'outil, résoudre ce dur problème 
de vivre alors que son gagne-pain lui est retiré. Qui l'assis- 
tera dans toutes ces circonstances et qui le secourra dans 
toutes ces épreuves? qui protégera l'apprenti? qui viendra 
en aide au malade, au blessé, à l'artisan sans travail, à 
l'invalide, au vieillard? qui sera ce qu'était jadis le compa- 
gnonnage, la Providence, la bonne fée de l'ouvrier? 

C'est ici qu'à notre avis, l'action syndicale peut encore 
le plus utilement s'exercer. Jusqu'ici le syndicat s'est laissé 
devancer à ce point de vue par d'autres institutions : les 
sociétés de secours mutuels, les caisses de retraites, les 
sociétés d'apprentissage et d'éducation, les coopératives 
de consommation et de crédit. Toutes ces associations sont 
bonnes et salutaires. Mais n'est-il pas évident qu'il serait 
plus avantageux à la classe laborieuse de concentrer ses 
efforts, de rassembler en un seul faisceau toutes les forces 
dont elle dispose que de les disperser dans toutes les 
directions? Au lieu d'obliger un ouvrier qui veut à la fois 
concourir à la défense générale des intérêts de sa corpo- 
ration, s'assurer contre la maladie, se constituer pour sa 
vieillesse une pension de retraite, enfin se procurer au 
meilleur marché possible les denrées nécessaires à la vie, 
à adhérer tour à tour à un syndicat, à une société de 
secours mutuels, à une caisse de letraites, à une coopéra- 

LE COMPAGNONNAGE. 24 



370 LE COMPAGNONNAGE 

tive, à payer de ce chef quatre cotisations distinctes, à 
suivre les opérations de quatre sociétés difïerentes, ne 
serait-il pas plus simple, plus rationnel et plus économique 
de confier, soit directement au syndicat transformé et qua- 
lifié à cet effet par la loi, soit au moins, provisoirement, à 
des sociétés annexes en liaison intime avec le syndicat, la 
mission d'organiser et de gérer ces importants services. 
D'après le dernier rapport détaillé publié en 1895 par le 
ministère de l'Intérieur % il existait à cette date 2349 sociétés 
de secours mutuels professionnelles, groupant ensemble 
393 831 membres 2. Or, en cette même année 1895, on comp- 
tait 2163 syndicats ouvriers avec 419 781 adhérents dont 
bien peu, on est en droit de l'affirmer, étaient en même 
temps affiliés à une société de secours mutuels. Quelle force 
n'eussent pas acquis, dès 1895, les 2163 syndicats ouvriers 
s'ils avaient conclu une alliance étroite avec les 2349 mutua- 
lités professionnelles, s'ils avaient mis en commun leurs 
efTorts et leurs ressources! Les sociétés de secours mutuels 
eussent communiqué aux syndicats cet esprit pratique et 
organisateur qui les cai'actérise eu même temps qu'elles 
eussent pris plus directement contact avec la masse ouvrière, 
plus ou moins soumise, au point de vue professionnel, à 
l'influence des syndicats. 

Il serait également très avantageux pour les sociétés 
coopératives de consommation de prendre rang dans cette 
fédération des organisations ouvrières dont le syndicat 
formerait le noyau. Dans cette gx'ande famille des asso- 
ciations populaires, la société de consommation serait la 
bonne ménagère qui, à force d'économie et d'ingéniosité, 
sait résoudre le difficile problème de mettre de côté une 
petite somme pour les dépenses imprévues. La société de 
secours mutuels serait, elle, la compagnie d'assurances 
des travailleurs; elle leur assurerait, en écliange d'une 
cotisation modique dont tout ou partie pourrait être payé 
sur les bonis coopératifs, des secours en cas de maladie 

1. Les rapports annuels postérieurs à 1895 ne distinguent pas dos autres 
sociétés de secours mutuels les sociétés professionnelles. 

2. Office du Travail. Les Associations professionnelles, t. I, p. 277. 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 371 

OU de chômage, du pain pour leurs vieux jours, des 
obsèques décentes après leur mort. Une organisation 
méthodique du crédit coopératif compléterait plus tard 
ce système d'institutions. 

Telle est l'œuvre qu'il appartiendrait au syndicat d'entre- 
prendre, mais dont le succès définitif ne pourrait être 
assuré sans le concours des pouvoirs publics, sans l'inter- 
vention du législateur qui peut seul donner aux associations 
professionnelles l'autorité nécessaire pour s'acquitter d'une 
telle tâche, qui peut seul décréter l'organisation du travail 
par la corporation obligatoire. Une telle tentative équivaut- 
elle, comme persistent à le prétendre certains économistes, 
à une renaissance des corporations de l'ancien régime? 
Nullement. On l'a dit très justement, (e Le xx^ siècle verra 
renaître les corporations. Mais, destinées à fortifier la situa- 
tion économique de l'ouvrier, tout imprégnées de l'esprit 
démocratique moderne, les nouvelles corporations ne res- 
sembleront pas plus aux corporations du xvii" et du 
xviii" siècle que le gouvernement de la République fran- 
çaise ou la Confédération suisse ne ressemblent au gouver- 
nement de Louis XIV et de Louis XV '. » La corporation 
nouvelle, en efTet, n'exclurait personne; fédération souve- 
raine des associations librement constituées, mais aussi 
comprenant de droit tous les travailleurs de la profession, 
elle laisserait intact et intangible le principe de la liberté 
du travail. Quiconque coopère à la grande œuvre du tra- 
vail national y aurait droit de cité, les patrons comme les 
ouvriers. Tout en conservant leur organisation particu- 
lière et en délibérant séparément, chacune de ces deux 
grandes fractions du monde industriel serait mise en 
contact avec l'autre par la création de commissions perma- 
nentes d'études et d'arbitrage. Enfin, pour consolider l'édi- 
fice ainsi construit, pour lui donner un point d'appui plus 
stable , pour inaugurer aussi une politique franchement 
réformiste, les pouvoirs publics consacreraient, en organi- 



1. Raoul Jav, L'organisation du travail iiar les syndicats professionnels, 
Paris, Larose, 1894. 



372 LE COMPAGNONNAGE 

sant l'assurance obligatoire contre la maladie, l'invalidité, 
la vieillesse, le droit du travailleur à la sécurité du lende- 
main, et ils associeraient dans la plus large mesure possible 
les associations professionnelles à la gestion de ces institu- 
tions de salut social. 

Il semble, au surplus, que l'évolution naturelle des idées 
et des faits nous achemine de plus en plus vers la solution 
qui vient d'être indiquée. L'idée syndicale a eu, au début, 
deux catégories d'adversaires : les industriels dont ces 
associations troublaient la quiétude; les collectivistes, qui, 
fidèles aux théories de Marx, attendaient avec confiance 
l'explosion prochaine de la révolution sociale et qui repro- 
chaient aux syndicats d'en retarder l'échéance. La situation 
s'est depuis lors bien modifiée. Si nombre de chefs d'indus- 
trie n'ont pas encore abdiqué toute défiance à l'égard des 
associations d'ouvriers, d'autres, et non des moindres, ont 
compris qu'ils tenteraient vainement de s'opposer à un 
mouvement aussi puissant; on a vu se former, en face des 
syndicats révolutionnaires, des syndicats modérés plus ou 
moins ouvertement encouragés par les patrons. Ces grou- 
pements ont été, comme ils devaient s'y attendre, très 
vivement attaqués. Ils ont néanmoins poursuivi leur œuvre, 
qui pourra être féconde s'ils savent sauvegarder leur indé- 
pendance vis-à-vis du patron, s'ils prouvent que leur 
modération n'est pas synonyme de renoncement ou de 
faiblesse, s'ils ne sont pas, quel que soit le nom sous lequel 
on les désigne, des contre-syndicats, mais des syndicats 
aussi inébranlablement que sagement voués à la défense 
des intérêts ouvriers. 

Du côté des socialistes, on constate un changement de 
front encore plus radical. La foi des temps héroïques 
décline chaque jour. On ne croit plus guère aux prophéties 
de Karl Marx; on émet publiquement des doutes sur le 
mérite de ses théories jadis les plus incontestées, sur 
cette conception matérialiste de l'histoire d'après laquelle 
les faits économiques seraient le seul facteur de l'évolution 
humaine, sur ces prétendues crises catastrophiques dont le 
retour périodique devait entraîner fatalement la ruine du 



LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 373 

Capital et Tavènement glorieux du nouveau souverain : le 
Travail. Le renversement de l'ordre sorial actuel et son 
remplacement par un régime idéal fondé sur la justice 
absolue apparaissent à beaucoup de socialistes contempo- 
rains comme une tâche décidément ardue dont le succès 
demeure bien incertain. En attendant la construction du 
grandiose édifice encore vaguement rêvé, ces collectivistes 
apaisés en qui s'est éveillé, sur le tard, l'esprit politique, 
entrevoient la nécessité de ne pas démolir prématurément 
cette vieille masure dont ils ont tant médit, mais où cepen- 
dant l'humanité trouve encore un abri. Bien mieux, ils 
entreprennent de réparer ses brèches, de la consolider en 
lui donnant pour arc-boutants ces institutions corporatives 
désormais envisagées par eux, non plus comme une arme 
de combat, mais plutôt comme un moyen de gouver- 
nement, comme un agent de conciliation entre les patrons 
elles ouvriers. Les récents décrets sur la composition du 
Conseil supérieur du Travail et sur les Conseils de l'Indus- 
trie et du Travail s'inspirent visiblement de ces idées en 
réservant aux ouvriers syndiqués le droit d'élire les repré- 
sentants de la classe laborieuse appelés à siéger dans ces 
conseils et en conférant aux corps ainsi constitués d'impor- 
tantes attributions. Ces décrets ne sauraient qu'être 
approuvés par quiconque, repoussant avec énergie les 
doctrines collectivistes, attend le rétablissement de la paix 
sociale de l'organisation corporative du travail. Le succès, 
même partiel, de l'expérience ainsi tentée, serait un argu- 
ment de plus en faveur de la thèse d'après laquelle une 
révolution sociale est inutile, puisque, sans en courir les 
risques, il n'est pas impossible de découvrir, dès à présent, 
un terrain d'entente entre les chefs d'industrie et les 
ouvriers. 

Quel que soit, du reste, le sort de ces réformes partielles, 
première ébauche, un peu hâtive et encore très imparfaite, 
de la future législation du travail, une constatation s'im- 
pose. Le régime industriel sous lequel nous vivons depuis 
cent ans a cessé d'être en harmonie avec les aspirations, 
les idées, les conditions économiques et sociales de la 



374 LE COMPAGNONNAGE 

société contemporaine. Ce régime définitivement condamné 
bénéficie d'un dernier sursis; mais il disparaîtra sans lutte 
dès que la nouvelle organisation sociale, dont Télabora- 
tion est commencée, aura été définitivement constituée. 
Cette organisation, il n'est pas possible de la décrire encore 
avec précision; mais déjà elle apparaît à l'horizon; déjà 
on peut en discerner les contours et les traits généraux. 
Elle sera caractérisée, semble-t-il, non par la disparition 
des institutions essentielles qui ont jusqu'ici été le fonde- 
ment même de toute société, mais bien plutôt par leur 
meilleure adaptation à leurs fins naturelles, par la recon- 
naissance et la consécration de liens nouveaux entre les 
hommes, par une orientation plus sûre de la communauté 
vers un idéal de justice et de bonté, par une répartition 
entre tous les membres d'un même groupe humain, des 
charges qui pèsent trop lourdement sur l'être isolé. La 
devise du xx" siècle, dont l'aube se lève à peine, ne sera 
pas : détruire, mais créer, et quelle création pourrait être 
plus utile et plus féconde que celle de cette corporation 
professionnelle en laquelle se résumeront les afTections 
et les espérances les plus chères du travailleur, puisqu'elle 
sera à la fois sa grande famille et sa petite patrie? 



COULOMMIERS 

Imprimerie Paul Bhodard. 



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